LE BIENFAIT PARDONNÉ
A A. Mariant.
Un bruit d'eaux battues monta comme d'un trou, dans le paysage matinal. Puis un silence, et tout à coup^jun grand cri étranglé. Le Vieux, à quelques mètres de là, bêchait un carré de terre. Il se dressa, le fer de la bêche en Pair; un buisson touffu interceptait la vue de la rivière. Encore une fois, le cri s'élevait. Quelqu'un sûrement se noyait ; l'endroit, avec un grand fond au i)ied de la berge raide, était réputé périlleux. 11 aperçut deux bras qui frappaient l'air; une tête effrayante plongea, puis reparut. Une paix de vie, sous
le soleil fumant d'avril, planait, loin des maisons.
Le Vieux toujours avait eu peur de l'eau, il ne savait pas nager. Maintenant le cri semblait mort en cette face verte, toute crispée d'épouvante et d'agonie. Il n'y eut pas de débat chez ce pauvre homme des champs.
D'un grand pas, il coupa la distance qui le séparait de la rivière; les dents serrées, ayant gardé sa bêche en son poing raidi, il sauta.
Le silence des eaux une seconde s'aplanit sur l'engloutissement: il se sentit couler très bas, sans fin, comme d'une tour: et soudain les masses humides s'infusaient de lumière infiniment douce et grandissante. Une chose mousse, démesurée, légère, flotta. Tous deux, repoussés par les densités élastiques, s'étreignaient à la surface. Mais le trou encore une fois les aspirait, ils plongèrent dans la mort. .
Le temps s'abrégea, une éternité dura la minute d'un râle. Il pensa : Mon Dieu! et crut avoir dit tout ce qu'il savait de prières, prêt à paraître devant l'Eternel. Ensuite, il était dans un cimetière, il jouait avec une ^
petite, la fille d'un voisin; et elle tombait contre une croix, le père arrivait, les battait Tun et l'autre. Il y avait quarante-trois ans qu'elle était morte.
J.e jour comme un fer rouge lui cava les prunelles; il revit la berge, but tout le ciel d'une gorgée; et un tumulte de vie, l'instinct du salut le gonfla d'une force miraculeuse. En s'aidant du flottement de sa bêche, il put atteindre la rive, s'accrocha aux saillies d'une racine. Il n'avait plus conscience qu'ils étaient deux : le noyé s'englobait, se transsubstantiait en lui. De sa main libre il s'accrocha à la berge raide, mais cette chair morte, sans prises, horriblement lourde, l'entraînait chaque fois qu'avec les ongles il se hissait. Alors il sentait sous lui l'efïroi des eaux; le trou le pompait d'une succion, il croyait tout fini. Et, encore une fois, la vie revenait ardente, furieuse, il faisait l'effort désespéré de se cram])ouner à cette terre qui le rejetait.
Enfin il parvint à planter puissamment sa bêche comme un pieu; il y noua ses mains; ses nni scies se câblèrent, il eut l'espoir que Dieu ne lui en voulait plus et lui pardonnait
ses offenses. Tous deux ensuite roulèrent expirés sur la crête.
Le Vieux, au bout de très peu de temps, rouvrit les yeux. Une force immense de charité subitenK^nt rompit sa léthargie, un pouvoir eucharistique, comme s'il se fût assimilé l'âme d'un saint. Dans l'herbe foulée, un beau jeune homme nu gisait, ruisselant d'eau et de soleil.
Très doucement le secourable compagnon se mit à lui souffler son haleine au visage, dans les narines; les affres glacées ne se dissipèrent pas. 11 ôta sa veste, fit sauter sa chemise à la trame grossière et se coucha au long du corps. Il le serrait entre ses bras, contre sa nudité reprise à la chaleur du sang, d'un grand transport fraternel. Il redevint le premier homme livrant sa vie et donnant son étreinte pour le rachat d'un autre homme inconnu. Une flamme intérieurement le brûlait, une très ineffable jouissance d'humanité supérieure pour cette créature périssante et sauvée par lui. A la fin la chair algide commença de se tiédir aux ardeurs de sa pitié; les bras se déraidirent : il vit ressusciter du
fond des ombres, sous la puissance d'amour de ses lèvres, la lumière incertaine d'un premier et nébuleux regard.
