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LES ROIS

A Henri Van de Putte.

Le père, la mère et l'enfant sont à table, comme dans les vieux tableaux. Elle est grasse, de chair honnête et désirable, un collier de grosses perles d'ambre aux plis heureux de son cou, comme l'ombre du contour de ses joues aux teintes fleuries de sa peau. Et il a large carrure, sain d'ans et de pensées, en l'août de sa force, sans nulle ride entre les sourcils ni givres dessus son poil brillant et vigoureux. Quant à l'enfant, il est fait de leur amour, séveux et frais, comme la pulpe rose d'un jeune fruit à l'espalier de

la vie. Les meubles, autour de la table, parlent seuls d'autrefois; un séculaire bahut regarde d'un visage attendri d'ancêtre; mais l'air de la maison se rajeunit à la clarté sourieuse des visages. Cette très vieille maison semble avoir l'âge d'un jeune bonheur.

C'est le soir des Rois. Ils lêtent selon l'antique cérémonial cette coutume familiale, et voici qu'il entre une servante frisque et joviale portant sur un plat de Hollande le gâteau mystérieux en qui sont enclos les destins. Le couteau reluit sous la lampe comme un fer passé à la meule; le père le brandit joyeusement avant de le plonger aux odorantes frangipanes. Alors l'enfant bat des mains comme un peuple quand le roi va être élu, et les yeux attentifs de la mère sont pa-, reils à du soleil qui entre par les fenêtres d'un palais et éclaire un berceau.

— Le Roi ! dit le père en cueillant la fève dans la pâte blonde.

Il ceint ses tempes de la couronne en papier d'or; sa barbe couleur de froment mûr, annelée et soyeuse, évoque un jeune mage d'Orient avant le malheur des rois. Et, avec

sulennité, il choisit sa Reine, il institue le Prince; l'aimable servante est promue Echanson.

Les rois, d'une grande soif, se délectent au sang de leurs peuples commué en fontaines de vin. De rouges vignerons, pour les désaltérer, infiniment vendangent aux vignes de la Mort. C'est pourquoi la servante, investie de sa charge glorieuse, incline en riant la cruche symbolique, pleine d'un ardent jus de raisins. Mais une cour sans son fou n'est qu'une image imparfaite : la Folie est aussi près de la couronne des princes que la Mort; le fou marche dans l'ombre du roi et répète derrière lui son geste, comme son ombre même. Et voilà pourquoi le Roi à la barbe blonde délibère avec lui-même, perplexe, lequel sera le Fou dans cette maison de sages.

— Eh bien! dit-il gaiement, approchez une chaise de la table. Celui qui viendra et s'asseoira là pendant que nous consommons ce repas, celui-là sera le fou.

L'illusion alors les égale à leur rang. La Reine, par dessus la nappe chargée de fruits, éploie ses belles mains cerclées de bijoux;

d'une grâce royale, elle caresse le chien vassal et le chat courtisan. Le Roi rit et hoit comme un vrai roi, comme un dieu. Et tous deux se réjouissent en l'enfant qui pour montrer qu'il est prince, casse sa poupée en la cognant contre sa chaise. Oh ! qui pourrait troubler en leur joie de si bonnes gens ! La lampe éclaire sous leur peau le cours d'un sang rose et quiet, espoir des durables dynasties. Tout est prestige autour de leur royauté; les marbres et les métaux naissent de leur désir et changent en salle de festin l'humble chambre de leurs rires fastueux. Mais une ombre a passé devant les vitres brillantes et regarde la chaise vide dans cette maison de bonheur où un hôte est attendu. Et ils ne savent pas sous quel doigt a frémi la vitre frêle.

— Va voir, dit le Roi à la servante, et qu'il entre, celui que nous envoie le hasard.

Mais la plaisante jeune fille n' a aperçu dehors qu'un pauvre homme qui lui a tendu la main.

— Penh ! fait le Roi, ce serait pour nous trop maigre aubaine. Un grand roi comme

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moi n'a coutume de s'entourer de si cliétives engeances. Va lui porter ce quartier de gâteau , et qu'il s'en aille !

La servante revient au bout d'un instant.

— Il dit qu'il n'est pas un mendiant, qu'il ne s'en ira pas avant que vous ne soyez descendu lui parler. Les réverbères n'étaient pas encore allumés : on ne lui voyait pas bien son visage. Cependant il m'a paru avoir des manières humbles et polies.

— Eh bien, s'écrie le Roi, va le trouver encore une fois et demande-lui son nom après l'avoir fait entrer.

