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LA FEMME AU BONNET VERT

Au docteur Spehl.

J'avais inutilement demandé à ma propriétaire de changer le papier de tenture de ma chambre à coucher. C'était un horrible papier vert, acide et <( atrabilaire » — j'insiste sur le mot bien qu'il paraisse excéder les limites de l'analogie. Chaque fois que je le regardais, mes yeux étaient blessés; sa couleur discorde et vénéneuse, suggestive des pires toxiques, offensait mon penchant à la sympathie. Tout mon être aussitôt se réticulait ; mes dents crissaient comme irritées i)ar des verjus ou des citrons. Ou bien j'étais couvert de pa-

pilles en croyant ouïr le grincement de mon l'ongle sur un carton glacé, le rais déchirant d'un diamant de vitrier, le cristallin suraigu d'une plainte d'harmonica. Je n'ai jamais aimé en musique que les cuivres, les tambours et le hautbois; le violon et les clarinettes me procuraient des sensations d'écorché raclé par un archet.

J'avais encore un autre ennui : je revoyais distinctement ma mère, une grande femme dure et maigre, au visage méchant comme ce papier. Même enfant je ne l'embrassais que sur son ordre; mes baisers se heurtaient cà ses os et me faisaient mal; je croyais baiser une tête de bois. Il est possible que mon père soit mort de ma mère, je ne l'ai jamais connu. Mais elle, je l'ai bien détestée.

Je résolus de tenter une dernière démarche auprès de mademoiselle Durepie. Je la voyais sans plaisir, par nécessité. D'ailleurs, elle n'avait rien d'aimable : petite, sèche comme un silex, un visage à repasser un couteau dessus, et toujours se frictionnant les mains, ayant l'air d'effacer une tache d'encre, un geste bête et humble dont j'ai horreur. Etait-

ce une créature nocive et digne d'exécration? Je ne le crois pas, je ne l'ai jamais cru. Elle était avare et portait, l'été comme l'hiver, un l)onniclion de laine verte rétréci par les lessives.

Je choisis l'heure où j'étais le plus sûr de la voir, c'est-à-dire le soir. Elle était dévote et hahituellement rentrait après le Salut. On était toujours certain de la rencontrer à l'heure des chandelles, son vieux psautier et son chapelet en ses mitaines noires, toute recroquevillée dans sa petite robe vert drap de Lillard et son châle à palmes jaunes effrangé. Elle habitait au fond d'une rue étroite une ancienne maison qu'un prêtre avait longtemps habitée avant-elle, et dont le jardin, un enclos touffu, fait retour sur la venelle voisine. Mademoiselle Durepie possédait deux grands immeubles sur la Place et tout un quartier de misérables logis d'ouvriers au faubourg. Elle passait pour intraitable, ne transigeait pas sur la ponctualité du terme. Au fond, cela m'intéressait médiocrement, je ne ressentais contre elle nulle haine.

Je tirai faiblement la sonnette, je ne voulais

pas riiidisposer par une brusquerie qui du reste n'était pas dans mon caractère. Je l'ai dit, j'incline à la sympathie, je suis plutôt bienveillant. La vieille servante arriva du fond de la maison, traînant ses chaussures sur les dalles.

Un verrou fut tiré. Je parlementai à travers l'entre-bâillement de la porte, sous la filtrée rouge d'un flambeau dont elle éclairait la ruelle. Cette voie, dès l'entre-chien-et-loup, est dénuée de vie; il faut que je précise pour que l'on me comprenne. Elle débouche dans un recoin perdu, un pauvre carrefour solitaire où s'ouvre le porche d'un Béguinage. 'L'autre rue, le long du jardin, obliquement sinue, bordée de vieux murs, de clôtures défoncées, et va rejoindre en tortuant le quartier de l'église. Il n'y a qu'une lanterne à chaque bout de la ruelle. A dix pas de la demeure de mademoiselle Durepie, de l'autre côté du pavé, s'étend derrière un lattis la tonnelle d'un petit café, médiocrement achalandé. On peut très bien tuer quelqu'un dans ce grand silence des maisons sans que personne voie passer l'assassin.