Le Vieux ressentit une secousse profonde, comme si une part de sa vie organique se détachait et soudainement était transférée en ce corps jeune et brillant, comme si par un prodige il s'apercevait revivre soi-même dans le frémissement de cette immobilité inespérément rompue. Son maigre scfuelette dépouillé par les ans et les famines se redressa : il touchait le jeune homme avec des mains respectueuses. Et seulement alors, se voyant nu, lui aussi, sous l'œil qui le regardait, il resta accablé d'une grande honte, comme pour une mauvaise action.
Le sens maintenant réintégrait le noyé.
— Oui, je sais, nous étions cinq amis... Moi, je me suis écarté, j'ai nagé pendant une demi-heure, puis une crampe m'a pris... Allez! je n'oublierai jamais que vous avez sauté à l'eau pour moi.
Il lui i)renait ses mains mangées de calusj les serrait dans les siennes gentiment, virilement, avec une passion de reconnaissance.
Il se mit à rire quand le Vieux, dépouillé, gardant uniquement ses caleçons en lambeaux, lui octroya le reste de sa misérable vêture. Cet homme simple riait aussi, heureux, ému jusqu'aux larmes pour cette gaieté des vingt ans sortie vierge de la mort.
Des appels lointains éclatèrent: « Léon! Ohé! » Sur le fourmillement lumineux delà rivière, dans le battement accéléré d^es rames, une barque se détacha.
Maintenant, debout sur la rive, les mains en cornet, le beau jeune homme criait aussi:
— Ohé! Ohé!
On fit fête au Vieux, on l'étreignit vigoureusement. Il fut obligé de recommencer trois fois son récit.
— J*étais là à bêcher dans le champ, j'pensais à rien qu'à faire ma journée quand j'ai entendu le cri. Ça venait de la rivière. Tous mes sangs me sont remontés, j'étais comme fou, et alors je m'ai jeté, je croyais plus en sortir, j'ai fait ma prière.
Ensuite il parla d'aller retrouver sa terre : en prélevant sur sa méridienne un supplément de travail, il aurait fini de bêcher son carré
avant la nuit. Et il les suppliait de ne pas ébruiter la nouvelle pour ne pas indisposer son maître contre lui.
— Comprenez, c't homme me paie pour ma journée, j' lui dois du travail... Si quelqu'un se noie et que je lui viens en aide, c'est pour mon compte Faut être honnête !
Mais les compagnons se refusaient à le laisser partir. Comme il avait perdu ses sabota en sautant, ils lui offrirent de lui en acheter mie paire à la ville. Et tls insistaient aussi sur d'autres profits probables s'il consentait à visiter le père de Léon. 11 hocha
la tête.
— J'peux pas, non, j'peuxpas, vraiment. Y a là terre, y a le maître! Et tant qu\à mes sabots, ça ne me gêne pas d'aller d'sus mes pieds nus, ah ])ien non !
Le jeune homme, à présent, lui restituait sa chemine et ses braies, ayant retrouvé ses propres habits dans la barque. Et comme le Vieux, en s'excusant, se vêtait, il sourit et lui prenant la main, les yeux clairs et féminins: •
— Vous ne me refuserez pas, à moi...
Voyons! Après ce que je vous dois...
Le Pauvre ne sut pas résister à cette prière d'une amitié si franche. Personne, en ses âges d'homme, ne lui avait parlé avec cette fraîcheur d'âme et de visage. Ses joues tremblèrent, il balbutia:
— Ah! bien, pour vous... pour vous...
Assis dans la barque repartie, le dos en
boule, il demeura à savourer la jolie peau blanche du jouvenceau comme un gain précieux, comme un héritage. Il se figurait la palper encore, la frôler de la caresse de ses doigts râpeux. Rien qu'à se rappeler ce contact suave, un baume lui rafraîchissait le cœur, un délice puissant. Et perdu dans des sensations ingénues, bornées, il établissait un rapport inexprimable entre le nom et la personne, riant d'un large rire heureux :
— Alors comme ça, c'est m'sieu Léon qu'on vous nomme?
Le père, un rentier de province, grand, long, coriace, ne témoigna qu'une gratitude relative. Cependant, estimant qu'il faut encourager les bons sentiments, il commanda
à la servante de réunir un lot de bardes. Il le congédia ensuite en lui coulant un écu de cinq francs dans les doigts. Le Vieux considérait la pièce, un peu honteux, n'ayant pas l'air de comprendre la raison de cette munificence.
— Vous êtes bien bonnéte... Vous êtes bien honnête...
Mais tout à coup, se rappelant la paire de sabots promise, il éprouva un scrupule.
— Si c'est pour ce que je crois, ça n'vaut qu'un demi-écu, dit-il, j'vas vous remettre l'autre demi.
