M'AMI
, Au docteur Thiriar»
La Sœur, dans la petite pièce qui précédait la chambre de la malade, lui chuchota les dernières recommandations d'une voix mystérieuse, le doigt sur les lèvres, comme s'il allait voir apparaître la Sainte -Vierge. Et il la regarda, un peu hébété, toutes ses idées parties dans le saisissement de cette minute où, après une semaine, toute une semaine, enfin on lui permettait la visite. Il ne comprenait rien à ses paroles ; il voyait seulement le sourire presque extatique de sa bouche dans son petit visage fané, sans âge, un
sourire qu'elle gardait de ses communions avec Dieu.
Chaque jour, il était venu prendre des nouvelles, sans qu'il lui fût permis de dépasser le parloir, gêné par les coiffes blanches des bonnes religieuses, se sentant vaguement un intrus dans l'air de cloître de cette maison où des frôlements de robes noires passaient vite, où de grands christs sur les murs multipliaient l'image de la souffrance. Il n'y séjournait qu'un instant ; on le renvoyait d'un mot d'espoir : « Peut-être demain. » Et demain, demain, c'était l'attente indéfinie, les larmes qui lui jaillissaient des yeux quand il se retrouvait seul à la rue, les longs soirs anxieux dans la solitude du petit appartement. Il lui semblait qu'elle avait prononcé des vœux, elle aussi, qu'elle avait pris le voile. Toute une nuit, il la crut morte et qu'on différait de lui apprendre l'affreuse vérité. Et il ne savait pas oublier non. plus la laide chose, cette partie secrète de son corps adorable qu'une des Sœurs, d'un attendrissement ingénu de professionnelle pour une belle opération anatomique, lui
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avait montrée baignant en un bol d'alcool... « La pièce, monsieur... voulez-vous voir la pièce ?» Une curiosité instinctive, irréfléchie, toute sa chair remontée dans une soif d'elle l'avaient poussé à regarder sans horreur, presque froidement. Ensuite^ la vision ne s'en allait plus : il revoyait toujours le lambeau livide, d'un sang malade. Il se sentait lui^ môme atteint en ses entrailles, vivisecté par les scalpels et les ciseaux, avec une grande plaie en lui, le vide et la soulfrance de ce morceau de leur vie qui maintenant macérait dans le cristal. Six jours! Et, dans le matin d'hiver assombri du parloir, la bonne voix enfin avait dit :
— Cette fois, c'est bien demain. Mais vous serez sage... Rien qu'un moment.
Alors il était rentré fou de joie, la sentant revenir à lui du fond de la mort, heureux comme au temps oii, très bas, toute rose et palpitante derrière sa voilette, elle lui disait aussi pour la première fois : « A demain ! » — Ah! leurs chères rencontres depuis! Les stations dans la pluie au coin d'un square, derrière les piliers d'une église ! Les mains
qui se pressaient ! L'heure toujours trop rapide! Et plus tard leur vie d'amour, le petit ménage blotti près des toits, les délicieuses veillées sous la lampe, tout cela si loin, comme un rêve, comme un bonheur de l'autre vie f Un jour, le mal avait apparu. Et puis les médecins, cette entrée dans une clinique où elle avait cessé de lui appartenir... Mais c'était fini : elle allait lui être rendue, et, à cette pensée, les larmes lui partaient, brûlantes, très douces, comme si toute l'agonie de cette terrible semaine s'en allait avec elles. Il baisait le fauteuil où elle s'asseyait près de lui, il avait de petits cris d'enfant blessé, dans la souffrance de son bonheur. Et il ne savait pas se décider à se mettre au lit ; il rapprochait du feu l'affectueux fauteuil où la forme de son corps s'était imprimée, où elle avait laissé un peu de l'odeur de ses cheveux, cette fine fragrance de jasmin qui la parfumait de printemps... Il dormit là du sommeil agité qui précède les grands événements de la vie, en balbutiant son nom, le front enfoui aux subtiles senteurs où il croyait respirer sa présence.
Le matin, il s'habilla comme pour une fête; il acheta, en passant devant un char, un petit bouquet de violettes, qu'il portait à ses lèvres, qu'il ne cessait pas de baiser tout le long du chemin... Et enfin, il arrivait; la Sœur le conduisait par des couloirs et des escaliers; ils entraient dans la petite antichambre. Elle le laissait seul un instant, à pas étouffés se coulait derrière le paravent qui masquait la porte derrière laquelle ils allaient se revoir. C'était là, comme partout dans la maison, de sourds et moelleux tapis où les bruits se mouraient, des vitres dépolies aux clartés mortes et cette odeur fade, persistante, de phénol qui imprégnait jusqu'aux lents gestes des religieuses en leurs grandes manches... De nouveau, les pas glissèrent; sœur Jeanne, avec son beau sourire de paradis, chuchotait :
— Surtout, soyez bien sage... Pas d'émotion. Evitez de l'embrasser...
Maintenant, son cœur ne battait presque plus; il était sans joie, comme dégrisé d'une ivresse, il secoua la tête machinalement :
— Oui... Oui...
Mais de l'autre chambre, une voix frêle, surnaturelle, monta, le fin vibrement expirant d'un cristal, comme si elle lui parlait de l'autre côté de la vie:
— Viens, m'ami.
