LE PASSANT PROVIDENTIEL
A Emile Verhaeren.
Il était matin encore quand je débarquai en cette petite ville: le train qui devait m'emporter vers ma destinée ne partait que dans l'après-midi. J'avais près de cinq heures à moi. Immédiatement l'air d'anciennes reliques des torves et délabrés pignons, allégories d'une gloire périmée, éveilla en mon esprit un culte de mémoire. Je pensai aux races, aux vierges sages, aux folles courtisanes, aux héros pompeux, à l'aventure des âmes ardentes et belles que connut ce peuple.
Maintenant une fine cendre d'oubli pleuvait
sur les fastes éteints, l'araignée des solitudes tissait entre les toits le suaire oii reposait enseveli un passé solennel. Dans les rues, au bord des canaux, erraient des ombres pales et dolentes, de pensives figures de misère et de silence; elles allaient inquiètes, furtives, comme cherchant une place où dormir à leur tour, où déposer le fardeau inutile des jours. Des places, toutes vides, aux masure3 closes, aux fenêtres long voilées de rideaux, semblaient attendre le passage des prêtres pour la levée du corps. Une tristesse de veillée pesait dans l'air humide, dans l'odeur de vieilles choses moisissant derrière les portes. Je vis se glisser des coiffes blanches sous le portail d'un béguinage ; elles tournèrent, comme des vols lents d'oiseaux, autour d'une tombe creusée fraîchement dans l'herbe ; et ensuite elles disparurent, je ne vis plus que la pointe des croix par dessus le mur du cimetière.
De frêles jeunes filles derrière les vitres, les mains sur les genoux, des mains très blanches et gothiques, doucement agonisaient en de la dentelle. Mes yeux, aux carrefours, aper-
curent do petites Maries qui leur ressemblaient et qu'honoraient d'humbles luminaires. Et c'était très doux, infiniment languissant, comme le mal délicieux de sentir son sang s'en aller par une veine ouverte, comme de lentement trépasser soi-même en joignant les doigts et implorant les Providences. Ça fleurait l'hôpital et Foratoire et le petit jardin des religieuses. Une senteur de buis et de résédas se mêlait à de l'encens froidi, à une subtile pestilence de pauvres chairs malades.
J'avais tout à fait oublié la vie, je ne pensais plus à l'angoisse des lendemains. J'é2)rouvais seulement une petite peine, le charme de légèrement souffrir pour quelque chose qu'on ne sait pas, de soupirer sans grande conviction pour le chagrin d'un autre. Il me semblait que j'avais là quelque part un parent mort, que j'étais venu pour accomplir un pieux devoir envers un vieil homme expiré la nuit aux mains des sœurs secourables, dans un refuge.
Les cloches sonnèrent à une église : un corbillard absurdement décoré de plumets et d'antiques voitures de deuil stationnèrent
devant le j^arvis. Je suivis les gens vêtus de noir qui pénétraient sous le porche ; je me glissai entre les rangs de chaises jusqu'aux grands cierges hraséant à l'entour du catafalque. Le penchant à l'imitation, peut-être aussi la curiosité et l'invincible attrait de la mort m'avaient poussé à entrer comme les autres. Je déposai mon chapeau devant moi et, les mains au rebord de ma chaise, je considérai l'assistance. Je pus me convaincre bientôt qu'elle ressentait avec indifférence la perte du défunt. Les fronts s'inclinaient, demeuraient penchés sur les pages de l'Office des Morts et l'affliction en était absente. La disparition d'un vivant ne devait guère laisser de vide en cette ville du vide et de la mort. Ces gens, d'ailleurs, en leurs pâleurs exténuées, en leurs petites toux souffreteuses montant dans le crépitement des cires, m'apparurent eux-mêmes moribonds, les extrémités déjà froidies par l'approche des affres finales.
Un[grincement de chaises déchira les dalles : le monde se leva pour l'offrande. Un clerc à mesure passait les bougies; de las et insi-
giiiliaiUs visages se collaient à la patène; en défilant autour des draps funèbres, la plupart eurent l'air de processionner pour leurs propres funérailles.
Je m'avançai avec la foule, je pris le luminaire qui m'était tendu, j'évoluai dans le brasier des hauts cierges, je saluai la famille. Jusqu'alors je n'avais pris attention qu'à ce concours de peuple réuni pour un pieux devoir. Le mort m'était resté négligeable. Mais revenu à ma place, il me parut qu'un lien s'établissait entre nous. Je me figurai qu'il me gardait de la gratitude pour mon hommage désintéressé. Rien ne m'y avait con- , traint ; peut-être à mon insu avais-je cédé à une obscure sympathie.