— Oh ! rit la petite masque, ce n'est pas qu'il soit de riche harnois. Il porte d'énormes souliers couverts de terre, comme s'il avait longtemps marché, comme s'il venait du fond des campagnes. Il pourra bien attendre debout dans le vestibule...

De nouveau, elle revient après un petit temps.

— Il n'a pas voulu dire son nom. Il a dit que c'était inutile, qu'on le connaissait ici comme partout. Il me demande de ne pas le

faire attendre trop longtemps. Il a affaire, prétend-il, dans une maison voisine.

Le Roi autoritairement secoue la tête, et sa couronne, dans ce mouvement brusque, comme si un vent avait passé. Il la rajuste et dit :

— Maintenant, ô ma Reine, ne pensons plus qu'à nous... Il ne faut pas qu'un obscur sujet nous dicte la loi... C'est sûrement un fou, mais pas celui que nous espérions... Toi, Echanson, emplis ton office.

— Si c'est un pauvre, comme tu crois, dit doucement la Reine à la servante, fais-le entrer cà la cuisine et offre-lui la meilleure. chaise près du feu.

Mais, comme ils choquent affectueusement leurs verres, ils entendent un pas lourd dans l'escalier. La jeune variété encore une fois descend, puis remonte.

— Oh ! dit-elle en riant plus fort, il n'y a plus moyen d'en avoir raison. Voilà qu'il a monté les six premières marches. Il m'a dit qu'il était mieux là pour attendre, qu'ainsi vous auriez moins de chemin à faire pour venir le rejoindre. Et il riait gentiment; je

l'entendais rire derrière sa main, mais sans apercevoir son visage.

— Il faut que tu le pries de redescendre, dit la Reine. Il ne convient pas qu'un hôte, si pauvre qu'il soit, attende dans l'escalier comme un chien. Et puis tu prendras garde à ce que toutes les portes soient bien fermées... Oui, ferme bien toutes les portes.

Le Roi élève la voix :

— Vois, nous n'avons pas mangé la moitié de ce gâteau. S'il est pressé, qu'il passe d'abord chez le voisin; il pourra toujours revenir ensuite.

Mais le bruit des pas tout à coup s'est rapproché, et, entre eux, ils se moquent de la hardiesse d'un si pauvre homme. Ils n'auraient pourtant qu'à lâcher le chien pour le mettre en fuite. Mais cette bcte s'en est allée flairer sous la porte avec de petits cris d'enfant en rêve. La folle servante, cette fois, n'est pas longue à revenir.

— Maintenant, il est sur le palier.... Il dit

qa'il y a trop longtemps qu'il attend, qu'il est

fatigué d'attendre. Il vous prie de lui envoyer

l'enfant à votre place si vous ne pouvez quit-

ter la table. C'est un vieux seigneur, je crois, tombé dans la manie. Il a des façons insinuantes, il dit qu'il aime beaucoup les petits enfants.

Alors leur joie redouble; ils lui font offrir de venir occuper la chaise vide, réservée pour le fou. Il renvoie la servante en la remerciant. Non, il a les yeux faibles : la lumière des lampes lui fait mal. Et il insiste pour qu'on lui confie l'enfant.

— Eh bien, dit le Roi, mène jouer l'enfant auprès de lui, afin qu'il prenne patience. Voilà seulement que ce gâteau s'achève, et il nous faut encore manger ces fruits.

Mais l'enfant tarde à revenir : sans doute, il s'amuse de quelque tour d'escamotage dont le divertit le vieux seigneur.

— Va donc voir, dit le Roi à la servante, ce qu'ils peuvent bien faire ensemble derrière cette porte. On a tout à fait cessé d'entendre la voix de l'enfant.

La belle fille fait comme son maître lui a commandé, et ils entendent de grands rires dans l'escalier. Sa gaieté, quand elle reparaît,

est vraiment cligne du jour des Rois : elle eût pu sans déroger tenir l'emploi du fou.

— Oh ! dit-elle, voilà à présent qu'il s'est avancé jusque derrière cette porte. Il a voulu me retenir par ma robe; il me chatouillait le cou d'une main froide et très douce... Je meurs d'en rire. Et, maintenant, il demande que la Reine vienne à son tour. C'est un homme à l'air un peu étrange et dont la tête, peut-être, bat la campagne. Il faudra bien que nous y passions l'un après l'autre.

Le Roi boit une rasade, puis dit à la Reine :

— Puisqu'il te demande, pourquoi n'iraistu pas ? Je n'en ai plus que pour un instant à égrapper ce raisin. Ensuite, je le reconduirai doucement vers la rue en le priant de nous laisser tranquilles.