— Tiens, c'est que vous, monsieur Paul! me dit cette femme très dévouée à .^ a maîtresse et qui partageait son peu d'estime pour les petits locataires comme moi, Lien qu'elles » en vécussent toutes les deux. Mais je lui avais fait don , un jour qu'elle arrivait toucher le loyer de mon appartement , d'une paire de bottines éculées; elle m'en gardait une certaine reconnaissance. Mademoiselle justement vient de rentrer. Essuyez Lien vos pieds au paillasson.

Elle était, en effet, dans la petite pièce du fond, tout au Lout du vestibule. Elle passait ses chaussons et se plaignit de ses durillons. Son fauteuil joignait la table, le dossier tourné vers la fenêtre du jardin. Elle m'apparut plus laide encore que d'habitude sous la clarté basse de la lampe. Je fus désappointé, quoique j'y fusse accoutumé, de lui voir sur la tète son horril)le bonnet vert dont la couleur instantanément me rappela mes intimes souffrances.

Cependant j'arrivais sans intentions agressives. Je m'étais promis de rester jusqu'au bout conciliant. Je n'eus pas un mouvement d'im-

patience quand elle me refusa de changer mon papier vert.

— Est-ce que je ne porte pas du vert, moi? Est-ce que le vert, mon cher monsieur, m'indispose, moi?

Micheline, la servante, reparut; elle avait coiffé son honnet à grands ruches frisés comme des choux et tenait dans les doigts son chapelet.

— Alors comme ça, je vais, dit-elle. Si le père Athanase n'est pas trop regardant, j'en aurai pour moins d'une heure à faire « ma confesse » et revenir.

— Bon, c'est ça, ma fille. Et ne manquez pas de faire un hon acte de contrition.

J'entendis battre la porte de la rue. Nous restâmes seuls, mademoiselle Durepie et moi. Je n'avais pas pensé à cela, cette éventualité était restée en dehors de mes prévisions. Cependant, entre une vieille fille de son âge et un jeune homme du mien, rien ne pouvait se passer que de parfaitement honnête et bienséant. J'avais pris mon chapeau sur la table et moins pour insister, —je savais à présent l'inutilité de toute requête, — que par un retour ma-

cliiiuil à luLjet de ma visite, je traînai sur cette phrase :

— Ainsi donc, mademoiselle, c'est dit, vous ne voulez pas changer cet affreux papier vert ?

Elle avait pris un tricot dans la corbeille et sans me répondre, hocha négativement la tête.

Je ne sais pourquoi, ni comment je pensai tout à coup que si^j'avais eu quelque sujet de rancune violente contre elle, si je m'étais senti des propulsions criminelles j'aurais pu, placé comme j'étais à côté de son fauteuil, et rien qu'en abaissant mes mains, l'étrangler sans que personne en cette demeure vide, dans cette rue aux maisons sourdes et muettes, vînt la secourir. Cette vertigineuse conjecture, en raison de son exorbitance même, m'amusa. Je me figurai très lucidement, avec complaisance, que j'étais venu pour la tuer et la piller ensuite. Je regardais les meubles, j'inspectais la chambre. Je considérai longuement un bahut dans le retour de la cheminée en m'eilorçant de soupçonner lequel des tiroirs de ce meuble lui servait à serrer son argent. Ingénument, par un dérou-

tant paradoxe démentant nia droiture foncière, j'étais entré dans la peau d'un meurtrier, je me suggérais le geste concentré et le fixe regard froid qui précèdent un dessein homicide.

Un petit silence coula; j'eus un battement de cœur... Si cependant cette suggestion, en apparence purement volontaire, par conséquent éliminable à mon gré, résultait de la cauteleuse et imprévue expansion de l'individu latent, coexistant en moi ! Si, tandis que je me flattais de créer, dans la plénitude du sens, une péripétie simplement romanesque, je subissais déjà les poussées inconjurables de l'être atavique, par exemple!... La réflexion revint, ma suj^position me parut si irrésistiblement folâtre que je me mis à rire et que , tout secoué par celte hilarité insolite, je m'écriai :

— Figurez-vous...

