LA COMMUNION AMOUREUSE
A Maurice Leblanc.
Dans ce soir discord et dur, aux aigres musiques foraines déchirant l'air orageux, dans ce soir d'un dimanche de banlieue parmi le mensonge des toiles peintes et les clameurs stupides d'une foule s'étourdissant sur son quotidien servage, j'étais venu, moi aussi, attiré par l'espoir d'un oubli momentané, par le goût d'une grossière ivresse qui m'eût libéré des accablantes contradictions de la vie. Du moins, ce fut la raison que je me donnai à moi-môme pour fuir les éternels visages connus, aux expressions hypocrites et
basses, ces visages qui, pour le passant soucieux des villes, sont comme le rappel, des toujours pareilles humiliations, des toujours pareils ennuis.
L'homme ainsi croit obéir à des impulsions personnelles, quand celles-ci ne sont que le résultat de forces placées en dehors de lui et qu'il ignore. Il s'assigne des fins invariablement déjouées par l'événement et qui le mènent vers des buts à l'opposé de son vouloir. Mes pas indubitablement m'avaient conduit là pour que cette chose pût s'accomplir et parce qu'elle devait s'accomplir, pour rien autre que cela. Un calcul rigoureux n'eût pas plus ponctuellement décidé de cette rencontre inespérable et qui se réalisa cependant comme si nous nous étions imposé le devoir de nous retrouver après une longue séparation. Elle ne me fut signalée par nul prodige, aucun mouvement sensible n'en prépara l'imminence; elle advint par les exclusives vertus d'une convergence qui, à point nommé, nous fit, par des chemins mystérieux, nous diriger Tun vers l'autre.
Je me rappelai toutefois par la suite d'une
étrange agitation à laquelle dans le moment je ne pris point garde; elle se manifesta vers le troisième jour avant la rencontre, mais sous une forme qui récusa toute analogie apparente avec celle-ci. Une inquiétude sans cause définie me donna la sensation d'une part de ma volonté qui s'aliénait et sur laquelle je cessai de garder le commandement. J'allais par les chambres, en proie à un malaise que rien ne justifiait, tourmenté de la manie ridicule de tout remuer autour de moi comme si, en fouillant parmi mes meubles et mes papiers, j'avais espéré récupérer un objet perdu. Mon trouble grandit encore à mesure qu'approchait l'heure décisive et encore inconnue de moi. Je ne parvenais plus à lier deux idées, j'étais dans l'état d'esprit d'un homme qui se rend compte de sa déraison et, tout en se gourmandant, ne peut s*octroyer la force d'y mettre fin. Je me couchai pour échapper à mon ennui, et aussitôt des songes légers, aimables, des songes qui me transportèrent très loin en des régions admirables, sous des ciels tièdes, compensèrent le pénible découragement dont je m'étais senti envahi.
Le contact d'une jeune femme modestement vêtue et arrêtée comme moi devant les tréteaux emplis de la vocifération des jocrisses, me laissa d'abord inattentif. Un tumulte de populaire, pour la farce des claques et des coups de pied, sans que je prisse à ces grotesques parades un bien vif intérêt, nous avait poussés et comme insérés coude à coude dans la foule houleuse. Maintenant encore, je ne pourrais me suggérer le probable aspect sous lequel elle dut se dénoncer aux autres hommes : l'espèce de beauté qu'elle me révéla à la minute où il nous fut enjoint de nous apercevoir demeura sans rapports avec les réalités immédiates, avec les symétries usuelles qui concourent à l'idée de la beauté. Je crois bien plutôt qu'elle eût passé pour une femme qu'on ne remarque pas.
Nous restâmes un moment, bien que nous joignant par nos personnes, séparés de toute la distance qui s'interpose entre deux âmes matériellement éloignées et vivant sous des pôles différents. Je ne sentis siller d'elle a moi, dans ce frôlement de nos corps, nuls effluves, nulles électricités même simplement
charnelles et telles qu'il s'en dégage des fortuites conjonctions sexuelles parmi l'animale fermentation des multitudes. La rencontre ne devint un Mystère que dès l'instant où nous cessâmes de nous ignorer; elle fut le Mystère à la limite' précise où celui-ci eût cessé avec toute autre femme; et ce Mystère ne s'interrompit i)lus, il dura le Mystère dans toute sa plénitude et son hermétisme. 11 est resté pour moi l'Inconnaissable même.
