LA VIE DE FAMILLE
Quand l’arbre a poussé tous ses boutons, épanoui J) toutes ses fleurs, il se recueille et son organisme ne tend plus qu’à transformer ses inflorescences en fruits. Pour le paysan, se marier c’est fructifier. Aussi a-t-il hâte de s’établir, bien que, pour les deux sexes, le mariage mette nécessairement un terme aux fièvres joyeuses de la jeunesse et ouvre la série des jours graves, soucieux, consacrés à la peine et au travail. Dans cette nouvelle phase de l’existence campa-
gnarde le lot de la femme est de beaucoup le moins avantageux. Il lui faut travailler tout comme l’homme et souvent plus que l’homme. — « Ah ! c’est une bonne femme que notre Zabeth, me disait un jour un cultivateur, elle a eu bien des maux dans sa vie et elle a travaillé plus fort que deux chevaux 1 » — C’est le plus bel éloge qu’un paysan puisse faire de sa femme, car d’ordinaire il tient ses chevaux en grande estime et appelle chez lui plus volontiers le vétérinaire que le médecin. Il y a même en Lorraine un proverbe qui, dans sa dureté laconique, en dit gros sur la condition de la paysanne mariée :
Mort de femme et vie de chevau Tirent l’homme haut.
Pour la femme, il n’y a plus guère de moment de répit après la semaine de la noce. Les enfants viennent; il faut souffrir en les mettant au monde et souffrir pour les élever. Aussi toutes les chansons rustiques qui parlent du mariage et de ses tracas sont-elles d’un réalisme et d’une éloquence farouches. Autant, dans les chansons d’amour, la langue est fleurie d’images tendres et délicates, autant, dans les chansons qui traitent de la vie conjugale, elle est brutale et grossière :
L’une dit :
L’époux que vous prenez Sera toujours le maître ;
Ne sera toujours doux Ainsi qu'il devait l’être ;
Mais pour le radoucir,
Faudra lui obéir...
LE VILLAGE
Et cette autre est encore moins engageante :
Au bout d’un an, un enfant,
C’est la joyeuse vie ;
Au bout d’deux ans, deux enfants, C’est la mélancolie.
Au bout d’trois ans, trois enfants, C’est la grand’ diablerie :
Un qui demande du pain,
L’autre de la bouillie ;
La mère est à la maison
Qui pleure et qui gémit...
( Chanson de la Saintonge.)
Et cependant, malgré cette cruelle destinée, la femme accepte sa souffrance avec une courageuse résignation, de même qu’elle accepte, sans trop se révolter, les rudesses et le despotisme du mari. Elle aime à trouver dans son homme un maître, elle préfère être battue que d’avoir affaire à un époux sans énergie. Dès qu’elle s’aperçoit que les rôles sont intervertis et qu’elle mène son mari, elle le méprise, et alors du mépris à l’infidélité elle ne fait qu’une enjambée. Toutefois, il est juste de reconnaître qu’à la campagne, l’infidélité de la femme est rare, et, quand on l’y rencontre, elle est causée le plus souvent par l’abandon ou la sottise du mari.
Il faudrait se garder déjuger le paysan sur des exceptions, c’est-à-dire sur les faits criminels ou immoraux qui éclatent de loin en loin et qui nous sont révélés par les débats de la
police correctionnelle ou de la cour d’assises. Les maîtres de l’école naturaliste contemporaine ont une tendance trop marquée à prendre ces documents exceptionnels pour les caractères généraux et les conditions ordinaires de la vie campagnarde. Ils peignent le paysan d’après l’habitant des villages de la banlieue de Paris ou d’après des observations recueillies dans la Gazette des Tribunaux , et ils le peignent non seulement brutal, dur à lui-même et aux autres, mais ils le représentent comme un être cyniquement cruel, lâche et sensuel, capable de toutes les malpropretés et de toutes les vilenies. — Pour qui a vécu au village et a étudié le paysan avec attention et sans parti pris, ce n’est là qu’une infidèle caricature.