Un sursaut léger lui déprima les épaules ; elle releva la tête de dessus son tricot et me regarda, surprise plutôt qu'inquiète. J'allais tout lui dire; mais, au moment de parler, la langue glua à mon palais, peut-être redoutai-

je qu'elle ne me prît an mot. Et, biaisant, rusant, par une prudence non moins ridicule que ma conjecture antérieure, je lâchai à brûlepourpoint :

— Ma mère vous ressemblait un peu et portait aussi un bonnet vert... Je ne l'aimais pas.

Je fus honteux de ma sottise et lui souhaitai le bonsoir. Elle m'accompagna avec la lampe jusqu'à la rue; un instant je restai à lui tirer mon coup de chapeau dans le carré de lumière rouge élargi sur le mur d'en face.

Je remontai la ruelle, j'enfilai deux autres rues presque aussi silencieuses : je ne pensais plus à mon papier vert, je me moquais seulement de mes aberrations. La masse sombre de l'église s'estompa dans le soir; un petit feu, comme une clarté d'aurore, rosissait le haut des verrières. Maintenant il m'eût paru tout aussi déraisonnable de pénétrer dans la nef, d'y chercher dans l'ombre d'un confessionnal la vieille servante et de lui apprendre qu'on avait étranglé sa maîtresse. Cependant cette fable grossière eût pu s'enchaîner comme la complémentaire du drame absurde où j'avais joué un rôle mental.

Soudain je restai les pieds cloués, les entrailles froides. En combinant les imprévus possibles, rien ne s'opposait à ce qu'après le départ du faux assassin, un assassin véritable se fût glissé dans la maison. Par un bizarre phénomène cérébral, je me serais, en ce cas, assimilé l'événement en suspens; prémonitoirement j'aurais fait le geste et conçu l'exécution du crime qu'un autre allait accomplir. L'approche du meurtrier, en vibrant magnétiquement dans les ambiances, reflexement eût agi sur moi.

Une conclusion s'imposa foudroyante.

Comme c'était moi le dernier visiteur entré chez mademoiselle Durepie, Micheline n'aurait pas de peine à prouver que j'étais l'assassin, que je devais être l'assassin.

Aussitôt les*affres me mouillèrent, je sentis confluer les plus accablantes conjonctures. Très vite je redescendis la ruelle en retenant mon souffle, l'oreille tendue vers de possibles rumeurs, vers l'ébruitement d'une présence ténébreuse. Je scrutai la serrure, je n'osais pas tirer la tringle de la sonnette. Je me glissai ensuite le long du murdujardin; je remarquai

pour la première fois qu'une porte desservait ce côté de l'habitation.

Le carillon de la demie sonna à l'église; j'avais entendu tinter le quart au moment où je quittais « ma victime ». A moins de concevoir une rapidité de réalisation exceptionnelle, quasi inadmissible, un aussi bref espace de temps n'aurait pu suffire à la consommation de l'acte abominable. Il faut que décidément j'aie perdu la tête pour méconnaître à ce point les évidences, pensai-je en me fortifiant dans ce raisonnement. Aussi bien une paix profonde régnait, les portes et les volets joignaient hermétiquement.

A peine calmé par ces rassurantes certitudes, une nouvelle angoisse me laboura. Il ne me semblait plus possible que le crime ne fût pas commis. C'était le pressentiment d'une chose inéluctable et dont s'agitait en moi à présent l'imminence comme si moi-même y devais être mêlé. Je résolus de faire la garde, de* surveiller la maison et les alentours. Je ne faisais là après tout que défendre ma peau. Mais un voisin, inquiété par la régularité de ce pas équivoque dans le soir, ou-

vrit sa porte, resta à me guetter du seuil. Agacé, les nerfs horriblement pinces, je me glissai alors dans le petit café et me fis servir de la bière sous la tonnelle. De dessous les verdures, à travers le lattis, mes yeux s'étendaient jusqu'à la maison; il n'y avait que la vue du jardin qui m'échappait.

J'évitai le rais lumineuxfiltré de l'intérieur, je me ramassai dans l'ombre, je ouatai mes mouvements comme une chauve-souris blottie en un recoin. Bientôt je constatai qu'à force de m'observer, depuis que j'étais revenu dans cette rue, je prenais exactement les allures clandestines de cet assassin dont je tâchais de déjouer les machinations. Je me rendis compte que je m'enferrais à plaisir. En met- 'tant les choses au pis, si l'on m'incriminait, le voisin et le cafetier ne manqueraient pas de témoigner de ma station prolongée devant la maison. Je me vis devant les robes rouges, je pensai à l'honneur de mon nom, j'avais travaillé à en faire le nom d'un honnête homme.

