LES FIANÇAILLES ET LES NOCES
C’est au village seulement qu’on retrouve encore une coutume qui se perd de jour en jour, en France, du moins, — les fiançailles. Tandis que chez la bourgeoisie française le mariage d’inclination devient de plus en plus une rareté, on rencontre dans les campagnes, assez fréquemment, des couples qui se sont aimés avant de s’épouser. Cela tient à ce que, dans les pays pauvres sur-
Cio
tout, le vrai principe du mariage est encore inconsciemment observé : la fille n’est pas recherchée à cause de sa dot, sou-
vent très modique, et le garçon ne se marie que lorsqu’il est à même, par son travail, de faire vivre femme et enfants. Une liberté plus grande est laissée aux filles, et celles-ci, ayant acquis par là même un sentiment plus sérieux de leur propre responsabilité, savent mieux se conduire et se défendre. La vie en plein air, le travail des champs fait en commun, amènent forcément un plus constant mélange des deux sexes. Les garçons et les filles se retrouvent chaque jour dans la campagne, le soir à la veillée, le dimanche au bal; ils se connaissent mieux et leurs mutuelles inclinations se développent plus librement. Il arrive parfois, à la vérité, que cette liberté trop grande a de graves inconvénients ; mais lorsque les choses « tournent mal », il est rare que le garçon n’épouse pas. L’opinion publique du village lui fait presque une loi de réparer par un mariage le dommage qu’il a causé.
Dans ces inclinations nées d’une longue et continue fréquentation, les parents ne sont pas toujours consultés. Souvent même ils font une violente opposition au choix de leurs enfants ; mais quand ceux-ci s’aiment véritablement, ils savent montrer dans la lutte une énergie et une force de volonté peu communes; à force de patience et d’obstination, ils finissent par triompher des résistances de la famille et par imposer leur choix.
J’ai connu dans un village de la Meuse un brave homme de cultivateur qui avait une fille de dix-huit ans, fort jolie et intelligente. Celle-ci s’était éprise d’un jeune voisin, n’ayant pour tout patrimoine que ses deux bras, mais fort intelligent et fort beau garçon. Depuis deux ans déjà, les deux jeunes
LE VILLAGE
gens se « parlaient » ; c’est l’expression usitée chez nous pour indiquer qu’une fille et un garçon sont férus l’un de l’autre. La chose déplaisait au père, qui ne mettait pas de mitaines pour tancer et rabrouer sa fille. Il y perdait son temps, du reste ; la jeune fille adorait son fiancé, qui le lui rendait, et ils savaient l’un et l’autre saisir toutes les occasions de se voir et de s’entretenir dans leurs projets de mariage. Le bonhomme jurait ses grands dieux qu’il ne donnerait jamais sa fille à un garçon qui ne possédait pas même un lopin de terre ; de son côté, la fille jurait qu’elle n’aurait jamais d’autre mari; et le père refusant son consentement, la fille s’entêtant dans son amour, le conflit menaçait de s’éterniser, quand la Mentine (c’était le nom de la jeune paysanne) imagina un biais. Elle partit un beau soir et alla se réfugier chez une parente du garçon, qui habitait un village voisin. Le père fut d’abord furieux et dénonça au parquet celui qu’il croyait le ravisseur de sa fille ; il ne voulait rien moins, disait-il, que faire condamner le drôle aux galères. — Le procureur de la République assigna à comparaître dans son cabinet le plaignant et le coupable. Dès que le bonhomme aperçut le garçon, sa colère ne connut plus de bornes : — C’est donc toi, malheureux, lui cria-t-il, qui as détourné Mentine de ses devoirs ! — C’est donc vous, répliqua l’autre, qui voulez faire mourir votre fille de chagrin ! — Là-dessus il tint au père un discours si touchant, que le bonhomme finit par se jeter en pleurant dans les bras du garçon, et qu’ils allèrent tous deux au plus prochain cabaret fixer le jour des noces en buvant une bouteille...
Ces fiançailles durent souvent pendant des années. Les
promis vont « se parler » le matin ou le soir, le long d'une haie mitoyenne ou à l'ombre des arbres qui ombragent le '.avoir. Leurs entretiens sont généralement très laconiques et très réservés, lis ne se disent pas grand'ehose ; tout leur plaisir consiste à se regarder et à se frôler doucement l’un contre l'autre. J'ai été moi-mème témoin, l'automne dernier, en Savoie, d'une de ces naïves idylles villageoises. Il y avait à cent pas de ma maison, sous un couvert de noyers, une source où les gens du village allaient puiser de l'eau pour les besoins du ménage. Chaque soir une fillette de dix-sept ans descendait lestement le sentier à la brune, au moment où sonnait Y Angélus. Elle filait d'un pas pressé, tète nue, tenant d'une main sa seille de sapin, et, de l'autre, une sorte de bassin de cuivre à longue queue servant à puiser l’eau. Au meme instant, un jeune faucheur de regains émergeait de l'ombre des prés et venait s'appuyer au petit mur de la source, tandis que la. fillette agenouillée emplissait distraitement sa seille. Elle y mettait le temps et ne remontait le sentier, très lentement, un au fcout d'une demi-heure. Bien souvent, les étoiles dansaient déjà au-dessus des montagnes qui encadraient le lac, et ; entendais encore le bruit frais et intermittent de l'eau tombant dans la seille à demi pleine ; ce manège dura pendant toute la saison des regains, et mes amoureux se sont mariés cette année...
Les noces villageoises se font pompeusement et bruyamment. Tons les amis et parents du voisinage y sont conviés, et, dans la maison de la jeune mariée, on se rue en cuisine an moins une semaine à l'avance. Chez moi, les jeunes gens