D’abord, si grossière que soit son éducation, si animale que soit son enveloppe, le paysan, comme tous les gens qui travaillent beaucoup, est au fond chaste et continent. Il est sensuel et gourmand dans une certaine mesure, mais il n’est pas corrompu. Bien qu’il traite durement ses enfants, il les aime et s’occupe d’eux tout autant que les citadins. Il a même à un haut degré le respect de l’enfance ; il surveille ses actes et ses paroles devant le petit monde , bien plus scrupuleusement que beaucoup de bourgeois de ma connaissance. Assurément, il ne se sert pas toujours d’un langage choisi et il lâche souvent plus d’un gros mot ; mais ces jurons gras et énergiques, qui résonnent violemment et choquent nos oreilles, à nous autres citadins, n’ont pas la même importance dans la bouche des rudes piocheurs de terre. Ils ne les lancent pas avec préméditation, mais presque inconsciemment, et n'y attachent aucune
LE VILLAGE
pensée obscène. Ces façons de parler ne sont pas plus un indice de dépravation, chez le paysan, que le fait de relever leurs jupes au-dessus du genou n’est un signe d’immodestie chez les pêcheuses de crevettes de nos côtes bretonnes ou normandes. Sous sa rugueuse écorce, l’homme qui vit en contact avec la terre a une sensibilité tout aussi vive que l’habitant des villes. Il aime, il souffre et il se passionne comme le reste de l'humanité. Il est seulement doué d’une plus forte dose de patience et il exprime plus sobrement ce qu’il sent. Il n’a pas l’élocution facile, mais ce qu’il dit, il le dit toujours simplement et le plus souvent d’une façon qui fait image. Il n’aime ni les grandes phrases ni la rhétorique; il ne sait analyser ni ses sensations ni ses émotions; mais dans ses propos brefs, il trouve presque toujours l’expression juste et pittoresque. Les spectacles de la nature le remuent et lui arrachent des cris d’admiration ou de pitié, qui, pour n’êlre pas traduits dans un langage académique, n’en sont ni moins expressifs ni moins éloquents. — Après la guerre, pendant les jours sombres de la Commune, je me promenais tristement dans une des grandes plaines nues du Barrois. Au-dessus de moi, et non loin de deux paysans qui sarclaient, une alouette montait en gazouillant. L’un des deux sarcleurs releva la tête et s’écria avec un accent qui me toucha : « Pauvre petite alouette, comme elle chante! » — Il y avait dans cette exclamation comme un étonnement mélancolique d’entendre encore ce doux chant d’oiseau après tant de malheurs... Non seulement le paysan est accessible aux émotions délicates, mais il est poète à sa façon. Quand on étudie attentivement la langue campagnarde, on est tout sur-
pris et ravi d’y découvrir à chaque instant des images ingénieuses, saisissantes et colorées. — S’il vente frais, le paysan vous dit que « le temps est gai » ; si la chaleur est lourde et le ciel couvert, « le temps est malade ». — En Touraine, les femmes qui ont reçu une donation par contrat de mariage disent que leur mari « leur a payé leur jeunesse ». Nul poète plus que le paysan n’est prompt à personnifier les objets inanimés : « Ces terres ne rendent rien, me répétait un jour un laboureur, elles ne sont pas reconnaissantes . » Un jour, en Savoie, je regardais les montagnes toutes blanches de la première tombée de neige . — « N’est-ce pas qu’elles sont belles, nos montagnes, me dit une servante qui passait ; elles vont le devenir encore plus, maintenant que le soleil rit sur la neige. » — Les hommes qui trouvent naturellement ces expressions si pittoresques, n’ont certainement rien de commun avec les êtres grossiers et les brutes que peignent les superficielles études de l’école naturaliste.
Le paysan est foncièrement sobre et frugal. Dans les campagnes, les gens qui ont des habitudes d’ivresse et de goinfrerie sont montrés au doigt. Les jours de ripaille dans l’existence campagnarde n’apparaissent que comme de rares exceptions.
Les repas journaliers sont d’une simplicité primitive. Dans la plupart des provinces, le pain, le laitage, les pommes de terre, le lard, constituent aujourd’hui encore le régime habituel. Au temps de mon enfance, môme dans les villages aisés de la Meuse, on ne mangeait de la viande que le dimanche. J’ai bien des fois assisté au repas du soir des culti-