Alors la Sœur lui fit signe ; il respira un grand coup et la suivit, roulant son chapeau dans ses doigts, se heurtant au paravent, n'ayant plus conscience de lui-même. C'était comme s'il entrait danslachambre d'un mort: il marchait sur la pointe du pied, il ne savait plus s'il devait pleurer. Du seuil, il l'aperçuttoute pâle, couchée à plat dans la blancheur des draps, un ruJjan rose aux cheveux. Elle ne faisait pas un mouvement, les mains au long de son corps par dessus les couvertures, et lui souriait, les yeux noyés, languissants, d'un orient céleste. 11 ne put retenir ses larmes et s'avança jusqu'au lit, se pencha pour la baiser au front, lui toucha seulement la main du bout des doigts. Puis sœur Jeanne lui montrait une chaise près du chevet, il s'asseyait, gauche et timide, et elle les laissait.
— M'ami... m'ami...
Il avait oublié ce qu'il aurait voulu lui dire.
LA VIE SECRÈTE lî)3
tant de choses de chez eux : hi chatte qui avait ses petits, une gratification qui lui avait été produise à son bureau, la surprise qu'elle aurait en trouvant l'appartement comme elle l'avait laissé, les chaises aux mômes places et ses livres, sa tapisserie... En arrivant, il se rap- Tpelait encore si bien ; maintenant les mots mômes lui manquaient : il répétait seulement :
— Mienne... mienne... 0 mienne...
C'était la gène éprouvée autrefois quand il venait en visite chez sa mère. Quelquefois, ils demeuraient seuls un petit temps, et il restait à la regarder sans rien trouver, la bouche ouverte, le cœur petit. Puis la mama^h rentrait ; toutes les choses qu'il avait pensé dire lui revenaient, inutiles, et il était pris d'une colère contre lui-même.
Oui, c'était bien cela, le trou])le des premiers aveux, les petites affres du cœur qui va s'ouvrir et reste fermé. Et c'était autre chose encore, un mystère tendre et triste, comme s'ils se revoyaient après s'être crus perdus, comme si, après être partis des deux pôles et avoir, pendant des ans, marché pour se retrouver, ils ne se reconnaissaient plus tout à fait. Un peu de la mort restait entre eux,
l'étrange froid des séparations, et ils ne parvenaient pas à rattacher leurs idées, ils semblaient ne plus parler la même langue.
— M'ami... m'ami, murmurait-elle infiniment, de sa voix qui avait le tintement d'une larme sur du cristal et où elle mettait toute sa vie.
Il tira son bouquet de violettes.
— Tiens, je t'ai apporté... J'ai pensé...
— Oh ! m'ami, les jolies violettes !... Vrai, vrai...
Un silence tomba ; elle ferma les paupières comme pour mieux savourer cette minute divine, et il lui voyait au visage un grand sourire immobile comme une lumière... Alors il mit sa main sur la sienne ; il ne pensait plus à rien, et elle rouvrit les yeux ; ils se regardèrent, étonnés, ravis, d'une âme heureuse et ingénue. De légères cernures bleuissaient l'entour de ses paupières ; il la trouva plus charmante sous la pâleur de ses joues amaigries, d'une essence plus déliée et comme angélisée. Mais son regard glissa jusqu'au nuage de dentelles qui vaporisait son sein ; il songea à ce corps revirginisé par la douleur. Et tout à coup elle le vit rougir; un
petit feu aussi lui rosait la tempe, comme s'ils s'apercevaient nus dans leur désir.
Presque aussitôt, la pensée de son amour en fit naître une autre, qu'il ne put chasser : la Sœur, avec son impudeur de bonne sainte femme lui montrant la laide chose violâtre marinant dans l'alcool, la « pièce », comme elle disait. Ce débris humain, cette pauvre relique sanglante, elle l'étalait sous ses yeux, lui en détaillait les lésions en les indiquant du bout du doigt. Cette vision passa, revint. Il crut qu'il allait faiblir, retira sa main, ayant peur de la toucher, craignant de se faire mal à lui-même.
— M'ami... M'ami, disait-elle toujours.
Le vent d'une robe ondoya, frôla le paravent ; la Sœur rentra, souriante.
— Voyons, du courage,.. Vous avez déjà passé l'heure... J'avais dit cinq minutes.
Il se leva, résigné, plutôt délivré, le dos en boule, la gorge sèche, sans un mot tendre avec lequel il l'eût quittée. Son cœur ne battait plus que faiblement, comme quand il était entré ; il retombait aux défaillances, aux pauvretés de sa nature, semblait subir,
passif, une destinée. Il fit un pas vers la porte, repris à sa timidité devant l'air sévère et doux de la Sœur : mais, sur le seuil, une force, un magnétisme lui fit tourner la téte^ Elle avançait ses lèvres dans un baiser, toute lointaine, comme une vision, comme une étoile dans le brouillard.
— M'ami... m'ami...
■ Cela sigentiment,d'un amour si courageux, d'un si ferme espoir!
Il crut qu'il la perdait une seconde fois ; ses larmes jaillirent ; il cria :
— Ahl mienne !... mienne 1...
Mais sœur Jeanne, sansimpatience, le poussait :
— Allons, allons... puisque vous reviendrez demain...
Il descendit en trébuchant, se trouva à la rue toujours pleurant, secoué de grands sanglots.