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LA RÉCOLTE DES POMMES DE TERRE

U., kl,.

dernière récolte de l’année et la moins fatiante. En ces premiers jours d’octobre, les rosses chaleurs sont passées, mais les journées sont tièdes encore. Après qu’il a dissipé les brumes blanches du matin, le soleil teint d’une chaude couleur oran- ^ gée les lisières des bois, d’où les feuilles 5^ rousses et jaunes commencent à s’éparpiller à terre. Dans les pâtis où les vaches errent avec lenteur, les mousserons poussent en cercle et font briller parmi l’herbe le blanc soyeux de leur chapeau. Le ciel

est d’un bleu doux, l’air d’une sonorité musicale ; on y entend de très loin le claquement des fouets et le rappel des grives. Sur les prés tout violets de colchiques, de longs fils de la vierge déroulent leurs blancs écheveaux. Tout cela forme un ensemble calme, harmonieusement fondu, chaudement coloré ; un cadre à souhait pour cette dernière et patriarcale récolte. Aussi tous les gens de la ferme y sont-ils venus comme à une fête, tous, jusqu’aux marmots qu’on assied sur un drap, à l’extrémité du champ, et qui jouent avec des glands tombés des chênes voisins.

Le champ de pommes de terre n’a plus cette belle verdure sombre et plantureuse qui le couvrait en été ; les tiges herbacées ne dressent plus vers le ciel leurs rameaux un peu velus, chargés de feuilles ailées et charnues, ni leurs corymbes de fleurs blanches ou lilas aux cœurs d’étamines jaunes. Maintenant les fanes alanguies et à demi desséchées, prosternées au ras du sol, y répandent leurs bouquets de petites baies verdâtres ; — c’est le signe auquel on reconnaît la maturité des tubercules.

Les hommes en manches de chemise, les femmes en camisoles de cotonnade rose ou violette, arrachent les fanes et piochent avec précaution à la place où s’enfonçait chaque trochée. Une saine odeur de terre remuée s’exhale dans l’air attiédi et les pommes de terre encore humides roulent dans les sillons. Toutes les variétés de ce précieux tubercule s’étalent au soleil :

Il y a la grosse blanche , tachée de rouge, qu’on nomme dans certains pays pomme de terre à vaches ; c’est la plus

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vigoureuse, la plus féconde, la plus commune; elle prospère dans tous les sols et elle se cultive en grand pour les bestiaux ; . — la blanche longue , excellente et très productive, connue aussi sous le nom de blanche irlandaise ; — la jaune ronde , à la chair sucrée, farineuse et très délicate ; — la rouge longue , très répandue, ayant la forme d’un rognon, à la chair ferme mais parfois un peu âcre ; — la rouge ronde ou oblongue, dont la pulpe est très riche en farine ; — la violette hollandaise , dont la surface est marquée de points violets et jaunâtres ; — la petite blanche chinoise , aux tubercules menus, irrégulièrement arrondis, d’un goût agréable et sucré ; — la rouge à corolle blanche , dont la chair est d’une saveur exquise.

Toutes ces variétés contiennent des principes nutritifs qui ne diffèrent que par leurs proportions. Les blanches sont en général plus précoces et d’un rendement plus considérable ; les rouges sont moins aqueuses, plus sapides et de meilleure conserve ; les jaunes ont la pulpe plus fine, plus sucrée, plus délicate ; on les préfère pour la cuisine.

C’est un plaisir que de voir sortir du sol toutes ces pommes de terre à la forme ronde ou allongée, à la couleur appétissante. Leurs tas tranchent sur la glèbe brune et fraîchement remuée ; les femmes en emplissent des charpagnes d’osier et les portent jusqu’au sac de toile bise, que l’une d’elles maintient debout, tandis que l’autre y verse lentement la récolte. Bientôt le long du champ, les sacs pleins se dressent d’espace en espace, blancs, noueux et rebondis. — Alors, avec les fanes séchées et les brindilles glanées à l’orée du bois, les enfants allument de grands feux.