Elle tourna les yeux vers les miens; les miens furent attirés par ceux qu'elle appuyait sur moi. Il y eut là comme la tacite et simultanée subordination de nos deux êtres à une destinée préétablie. Dans un temps d'une durée presque inappréciable tant elle fut brève, tant ces deux périodes se succédèrent rapidement, nous fûmes presque à la fois des inconnus et des esprits qui n'avaient jamais arrêté de vivre ensemble. Ses yeux sans délai me mémorèrent un espace de vie où leurs miroirs reflétaient mes propres yeux, où ensemble ces yeux et les miens furent les fenêtres jumelles d'une même âme.
Cependant je ne puR me certifier dans
l'instant si c'était le visage ou les yeux de ce visage qui m'étaient connus, ni en quelle latitude et en quel temps ils m'avaient apparu. Il en émane une telle identité, me persuadai-je, que je ne puis douter que la femme que j'ai devant moi est bien un être longtemps aimé ; et pourtant je ne puis dire si c'est bien la môme femme, ni même si [ce fut une femme. Elle me regardait en souriant d'un autre regard que celui dont je la regardais, mais au fond duquel il y avait, sous une autre forme, la certitude aussi que nous nous étions déjà rencontrés. Nos regards étaient comme des amis qui se revoient après s'être crus perdus et en qui l'ancienne vie intérieure recommence et qui toutefois ont un peu pâli à travers l'absence et peut-être la mort. La mort! pensai-je aussitôt que cette idée m'eut traversé l'esprit, se peut-il que vraiment ce soit la mort qui m'ait enlevé la chère lumière de ces yeux et qu'elle me revienne de par delà le tombeau comme un soleil descendu à l'horizon et qui reparaît à l'horizon opposé, comme une lumière pendant des laps soaubrée aux ténèbres et tout à coup ressuscitée?
Elle semblait ne pas mettre une même passion à sonder l'insondable, soit qu'elle se rappelât avec plus d'évidence les circonstances où nous nous étions connus, soit qu'elle se laissât aller plus simplement que moi à jouir de la délicieuse minute qui nous rapprochait. Oui, je m'attestai qu'elle sentait dilïéremment la joie de cette rencontre qui d'abord ne fut pas pour moi une joie définie, mais un plaisir mêlé de tristesse comme si, malgré tout, la pensée de la mort y dût rester attachée, comme si un peu de crépuscule et de nuage persistât autour de la clarté de ces yeux sortis de la mort. Voilà, me dis-je, ils ne sont qu'à demi vivants, ces yeux, ils ne sont qu'à moitié réveillés... Ils ont le vacillement indécis d'une étoile dans le gouffre de l'air. Ils sont le recommencement d'une ancienne lumière naufragée et qui doucement se remet à briller, après s'être pendant des éternités tenue éclipsée.
Nous avions déserté la ])ruyante arène.
Je n'avais pas eu de peine à lui persuader de me suivre le long du lleuve. Un soir orageux pesait sur les eaux, un soir traversé
de frissons sulâts et qui laissait Tappréliension d'une chose encore en suspens. Je l'avais prise par la main, nous marchions sans rien nous dire comme si nos mains et nos pas aussi continuaient une autre vie et se reconnaissaient comme nos yeux.
Je la contemplais à présent aux incertains vestiges du jour dans la morne et taciturne campagne. Ce n'était plus là-haut, dans l'amas des nuées lourdes, qu'un aigre reflet subsisté des diurnes déclins, une pauvre agonie de lumière achevant de trépasser aux horizons par moment ravinés d'éclairs. Et à mesure que la nuit s'obscurcissait, il me paraissait que son visage s'enveloppait de plus d'ombre, qu'il n'y avait plus en ce visage que la surhumaine vie des yeux, comme des phares vers un lointain d'existence h nous aimer, à vivre l'un pour l'autre...