Je changeai d'attitude, je m'efforçai à des gestes naturels. Un ouvrier passa, il me

parut qu'il s'attardait en rasant la porte. Je me levai, et, du bord de la tonnelle, le suivis des yeux tant qu'il s'effaça dans le lointain de la rue. J'aurais voulu étouffer jusqu'au bruit autour de cette maison. C'était en moi, multipliée, centuplée par les nécessités de ma sauvegarde personnelle, une sympathie filiale, amoureuse, pour la vie de la femme^ au bonnichon vert, pour cette femme de la vie de qui ma vie à moi dépendait. Elle me devenait chère comme un ange gardien, comme mon suppôt, comme ma propre sécurité.

— Heureusement, songeai -je, Micheline ne va plus tarder à rentrer : il me serait impossible de vivre plus longtemps sous l'accablement de ce sentiment mortel à force d'intensité.

Encore une fois, les marteaux de l'heure retentirent. Je sursautai : il y avait une heure et demie que j'attendais, les autres sonneries du carillon avaient glissé sans répercussion sur mon esprit absorbé. Je me rappelai seulement alors la porte de sortie dans le mur du jardin.

— Mais, me dis-je, si la servante, à mon

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insu, était rentrée par cette - porte pendant que l'assassin perpétrait son œuvre, elle y aurait passé, indubitablement, comme sa maîtresse.

Mes idées de nouveau se brouillèrent. J'oubliai que la vraisemblance démentait l'hypothèse du fait accompli. Cependant je ne ressentis d'abord aucune commotion violente. Au contraire l'événement, entrevu sous cet angle, m'allégea momentanément. En effet, Micheline supprimée, c'était un témoignage qui, si monstrueusement basé sur de simples et mensongères apparences qu'il fût, n'en pouvait pas moins me perdre. Je fus presque tenté de me réjouir. Mais alors d'autres poussées, l'atrocité d'un tel crime, l'urgence d'un secours, la lâcheté de mon égoïsme tumultuèreht en moi. L'humanité la plus élémentaire me prescrivait d'intervenir, de donner l'alarme.

Je réglai ma dépense. Je me jetai à la rue. Quand enfin mes doigts tremblants osèrent s'accrocher à la sonnette, j'étais supplicié des plus terribles angoisses qu'il soit donné de ressentir. Les vibrations métalliques tristement

se moururent aux profondeurs muettes de la maison. Je sonnai une seconde fois; c'était maintenant comme le fracas d'un gong prolongé aux douloureuses sensibilités de mon être. Je ne lâchai plus la tringle et sonnai coup sur coup, tout en reconnaissant l'inutilité de mon appel en cette demeure des ombres. Je me représentais le crime avec certitude, je revis la petite pièce du fond, le cadavre dans son fauteuil, la clarté pâle de lampe s'épandant sur la bousculade des meubles.

Un bruit monta, s'étouffa; toute ma vie se concentra dans les perceptions de mon oreille. J'entendis grincer une porte, sans doute la porte du jardin par où s'échappait le criminel. Les battements de mon cœur étaient si violeiits que je me sentis perdre connaissance. Et, soudain, des pas approchèrent prudents, assourdis: une main tira le verrou. Je vis apparaître entre les vantaux, dans la lueur du flambeau, le visage maussade de ^[icheline. Il me fallut toute ma force pour lui demander :

— Mademoiselle est là ? Elle est toujours là?

— I\Tais certainement.

— Et, dites-moi, elle vit encore?

La servante eut un haut-le-corps, le flambeau trembla dans sa main.

— Si elle vit?... Mais oui, paremment.

Je la repoussai sans colère; j'étais animé plutôt d'une grande bonté : je lui pardonnais de ne pas avoir été tuée, comme je l'avais cru. Mais elle pouvait se tromper, elle devait se tromper : peut-être n'avait-elle pas revu sa maîtresse en rentrant de l'église. Je me rappelle le ton de douce fermeté, [de tranquille résolution avec lequel je lui dis :

— Laissez-moi, ma bonne, ma chère Micheline. Je dois voir mademoiselle, bien que ce soit miracle, si j'arrive encore à temps.