Le père, bonhomme, s'éjoya:
— Gardez-le, mon ami, pourboire à notre santé.
On le traîna dans des débits. Il fut acclamé après la harangue d'un étudiant planté sur une borne. Il n'éprouvait nul orgueil, mais seulement une douceur d'entrailles pour le bel enfant sauvé des eaux. Sur le tard, il s'en alla, regagna son village, la tête chaude.
C'était le premier bonheur de sa vie de misère et de déréliction. Il était sans amis et
sans famille. Tout petit, quelqu'un l'avait trouvé; il se rappela uniquement une femme qui le battait, et comme il était né ridé, on l'avait dénommé le Vieux. Des ans de servage suivirent : il ne savait ni lire ni écrire, passait pour un simple. Une fois, étant valet dans une ferme, il s'était senti du goût pour une chair de Lelle fille; ils allaient se marier ; il la surj)rit dans les bras d'un homme. Sa virilité ensuite s'était tannée, toute sèche, devenue comme une écorce. Il ne souffrait pas, vivait sans joie, terré dans ses sillons, humble et vaillant à l'égal de la bête.
Maintenant avec le joli éphèbe une famille lui naissait; il perçut très confusément qu'il avait vécu pour cette heure inouïe: il soupçonna au-dessus de lui comme l'avènement d'une date miraculeuse. Son être fruste se sensibilisa, les divines sources de l'amour jaillirent.
Il attendit le dimanche, puis repartit pour la ville, rasé, fraisdeliniieet d'habits, comme les matins de Sainte-Table. Le père l'accueillit honnêtement et lui fit servir à manger
dansla cuisine. Il s'enquit avec timidité « si monsieur l.éoii était là, » sans faim devant le pain et le fromage. Léon rentra, lui serra fortement les [mains, et tout le pain s'engloutit entre ses molaires actives. Ensuite desparents arrivèrent; le beau jeune homme, bruyant, neuf d'Ame encore, avec fierté leur montra son sauveur comme une propriété, comme un apanage personnel.
— Sans lui, vous savez, c'était fini de moi... .Allez, je lui dois une fière chandelle.
Le Vieux s'amusait de sa joie, ne le quittait pas des yeux, d'une admiration candide de pâtre pour un Jésus de cire aux crèches de Noël.
Il revint les dimanches suivants. C'était comme un sacrement, comme une Sainte Messe qui l'attirait, la béatitude d'une communion avec une essence supérieure. Il apporta des fruits, des fleurs; il le força à accepter un panier d'œufs. Son salaire de la semaine passait à ces achats. Quand Léon le remerciait, il avait un petit gloussement heureux.
— Mais non, vous voulez rire... Le plaisir
est tout pour moi : c'est comme si je le donnais à ma bonne amie.
Il tenait un petit temps sa main fine entre ses doigts gourds, et d'un ronron d'adoration animale attachant d'en bas de lourds regards humides sur les clairs yeux qui lui souriaient, il soupirait :
— J'suis bien content, allez, j'suis fameusement content...
Le bon jeune homjue finissait par l'emmener au café, lui payait de délicats élixirs que l'autre savourait à petites fois, comme la liqueur même de sa délectation. Et à tous les survenants, il le présentait d'un emballement gamin :
— Mais dites-lui donc que c'est beau, ce qu'il a fait... c'est de l'héroïsme, ou je ne m'y connais pas. Ah! oui, un cœur de brave homme, une âme évangélique... Et (le plus drôle, c'est qu'il ne s'en doute pas lui-même.
Le Vieux se rencognait, gêné de l'éloge, tout petit sous les grands mots dont il ne saisissait que l'amplitude. Léon le bourrait amicalement, criait plus fort :
— Oui, oui, une âme de saint, tu m'entends, vieille Léte !
Ce tutoiement, en les apparentant d'une semblance d'intimité familiale, mollissait jusqu'à l'extase le rural.
Le thème du sauvetage, complaisamment détaillé, à la longue se varia de nuances : le Vieux l'avait repéché tandis que la crampe le mordait, mais presque instantanément les forces lui étaient revenues : sans aide il avait pu grimper la berge. Un amour-propre délicat, le regret de l'épisode final lui persuadait d'atténuer l'intégrité du drame. Le Vieux docilement acquiesçait; peut-être il finissait par être moins sûr de l'évidence, confiant uniquement en cette bouche charmante et absolue.