La sensation d'un corps dur et froid dans ma main me causa soudain quelque surprise : c'était un écu de cinq francs. Je ne me rappelai pas tout de suite que celui des deux servants préposé à la restitution des bougies me l'avait coulé dans les doigts. Je regardai discrètement autour de moi et m'aperçus ({ue plusieurs des assistants avec satisfaction glissî.iaiit leurs niains dans leur
poche. La vénalité n'entra pour rien, du moins je le crois, dans l'estime que presque instantanément je vouai à ce trépassé magnifique. Ce fut plutôt la conjecture de son importance dans la ville, de la situation élevée que sans doute il avait occupée, de la considération publique attestée par l'affluence qui se pressait à l'offrande. Je tâchai de me représenter cette existence probe et comble. Il avait fait le bien, il avait pratiqué les œuvres de justice et de bon secours, il laissait une mémoire. La somme de ses vertus aurait pu s'illustrer de cette épitaphe.
L'atmosphère, imprégnée de cire et d'oliban, de moites et précieux évents, nourrie de senteurs suggestives évoquant la fragilité des consciences et de la vie, mollement m'énervait, développait ma sensibilité. Le grésillement des cierges, comme le travail léger d'une âme pour se délier, comme le brasillement d'un holocauste, aussi me prédisposait à des pensers religieux et tendres. Aux chants de l'orgue, aux longues rumeurs comme des voix catacombales, comme des nénies expia-
toires succéda, le dernier chant des prêtres. Puis le glas sonna, on tira la bière aux ors ciselés; la curie entière s'achemina vers la sortie.
Maintenant de nouveau j'étais repris à mon indifïérence. Les pratiques du rituel n'étant plus là pour m'exalter, je me paraissais passivement accomplir un banal cérémonial.
J'entendis se refermer sur le corps les vantaux du corbillard. Un petit remous tumultua, les assistants escaladèrent le marchepied des voitures. Sans nul vouloir préconçu, sans qu'il se mêlât à cet acte aucun calcul prédéfini, je pris place à mon tour dans un des carrosses drapés où déjà trois petits vieux s'étaient assis.
Le convoi s'ébranla ; je repassai par les rues silencieuses, par les places aux rideaux tirés comme pour la levée d'un cercueil. Une analogie à présent s'avérait entre la mortuaire ville et le cortège où moi-même j'étais mêlé à une foule inconnue et qui menait ce mort au cimetière. Mon sens subtil, selon toute apparence, s'était éveillé à de mystérieuses correspondances, avait pressenti l'événement.
Les petites coiffes blanches n'étaient plus dans l'enclos vert ; mais des mains pâles de frêles jeunes filles, les douces agonisantes entrevues derrière les vitres, soulevaient les rideaux et nous regardaient décroître aux carrefours.
J'ouïs sortir de la bouche des petits vieux la louange du mort : ils se réjouissaient surtout des largesses de la famille ; chacun d'eux avait reçu comme moi le denier de la reconnaissance. J'évitai de les interroger et me persuadai que c'était là une coutume obéie par les âges. J'acceptais d'ailleurs toute chose sans étonnemerit, comme i:)réalablenient consentie et réglée selon un ordre immuable. La mémoire du déiant parut grandir avec leur gratitude : ils vantèrent sa moralité, sa probité, ses mérites civiques. Je confirmais leurs dires d'un hochement de la tête. Il semblait que nous nous connussions depuis longtemps.
Enfin nous arrivâmes devant le champ. Le char se rouvrit ; tous les fronts se découvrirent au passage de la bière s'en allant au silence d'une allée vers une architecture glo-
rieuse. Je ne savais ce qui allait se passer ; je vivais comme hors de ma volonté. Nul plan concerté à l'avance ne m'avait conduit en ce lieu. Cependant j'agissais comme si un devoir encore ignoré mais auquel j'étais dévolu m'eût prescrit de me mêler à la foule. Il y eut une molle poussée quand les cordes S3 dévidèrent et laissèrent glisser le cercueil dans le caveau. Mais, tout de suite après, le désintérêt recommença. L'habitude de la mort assoupissait ces âmes crépusculaires et leur rendit l'insensibilité, comme pour un deuil déjà oublié. Même les deux fils considéraient d'un air las le définitif évanouissement. J'écartai tranquillement les personnes les plus proches et m'avançai vers l'ouverture du souterrain. Les têtes se tendirent, un léger frémissement courut.
Je tirai alors de la poche de mon habit un papier que je ne dépliai pas pour bien marquer que je pouvais me passer de ce texte; et, à mon tour, je fis l'éloge du mort, je prononçai un discours substantiel où je retraçai son existence vouée au bien. Je n'éprouvais nulle gêne à parl^\ Je n'eus qu'à me rappeler les
habituels lieux communs dont on honore les actes presque toujours vulgaires et les obscurs sommeils de conscience des honnêtes gens. J'estime que je ne parlai pas autrement qu'il convenait, car, quand j'eus fini, des mains s'avancèrent, les compliments furent unanimes.
Je me retirai discrètement tandis qu'ils s'interrogeaient en me désignant du doigt. Je comprenais maintenant pourquoi la vie m'avait imposé cette escale et pourquoi j'étais descendu parmi ces ombres. Le pauvre avait eu pitié du riche et de son mauvais or inutilement dépensé. J'étais la charité du passant pour un autre qui avait passé. Et il me semblait qu'avec le mort j'avais enterré la ville, toute la ville.