‹ La vie rustiqueChapitre 8 sur 47 · LE DIMANCHE A LA FERME · texte numérisé non relu

LE DIMANCHE A LA FERME

Quand le samedi soir, dans les champs, le soleil déclinant marque d'un trait rouge sa fuite derrière les nuages amassés à l’ouest, et que le crépuscule survenant noie les objets dans une demi-obscurité, ceux qui travaillent à la terre redressent leur dos courbé, essuient leur front, et, avec un soupir de soulagement, en songeant que le lendemain est un dimanche, reprennent lentement le chemin de la ferme. — Robert Burns, le poète rustique de 1 Écosse, a

écrit sur cette fin du samedi soir des vers qui me reviennent toujours à l’esprit, quand je me promène à travers la campagne, à l’heure crépusculaire et douce qui marque l’achèvement des travaux de la semaine :

« Le froid novembre souffle bruyamment son aigre plainte ;

— la courte journée d’hier est près de finir ; — les bêtes boueuses sont dételées de la charrue, — de noires envolées de corbeaux regagent leur retraite, — le paysan vanné de fatigue quitte son travail ; — ce soir, sa semaine de labeur est finie.

— Il rassemble ses bêches, ses hoyaux et ses houes, — espérant un matin de loisir et repos, — et, las, à travers la bruyère, il se met en marche vers son logis.

« Enfin sa demeure isolée se montre à ses yeux, — près du vieil arbre qui l’abrite ; — tout son petit monde, qui l’attendait, accourt au-devant du père avec des trémoussements de joie. — L’âtre flambant qui s’illumine gaîment, — le foyer aux landiers reluisants, le sourire de la ménagère, — le babil du marmot qu’il fait sauter sur ses genoux, — le consolent de ses soucis tracassants, — et lui font oublier totalement sa fatigue et sa peine. »

Aujourd’hui encore ce tableau de la vie paysanne est vrai dans la plupart de ses détails. Il y a quelque chose d’apaisant et de solennel dans ce retour des champs à la fin de la semaine. Le long des chemins qui convergent vers la ferme, des pas lourds résonnent sur les cailloux, unis à des cahots de charrettes et à des piétinements de chevaux. Traversant les pâtis sous la conduite du pâtre, le troupeau revient en hâte vers l’étable qu’il salue de longs bêlements. Pieds nus dans

LA FERME

ses sabots, une baguette à la main, une fillette pousse une bande d’oies vers la basse-cour. Un profond silence se fait dans la campagne déserte, où quelque silhouette de charrue se découpe seule, immobile, sur le ciel assombri. Muette dans sa ceinture de saules rabougris et de joncs inclinés, la mare endormie reflète encore la dernière lueur du couchant, tandis que les fenêtres basses de la ferme s’éclairent d’une rougeur dansante d’âtre flambant.

Les bêtes au repos dans l’étable ne font plus entendre qu’un murmure vague, au milieu duquel détonne parfois le grognement hargneux d’un habillé de soie , auquel un compagnon gênant veut prendre sa place. — Dans la cuisine, étendus sur les bancs, les reins endoloris, les jambes cassées, les hommes attendent, presque sans parler, le souper que les femmes préparent. Enfin, sur la longue table massive, les écuelles de terre brune sont rangées et la ménagère y verse la soupe fumante. Chacun mange avec une méthodique lenteur ; puis, la dernière bouchée avalée, chacun gagne en hâte son lit : les domestiques, dans les soupentes contiguës à l’écurie ; les maîtres, dans la spacieuse alcôve qui s’ouvre au fond de la cuisine, et que voilent à demi des rideaux et un baldaquin de cotonnade rouge. Bientôt toute la ferme dort d’un sommeil profond ; on n’entend plus que le tic tac de l’horloge dans sa boîte oblongue, rythmant les ronflements des dormeurs. Parfois aussi le silence est troublé par le frottement sourd, contre le bois de la crèche, d’une vache qui tire sur sa longe, — ou par le craquement sec d’un os croqué dans un coin de la cuisine par un chat à demi sauvage...

Dès l’aube, de lointaines sonneries de cloches annoncent par les champs la solennité du dimanche. La ferme s’éveille sans se presser, en songeant avec une intime satisfaction que c’est jour de chômage. Dans la cour, près de la pompe, les hommes, col et bras nus, procèdent à leurs ablutions dominicales. Le fermier se plante devant le petit miroir pendu à l’une des fenêtres de la cuisine, fait mousser le savon dans le plat à barbe de faïence, et, les joues blanches d’écume, se rase avec componction. Puis il passe une chemise de grosse toile fraîche, revêt le gilet et l’habit-veste des jours de fête et déjeune sur le pouce, tout en musant à travers la cour et les engrangements. Pendant ce temps, les femmes dans la chambre de réserve, mettent leur jupe et leur casaquin neufs, épinglent avec de minutieuses précautions le châle de laine sur leurs épaules, la coiffe de mousseline empesée sur leur tête, et, prenant leur paroissien dans l'armoire, s’en vont en bande assister à la grand’messe du village le plus voisin.

Les hommes aussi se dirigent vers la paroisse, mais le plus souvent avec de moins pieuses intentions. Le fermier profite de ce jour de repos pour s’occuper d’affaires d’argent. Il va rendre visite au notaire et parfois aussi, hélas! à l’huissier. Quand il sort de l’élude où il a laborieusement discuté ses intérêts, il se sent le gosier sec ; l’auberge est à deux pas, et, à travers les vitres, il entend le choc des verres et le gros rire des buveurs ; alors, c’est grand hasard s’il résiste à la tentation de vider bouteille avec les amis du Cheval blanc ou du Soleil d'or. Quand il fait beau temps, c’est au dehors, dans la cour du cabaret, que les clients se donnent rendez-vous, autour du

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