Or il advint que le tendre ami, réprimandé par les siens à cause de cet attachement vraiment trop disproportionné, dut argumenter pour se libérer quelquefois des assiduités du vieil homme. Celui-ci alors tranquillement replantait sa casquette, disant :
— Ne vous gênez pas, m'sieu Léon. Ça sera pour une aut' fois.
Au bout du troisième mois, comme une après-midi timidement il s'introduisait, apportant entre les quatre nœuds de son foulard une fouace à la belle croûte d'or, il se heurta au père qui sévèrement discourut :
— Mon brave homme, il ne faudrait pas abuser cependant des avantages que le hasard, en vous faisant retirer mon fils des eaux, vous a donnés sur lui... Croyez-moi, ce jeune homme est l)ien assez puni déjà... D'ailleurs, nous ne voulons rien vous devoir... Voilà encore cinq francs, et ne revenez plus.
Le Vieux le regarda penaud, étourdi, tout pâle, n'ayant perçu que l'injonctioii finale. Il déposa sa fouace sur la table, saur, rien dire, et prit machinalement l'argent qu'on lui tendait. Mais sur le seuil, apercevant la pièce entre ses doigts, il revint sur ses pas: f
— J'rai point gagné : excusez si j'en veux point, de vot' argent.
— Ingrat! fit le père, outré pour l'endurcissement de cet homme désintéressé jusqu'à décliner les effets de sa gratitude.
Il revint rôder les soirs de dimanche autour de la maison, n'osant plus reparaître aux clar-
tés du jour, terrorisé par la majesté de l'autorité paternelle. Cette crainte bientôt opprima ses heures. Là-bas, aux champs, peinant sous l'ondée, il fatiguait ses esprits à vainement sonder le motif des rigueurs qui les aliénaient l'un de l'autre. Il n'incriminait pas le cœur pour lequel il brûlait d'inaltérables ardeurs. jMénie parjure, il l'eût attesté reconnaissant et iidèle. C'était une religion obscure, un culte de latrie ainsi que pour une idole très haute, un amour tendre et irais comme pour une vierge, et il le diligeait suavement, en outre, comme un fils.
Un jour, étant à remuer la terre non loin de la rivière, il s'entendit appeler. Il leva la tête et aperçut Léon marchant à lui par les guérets.
— Je voulais te voir, lui dit ce jeune héros, beau comme les dieux. Il ne faut pas que tu croies que je pense comme mon père. Tiens, regarde plutôt, je pleure en considérant cette eau d'où tu m'as retiré. Mais je puis bien te le dire, ta noble action ne m'a guère profité. J'aimais ma cousine; réfléchis qu'elle est riche et qu'elle m'était fiancée. On me la refuse
à présent pour la faute d'avoir exposé trop légèrement une vie dont je n'étais plus le maître, puisqu'elle lui fut promise.
La candeur du serf des glèbes s'humilia en ce cri:
— Me pardonnerez-vous jamais, mon doux monsieur, tout le mal qui vous arrive à cause de moi?
— Mais je ne t'en veux pas à ce point, protesta le précoce pharisien en souriant.
Il le considérait avec bonté, de la claire et ingénue jeunesse de son œil.
Onctueusement il reprit:
— Ecoute, j'étais venu aussi pour te dire ceci. As-tu déjà réfléchi qu'en toute cette aventure le plus beau rôle indéniablement te fut réservé ? Je ne te le reproche pas. Mais observe combien il eût été préférable pour tous deux que le contraire fût arrivé.
D'un geste impérieux et tendre, lui imposant les mains sur les épaules, il l'attira :
— Mais oui, comprends donc, tu devenais mon obligé, ce qui semblera toujours naturel de la part d'un homme de ta classe... Eh bien, en nousyprenant adroitement, nous pourrions
remettre les choses en l'état qu'il convient. Il suffira d'ébruiter que c'est moi qui te sauvai des eaux et que ma modestie uniquement fut la cause de la fraude par laquelle je consentis à passer pour le noyé. Ainsi je n'aurai plus à rougir de l'infériorité que me crée visà-vis de toi l'événement. Et ta prérogative, je n'aurai plus de peine à te la pardonner, puisque dès ce moment je l'aurai oubliée.
Le Vieux se courba, rayonnant, jusqu'à ce que sa bouche touchât le vêtement de l'Elu.
— Soyez remercié, ô doux monsieur, ditil, maintenant plus rien ne manque à ma reconnaissance. Car cette chose-là, j'en avais eu la pensée; mais n'était-ce pas trop inespérablement beau pour un pauvre homme comme moi d'être sauvé par un jeune homme tel que vous?