Ces feux flambant en plein air, par les après-midi d’automne^ sont un des plus savoureux plaisirs de l’enfance, ils éveillent leurs meilleurs souvenirs de mes vacances d’écolier !... . On luttait à qui ferait clairer le plus beau foyer. Nous commencions par creuser un trou dans la terre, au fond duquel on posait à plat deux parpaings servant de chenets, puis on courait au bois faire provision de combustible : fagots d’épines noires, lianes de viorne, branches mortes et moussues, tout était de bonne prise. D’abord le feu s’allumait difficilement ; le bois vert se tordait avec des jets de fumée et ne voulait pas flamber; puis, les feuilles sèches aidant, à force de s’essouffler, on arrivait à obtenir une claire flamme qui montait, terminée par de belles fumées bleues. Alors on imaginait toute sorte de préparations culinaires, dont les pommes de terre, rissolées sous 1a. cendre, formaient le principal et le plus sérieux élément.

J’avais un camarade qui partageait toutes mes illusions gastronomiques et qui n’était jamais en retard, lorsqu’il s’agissait de pratiquer une expérience nouvelle. Nous avions lu tous deux le Robinson suisse et nous y avions vu la description d’un certain rôti de pécari à la caraïbe , préparé sous la terre, dans un four chauffé à l’aide d’un grand feu de bois. Cette sauvage et originale cuisine nous avait fait venir l’eau à la bouche, et pendant toute une semaine, nous n’avions plus songé qu’aux moyens de confectionner un pécari de notre invention. — Un jeudi, après la classe, nous nous donnâmes rendez-vous au long d’un champ de pommes de terre avoisinant les bois et les friches. Nous avions

LA FERME

apporté un filet de porc, avec lard, poivre et sel, comme assaisonnements, et nous discutâmes gravement la question de la cuisson.

— Un instant, dit mon camarade L... qui avait l’esprit scientifique, il faut d’abord construire un four dans de bonnes conditions.

Nous creusâmes le sol de la friche, nous garnîmes le fond et les bords de l’excavation de cailloux plats, sur lesquels, avec des brassées de branches sèches, nous fîmes flamber un beau feu. — Tandis que la flamme montait joyeuse dans la friche solitaire, je commençais mon métier de cuisinier. Je couchais le filet de porc dans un lit de serpolet frais cueilli, je le bardais de lard, puis je l’enveloppais de feuilles de vigne et j’allais déterrer des pommes de terre dans le champ voisin.

— Le four est chauffé à point ! me cria L...

Alors nous déposâmes notre filet sur les pierres brûlantes, nous rangeâmes autour les pommes de terre, et le tout fut recouvert d’un toit de cailloux très chauds, saupoudrés de gravier tiède, sur lequel j’allumai de nouveau un brasier ardent. Puis, tandis que la fumée bleuâtre montait en spirales vers le ciel, nous attendîmes, le cœur palpitant.

Au bout d’une heure : — Je crois que c’est cuit ! dit L... Sens-tu cette bonne odeur de rôti?

En réalité nous ne sentions rien qu’un vague parfum d’herbes grillées ; mais en imagination nous avions déjà les sensations d’un savoureux fumet aromatique.

Nous déterrâmes notre rôti avec mille précautions, en nous léchant d’avance les lèvres... O déception ! Le filet à la caraïbe était absolument cru ! Il fallut y renoncer et se contenter des pommes de terre cuites sous la cendre.

Cela date déjà de bien longtemps!... Depuis, L... est devenu un savant géomètre ; il est entré à l’Institut, puis un jour, tué par le travail, il est tombé mortellement malade. Les médecins ayant prétendu que l’air natal le remettrait peut-être, il était retourné au pays, et il trouvait encore assez de forces pour faire des promenades dans les champs où nous avions si souvent flâné pendant nos années de collège. Une après-midi de la fin de juillet, il voulut, en souvenir du vieux temps, qu'on lui cuisinât une grillade de jambon à un feu de broussailles, en pleine friche. Il assurait que cela lui redonnerait de l'appétit. Peu de jours après, aux approches de septembre, il s’alita et son reste de vie s’exhala doucement, comme la fumée bleue de ces feux de branches sèches que les ramasseuses de pommes de terre allument dans leurs champs...

Ces feux de fanes et de feuilles mortes durent toute l'après-midi. Pendant ce temps la récolte s’achève ; les sacs remplis par les femmes s'alignent au bord du chemin ; les hommes les chargent sur la charrette; on couche les petits parmi les sacs pressés contre les ridelles, et puis, en route !...

Par des chemins pierreux et cahotants, on revient à la ferme, dont les vitres déjà rougissent aux dernières lueurs du couchant. — Et là-bas, dans les champs aux terres remuées,

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devenus solitaires, les feux à demi consumés, jettent encore quelques étincelles rouges, et leurs minces filets de fumée montent silencieusement en lignes bleuâtres vers les premières étoiles.

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