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L'HEURE HALLUCINANTE

A Emile Van Arenbergh.

Deux fois encore le cor au loin sonna : c'était comme l'âme de cette terre triste et qui dans le soir expirait. La grande lande s'évanouit aux rumeurs, il n'erra plus qu'un vent de silence gémissant et doux. Longuement, du haut de la dune, les quatre hommes regardèrent s'éteindre le couchant.

Un goût de solitude les avait amenés en ce désert, un regret des temps nomades. Ils avaient fixé aux piquets les bouts llottants de la tente. Celle-ci, comme une touffe plus haute dans le déferlement fleuri de la bruyère, se dressa aux ultimes clartés roses. Maintenant, le 1)011 s(U"viteur. ni)rrs {ivoir fidèlement

voiture le vivre et l'abri, s'en était allé aux brumeux horizons violets, là où le cor en les adieux pleura. Il n'y eut plus que le ciel et la plaine. Ils purent se croire un reste des humanités primordiales, ou bien les derniers hommes sur un plateau, attendant les ténèbres définitives.

D'abord les volcans célestes éruptèrent.

Une fournaise troua l'occident. Des fontes en lacs profonds coulèrent des cratères. Dans la forge aux enclumes d'or quelqu'un passa tenant entre ses poings le soleil comme une Tête suppliciée.

Alors l'âme du Juge divagua : il professait une fraternité secourable aux erreurs humaines. Cependant, songea-t-il, le glaive et le bûcher, plus sûrement que les charités, opèrent le rachat des races misérables. La vraie pitié absout et frappe : il faut savoir étouffer avec amour dans un embrassement : c'est le principe essentiel. La Tête ouvrit d'infiniment tristes et miséricordieuses prunelles ; un regard s'en répandit qui ruissela comme une eau lustrale, comme l'oubli et la rémission des torts de l'homme. Mais

le Juge ne vit pas le pardon; il ne vit que le rouge tronçon ; celui-ci lui commandait un sévère et inflexible devoir. Dieu même décollait son soleil chaque soir depuis l'éternité, pour le châtier d'avoir éclairé Pignominie du monde. Les pourpres et les ors Huèrent comme des carotides tranchées ; ils épanchèrent les entrailles magnifiques d'une agonie. Des nuées, à l'opposé, dans la région froide, où se levait l'étoile, s'éclaboussaient, restaient teintes de sang, ainsi que les témoins d'une expiation. Il jugea que l'Ordre éternel lui donnait raison et se rêva couvert de la siniarre rouge, assis sur un liant ossuaire à l'image d'un Grand In-

quisiteur.

Une Atlantique aux houles améthystes de proche en proche se crêta de falaises; elles semblèrent les remparts derrière lesquels s'était accompli le meurtre du jour. Maintenant, de lourds gallions quittaient les havres; des tartanes légères, des bricks haut matés s'enfonçaient aux écumes du large. Les nuages de soie autour banderolaient en pavillons ou se gonflaient en voilures i mmenses.

Toute l'armada, comme un vol de grands cygnes, splendidement cingla vers la mort du soleil. Et aussi des archipels en fleurs montaient du fond des mers, flottaient à la dérive ainsi que des jardins merveilleux, dans le sillon des hauts navires.

Le Harangueur des foules pensa : Etre le roi solitaire de toutes ces iles! Des plages toujours plus loin s'étendaient, des sables électriques, de longs duvets d'ibis roses. Lentement elles se vaporisèrent, on cessa d'apercevoir les archipels et l'armada. Dans les gloires océaniques, par dessus les gouffres lumineux, uniquement émergea un grand vaisseau mort. C'est le vaisseau de ma vie, se suggéra-t-il, là-bas roulant vers les terres promises et que je ne verrai pas. Il vogue sans capitaine ni matelots. Mon âme seule y resta; elle expie aux fers dans la cale ses destinées abjurées. Le lantùmal vaisseau bientôt dans l'or des houles n'est plus qu'un point ténébreux. Alors il s'écrie: «Attends, attends, na- j vire ! je renouerai de tes câbles les morceaux ™ de ma vie. Mon âme rompra ses fers et dans

tes haubans te servira de vigie. Ensemble nous appareillerons pour le rêve des conquistadors. Je serai l'argonaute violateur des Colcliides ».

Ensuite ce mirage rapidement croule. Une cité de fer et de grès s'érige, la splendeur terrible d'un Londres aux moellons et aux métallurgies démesurés. Puis des kremlins aux dômes myriadaires surgissent et s'émiettent. Une Cartbage périt dans les souffres et les poix. Il naît un amas confus d'alhambras, de minarets, de cathédrales aux verrières joaillées. Le troisième des quatre, un Tailleur d'images, comme l'eût rubrique la vieille langue, darda les prunelles, à son tour visionné. Il lui parut que la terre se fendait en carrières prodigieuses : des esclaves nus, sous des airs torréfiés, en extrayaient des marbres beaux comme une promesse de vie. Lui seul commandait à ce troupeau servile et toujours les secrètes matrices dégorgeaient : par tas innombrables s'exhumaient les nobles dalles pentéliques. Des rampes, des escaliers au liane de tours et de tours escaladèrent l'horizon fulgureux: des portiques

S'accumulèrent béants, aux altitudes rouges; il pantela en tous sens des architectures. A lui seul était dévolue la gloire de peupler les agoras; les symboles naissaient sous ses maillets; il sculptait dans les nues des rythmes héroïques. Tout le ciel marchait avec le geste de sa pensée, tout le ciel vivait son Œuvre. Il se rêva très grand, l'atlas des piranésiennes coupoles... Ensuite les blocs se rompirent; des leviers, des dynamites firent éclater les métaux et les cipolins. Un suprême cataclysme dispersa leurs écroulements dans les fournaises solaires refroidies. Des nains, d'agiles kobolds ténébreux à présent broyaient dans les mortiers nocturnes les dernières clartés, puis les semaient en cendres blêmes à travers l'abîme. La lande s'ensevelit aux ténèbres; il ne ré^ gna plus là-haut que les Pléiades, comme la pitié des mondes sur le cadavre de la terre. Elles s'allumèrent l'une après l'autre, trèfles et lys aux jardins de la nuit, clous d'argent auxquels pendaient les mortuaires tentures de l'espace. Cependant un astre fixe et rouge, Mars, semblait un tison

échappé aux forges vespérales et brûlait avec colère.

Aucun des compagnons ne parlait plus. Ils avaient subi les sortilèges du soleil, père des exagérations. Comme les lointaines humanités, ils avaient été exaltés hors d'euxmêmes par ces forces et ces splendeurs; ils avaient vu luire les prodiges. Maintenant, la vieillesse de l'univers les reprenait; ils se sentaient très seuls, et malheureux, abandonnés par l'illusion. A des lieues, tout était solitude ; il eût fallu marcher longtemps avant de voir briller une lumière sous l'auvent des fermes. Et une grande tristesse montait de la dune, se plaignait dans le vent malade. Elle était, depuis les anciennes mers, la vierge et la veuve; le soc ni la herse ne l'avaient fouie.

Puis ils consommèrent la Cène, se partagèrent le vin et le pain, comme en un soir des Ages. Les galaxies sillèrent, des cascades d'astres churent, ils virent dans le grand ciel magnétique étinceler les quadriges. Le quatrième alors, un Poète, se baissa, longuement palpa la terre. Des larmes jaillirent de

ses yeux. Il parla: « 0 sol calamiteux ! Glèbe aux mamelles épuisées! C'est comme si sous le suaire j'avais, de la pitié de mes maius, caressé de pauvres os méprisés d'aïeules! »

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