LA FENAISON
LA FERME
rêvions rien moins que de gagner de la gloire, et, avec la gloire, le cœur de toutes les femmes.
Lançant fièrement, à pleine voix, nos vers d’écolier et nos effusions vers le ciel, nous ne trouvions pas d’aventures assez impossibles pour notre audace, et chaque soir, en imagination, nous partions pour la conquête de quelque fabuleuse toison d’or...
Tandis que nous déclamions nos vers, tandis que nous bâtissions nos châteaux en Espagne, la nuit d’été magnifiquement étoilée descendait amoureusement sur les coteaux de vignes.
La rivière coulait avec un bruit doux, et, par places, dans les noues abritées par les peupliers, reflétait les rayons des étoiles.
Les grillons, par centaines, murmuraient leurs trilles saccadés entre les tiges courtes de l’herbe tondue.
Parfois nous détachions une barque et nous nous laissions lentement aller à la dérive au long des prés, qui se succédaient pendant une bonne lieue.
Les bouillards et les saules entre-croisés au-dessus de nos têtes formaient une obscurité de plus en plus épaisse ; on ne voyait plus que de loin en loin un scintillement d’astre.
Parmi les feuillées frémissant avec un bruit frais, la rosée du soir tombait en pluie menue; de temps à autre, blutés entre les feuilles frissonnantes, les rais de la lune nouvelle nous arrivaient bleuissants.
Et tout grisés de mystère, nous exaltant dans la nuit, derechef nous déclamions des poésies de notre cru :
Les saules frissonnent. La lune Argente la rivière brune Du reflet de ses bleus regards;
La barque sous les hautes branches Glisse à travers les roses blanches Des nénuphars.
Parmi les feuillages dissoute,
La fraîcheur du soir, goutte à gouLte,
Répand des pleurs mystérieux,
Et leur chute dans l’eau qui tremble Nous berce avec un chant qui semble Tomber des cieux...
0 mes amis, la nuit sereine !
Riez, mais qu’on entende à peine Vos rires... Ne réveillez pas La réalité douloureuse Qui dans une ombre vaporeuse S’endort là-bas !...
Chantez !... Sous la voûte qui pleure,
Les yeux mi-clos oubliant l’heure,
Je vais rêver au fil de l’eau,
Comme un enfant que sa nourrice Câline, afin qu’il s’assoupisse Dans son berceau...
Ilélas ! de toutes ces chansons de jeunesse et de tous ces amis de la dix-septième année, il ne reste plus que des souvenirs, souvenirs épars et embaumés comme le parfum de ces meules, dont maintenant les faneurs, fourches en main, soulèvent en l’air les gerbes amoncelées...
Le foin est sec. Les longues charrettes aux flancs évasés
LA FERME
et spacieux stationnent déjà dans la prairie. L’une d’elles, attelée de deux chevaux bruns, est à demi pleine de tas d’herbe doux-fleurante, que le charretier égalise savamment au-dessus des ridelles. Quand l’édifice est suffisamment élevé et carrément équilibré, faneuses et faneurs montent au sommet et s’étendent mollement sur ce foin qui sent la marjolaine et la menthe. Les fouets claquent, les chevaux tirent vigoureusement, les roues s’enfoncent dans le sol élastique, traçant derrière elles comme un sillage deux ornières plus vertes ; enfin aux claquements du fouet, aux cris du charretier, l’attelage franchit le talus gazonneux et monte sur la route blanche. Dans la paix du soir, tandis que, tout en haut, les garçons couchés près des faneuses rêvent ou jasent amicalement, l’énorme charretée roule vers la ferme, en répandant tout alentour une saine et aromatique odeur.