Elle cessa de me sourire, son regard n'eut plus que la tristesse d'une faible clarté en mer, d'un fanal guidant les pauvres passagers vers l'espoir des ports. Il en glissait comme un reproche pour mon endurcissement à si tardivement m'éclairer à ses bé-
nigiies lumières. Par un elFort de ma volonté j'en vins à conjecturer que cette femme n'était i^our moi que la transposition d'un souvenir, une parcelle uniquement de la totalité d'une vie autrefois mienne, et que ses yeux, à défaut du reste du visage, seuls m'étaient connus. Ma clairvoyance momentanément ne put franchir cette limite. Et cependant, je l'éprouvais jusqu'à la souffrance, un limbe léger, un voile mi-transparent à peine m'interceptait la connaissance absolue, mais un voile que je ne pouvais percer et qui, si fréJe, n'en gardait pas moins pour mon sens dél)ile l'épaisseur d'un mur de pierre. Ainsi, dans l'amour le plus continu, il arrive qu'on clôt les paupières pour se représenter un cher visage, mais l'image s'est résorbée aux intérieurs silences et résiste à l'appel.
Comment elle s'abandonna à mon désir de reconquérir cette part de ma vie qui m'échappait, je ne sais plus. Elle y céda sans transport, mais aussi sans regret, comme à une chose préalablement consentie, comme à un ordre des destins qui ne pouvait être transgressé. Le même magnétisme, l'incoercilile
puissance d'aimantation qui, du fond de l'inconnu, nous avait attirés l'un vers l'autre, sans doute fut cause que nous ne nous aperçûmes pas de la déchéance de nos âmes en cette aventure de la chair, si plutôt cette déchéance ne fut pas l'exaltation même de notre soif de nous oublier pour mieux nous ressouvenir. La scène s'entoura de chasteté; elle ne me fit pas sentir qu'elle s'immolait, et, en s'immolant, elle eut l'air de m'étre reconnaissante de son sacrifice.
Mais ce sont là encore des paroles trop absolues. Le furtif et délicieux embrassemeiit où deux âmes ne parurent s'abandonner aux caresses que pour se pénétrer plus infiniment, affine aux ineffables ardeurs, aux pures alliciances d'un mariage mystique. « Tu croyais me reconnaître, me disaient ses yeux, ce n'était encore qu'un mirage; tu me connaissais sans me reconnaître... Mais regarde-moi bien, à présent seulement tu sais qui je suis., f »
L'ombre alors se déchira ; je compris que l'ami longtemps pleuré m'était revenu, que les yeux de cette passante étaient bien les
yeux de mon ami, de ruiiique ami qu'en un «autre Age reculé j'avais vraiment aimé... C'était le même regard où si souvent j'avais lu le pressentiment d'une destinée malheureuse, ce regard charmant et triste qui toujours m'avait angoissé de la certitude de .l'inévitable séparation. Par les mers, un jour il s'en était allé, nous avions cessé de nous écrire, j'avais accusé son cœur infidèle. 0 ami, m'écriai-je, persécuté soudain de regrets et de remords, moi seul fus inconstant puisque j'ai pu méconnaître ta présence en ce regard qui de si loin est arrivé vers moi comme la clarté d'une étoile qu'on croyait disparue et qui enfin revient illuminer la nuit! Afaintenant, je sais la raison du trouble qui tout un jour m'aliéna de moi-même et par les chambres me fit vaguer en peine d'un trésor perdu. C'était toi qui déjà alors entrais en moi et me préparais à te retrouver en ces yeux où je te connus premièrement sans te reconnaître. Maintenant aussi je sais que ta destinée s'est accomplie, que la mort fut la cause du silence qui te rendit pour jamais absent de mes dilections.
car se pourrait-il autrement que ce regard errant de tes yeux, dépossédé des orbites du fond desquelles il me contemplait comme avec mes propres yeux, revînt occuper ce temporaire habitacle d'un visage inconnu?
En cet instant même, elle m'étreignit d'un transport si prodigieux que je ressentis réellement jusqu'aux affres de la plus aiguë évidence notre ancienne communion affectueuse. Oui, je possédai, dans cette minute divine, l'âme évanouie du tendre ami; par la vertu des métempsycoses je le possédai dans cette chair d'une femme en qui miraculeusement s'était transfusé son être immatériel et ressuscité.
Et ce fut le dernier mot du Mystère, cette amitié qui, subitement, se complétait par l'amour et réalisa l'androgynisme promis en un autre âge à notre espoir de l'Absolu.