Elle se lève, et il lui paraît qu'au moment où elle dépasse la porte, son beau visage brillant tout à coup a pâli comme s'il ne la voyait plus qu'à travers le souvenir. Mais les rois ont des soifs mystérieuses : ils tariraient des fleuves. Et il appelle l'Echanson.

— Je crois que je deviens réellement un roi. Aide-moi à pm'ter ce verre à mes lèvres.

— Oh ! comme ils rient ! s'écrie la joyeuse commère. Jamais il n'y eut fête pareille dans la maison. Maintenant, il n'a plus qu'à pousser du doigt la porte pour être dans la chambre. Ah! ce serait là un amusant convive s'il n'avait pas si peur de la lumière !

Quelqu'un cogne fortement l'ais, comme, tout à l'heure, on cogna à la vitre. Et une voix durement les interpelle.

-— Est-ce que vous aurez bientôt fini de me faire attendre? Je suis pressé. Je n'ai pas le temps de repasser.

— Oh ! oh ! s'exclame la servante en cessant de rire, ce n'est plus là sa voix. Il n'eût pas parlé comme cela... Il doit y avoir une autre personne avec lui.

Ensuite, on n'entend plus rien, mais une main sournoisement remue la clef dans la serrure, et, à petites fois, le bas de la porte coup sur coup est ébranlé.

— Pourquoi as-tu fermé cette porte ? dit le Roi, légèrement hagard. Tu sais pourtant que ma femme et l'enfant sont là. Ils ne pourraient plus rentrer s'ils en avaient le désir. Rouvre la porte, te dis-je, et va voir ce qu'il nous veut.

— Tenez, voilà que c'est lini, répond la servante; maintenant il se tient en paix. Oh ! nous allons recommencer à rire !

Mais, presque aussitôt, les grattements reprennent, comme si une bête fouissait le plancher sous la porte. Puis celui qui est dehors supplie humblement, sans colère :

— Oh ! il y a si longtemps que j'attends. Est-ce que la petite servante n'est plus là pour m'ouvrir ? Pourquoi Thomme ne vient-il pas vers nïoi ?

D'une pression d'épaules lente et continue, on cherche à faire sauter la serrure. Une main écharnée passe entre les joints, comme celle d'un vieux nègre malade.

— Mais il va tout casser, gémit le Roi, en laissant tomber son couteau. Tout à l'heure, il n'osait pas entrer, et voilà maintenant qu'il se croit le maître. Eh bien, ouvre-lui, puisqu'il n'a plus le temps d'attendre.

— C'est cela, oui, ouvrez, dit la voix. Il vaut mieux éviter l'esclandre. Voyons, ni'ôuvriras-tu, petit serpent?

La petite servante n'ose pas et fait un signe de croix. Et la voix reprend :

-— Ouvrez, ouvrez, ou j'enfonce... Je suis à bout de patience.

Alors elle se décide, défait le tour de clef, et la porte, violemment, bat contre le mur; un grand vent s'irrue dans la chambre et éteint la lampe. Heureusement, une lueur darde des fumerons de l'âtre, une pauvre petite lueur comme un reste de vie là où déjà sont entrées les ténèbres. L'inconnu va droit à la chaise restée vide, et il est très grand : sa tête touche au plafond; il n'a plus l'air d'un vieux seigneur aussi humble. Ensuite il rit et s'assied.

— Vous savez, dit-il, je n'aime pas qu'il y ait trop de monde là où je vais. C'est pourquoi j'ai fait sortir d'abord la femme et l'enfant. Si vous m'aviez écouté, vous seriez venu le premier : nous aurions pu causer. En général, je m'adresse d'abord au maître de la maison. Ah I elle était grasse et dodue; l'enfant aussi promettait...

Le Roi blêmit et jette sur la table sa couronne en papier d'or.

— Dites, où est ma femme? Où est l'enfant?

— Ils sont allés faire un petit tour là-bas.

— Là-bas ?

— Oui, là-bas, là-bas... Ne faites pas attention.

Le mauvais hôte, en se tordant de rire, ramasse le ridicule symbole et se le plante au creux des tempes.

— Maintenant, dit-il, je suis à la fois le Roi et le Fou. On dresse la table pour les autres, et c'est moi qui rafle le dessert. J'ai toujours le meilleur morceau. Toi, l'homme, va dire qu'on mette la housse aux chevaux du corbillard. Et toi, la fille, prépare le lit. Tu as la peau douce : nous nous dirons un mot sur l'oreiller.

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