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LA VIE EN FAMILLE

LE VILLAGE

vateurs ou des manouvriers, qui revenaient de travailler aux champs. Il était uniquement composé de pain et de fromage ou bien, en été, d’une salade de laitue assaisonnée à la crème. L’homme et la femme, encore tout poudreux du travail de la journée, s’asseyaient avec les enfants autour de la longue table carrée et massive qu’on nomme, chez nous, le dressoir. On mangeait lentement et longuement, puis la femme rangeait la vaisselle et couchait les plus jeunes enfants; en hiver au coin de l’âtre, en été sur le pas de la porte, l’homme fumait sa pipe ou lisait l’almanach ; la femme reprisait ses hardes ou celles des marmots, et, quand le couvre-feu sonnait à l’église, on s’étendait dans le grand lit à baldaquins rouges ou jaunes, dressé dans une sorte d’alcôve au fond de la cuisine.

Une autre vertu du paysan, c’est l’économie. Nul n’entend mieux que lui le mécanisme de l’épargne, et la femme est encore plus parcimonieuse que le mari. Pour eux, un sou est un sou, et ils ne le lâchent pas facilement. Cette parcimonie dégénère même en avarice et donne au campagnard une dureté qui le rend parfois cruel. Mais plus que l’argent, il aime encore la terre, ou plutôt il l’aimait passionnément autrefois. Maintenant que les denrées se vendent à bas prix, et que les céréales et la vigne ne donnent plus, comme jadis, de gros bénéfices, il s’en est malheureusement un peu détaché. Mais ce n’est qu’un détachement accidentel, — une sorte de dépit amoureux, — et deux ou trois années fructueuses ramèneraient vite le paysan à son premier et unique amour . la terre.

Pour le cultivateur né et élevé dans les champs, la terre est une maîtresse choyée et adorée avec passion. Le paysan lui doit tout : son aisance, ses joies, ses vertus et aussi ses vices. C’est l’amour de la terre qui rend ses noces fécondes, car il veut avoir beaucoup d’enfants autour de lui, afin d’économiser les journées d’ouvrier ; c’est ce même amour qui le fait se lever le premier, se coucher le dernier, et trimer sous la pluie ou le soleil ; - — mais c’est lui aussi qui suggère au cultivateur ses défiances, ses ruses, ses lâchetés et ses crimes. — Charrues retournées sur le champ du voisin, déplacements de bornes, fraudes envers le Trésor, horreur du service militaire poussée jusqu’à la couardise, partages anticipés arrachés par la violence aux parents devenus vieux, voilà quelques-unes des conséquences funestes de ce culte idolâtre de la terre.

Toutefois, si la médaille a un revers, elle n’en est pas moins d’un métal pur et inappréciable. Comme me le disait un jour un jeune cultivateur dans un moment d’enthousiasme : « Les paysans sont les maîtres du monde ! » En effet, celui qui. rend la terre féconde, celui qui nourrit la société tout entière, est véritablement le roi de cette société. Aujourd’hui, en France, c’est dans les couches profondes de la paysannerie que se recrutent les caractères les mieux trempés, les énergies les plus opiniâtres, les intelligences les plus vives et les plus robustes. Le jour où le culte de la terre serait dédaigné chez nous serait Yultima (Lies , et nous pourrions dire, ce jour-là, que la France est bien finie. La famille paysanne, même avec ses rudesses, ses grossièretés et ses tares, est encore l’élément

LE VILLAGE

le plus vivace et le plus sain de la société actuelle, et c’est dans la culture de la terre, dans la vie campagnarde en plein air que la bourgeoisie française devrait désormais chercher le rajeunissement et le salut.

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