Je poussai droit à la chambre, je marchais sans volonté; je subissais comme une force hors de moi. La porte était ouverte; je l'aperçus dans son fauteuil, tricotant sous la lampe. Elle vivait !

Je demeurai un assez long temps interdit, comme pour un leurre de mes sens, une hallucination me la montrant avec les apparences du souffle quand je la savais expirée. Elle me parlait : je ne faisais nulle attention à ce qu'elle disait, je voyais seulement remuer ses

lèvres. Puis subitement, il me parut éprouver comme uu déliement; un large courant passa en moi, de la joie, de la reconnaissance.

Je ne la vis plus laide, elle possédait un visage exquis, la grâce immatérielle d'une créature ressuscitée. Je lui pris follement les mains :

— Vous... vous! Je vous avais cru... malade, morte... (Les mots enfin sortaient). Allez, je suis heureux, heureux... Je ne vivais plus...

Elle se défendit, me repoussa, de toute sa peur de l'homme, de toute Thorreur d'une vieille lille dévote pour un contact charnel.

— Je ne veux pas, laissez-moi, criait-elle, presque sans voix dans son saisissement et sa frayeur.

Je parvins à reprendre une de ses mains et la serrai avec violence. C'était inexplicable : je ne cessais pas de ressentir la plus vive, la plus tendre sympathie et j'agissais comme un homme en qui la fureur s'éveille. Elle me frappa le visage du poing. Je ne doutai plus qu'elle ne se méprît sur mes intentions. Une voix me soufila : « Tu venais pour la délivrer

et c'est toi qu'elle prend pour l'assassin ! » Je la maintins dans son fauteuil, mais, comme elle continuait à crier, ^je lui tirai la tête en arrière et de toutes mes forces j'appuyai ma main sur sa ])ouclie. L'idée qu'elle voyait en moi un meurtrier, en m'obligeant de me défendre subitement contre les conséquences d'une si déplorable supposition, coulait en mes doigts la sauvagerie indomptable du crime.

Maintenant qu'il m'est donné de débrouiller froidement, comme s'il s'agissait d'autrui, les fils de ce drame extraordinaire, je remarque combien la logique, dans mon cas, se mêla aux impulsions les plus obscures, les plus opposées en apparence à toute logique. J'en arrivai, par un enchaînement fatal de circonstances, à tuer logiquement une créature humaine contre laquelle ne m'armait nul goût de vengeance. La pensée du meurtre était entrée en moi comme une éventualité fabuleuse, presque dérisoire. J'avais subi la subordination de mon être conscient à un être passif promu au rôle d'exterminateur. Un futile prétexte avait suffi, l'ennui que me causait mon papier vert; le reste s'attesta comme

l'aboutissement de la prédestination. Mon geste, mon attitude continuement avaient convergé vers l'événement. Cependant j'avais cru revenir là avec les charités d'un sauveur, de l'illusoire sauveur dont je m'étais attribué la mission. En dépit de toutes mes dénégations, j'apparaîtrais le nocturne assassin préméditant son coup. La logique me commandait d'accorder mes actes aux apparences.

Je l'étranglai donc en lui criant à travers mes dents serrées :

— Tu n'as pas voulu me renouveler mon papier vert... Eh bien, horrible femme, meurs de ma main, puisque aussi bien iii dois mourir ce soir.

J'ai dit la vérité, toute la vérité. Je n'ai plus rien à dire. Quand Micheline, attirée par le bruit du fond du jardin où elle taillait du bois pour son feu du lendemain, pénétra dans la chambre, elle me trouva me roulant à terre, déchirant ma chair avec mes ongles, l'écume à la bouche, les sens partis. La crise dura plus d'une heure; ensuite on m'emmena; voici près de trois mois que j'attends en prison le châtiment ou la libération.

Je veux ouvrir mon âme jusqu'au bout.

Le crime consommé, je ne sentis nul remords; je n'ai réellement été malheureux qu'avant cette sombre et définitive minute en pensant à l'horreur d'être puni pour un meurtre dont un autre se fût rendu coupable.

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