‹ La vie secrèteChapitre 3 sur 22 · LE JARDIN DE LA MORT · texte numérisé non relu

LE JARDIN DE LA MORT

A Maurice Maeterlinck.

Sitôt la grille franchie, je me sentis étreint d'une inquiétude inexplicable. Il y avait longtemps que les gonds n'avaient joué : les pentures, au moment où la porte tourna, émirent un gémissement étrange, comme la plainte d'un animal blessé. Encore fallut-il, en m'arcboutant, aider à l'effort de la gardienne de ce logis solitaire pour repousser à l'intérieur le battant qui m'en livrait l'accès. Des sarments s'étaient noués aux charnières, les vrilles et les ramuscules d'un cep sauvage qui, en s'enehevôtrant, avaient fini par simuler

le caprice maillé et touffu d'une ferronnerie. La trame d'un épais tissu parut se déchirer quand se fendit cette clôture naturelle ; les souples et torses lianes sifflèrent en s'écartelant comme les bras que quelqu'un, de l'autre côté de la herse, eût noués aux barreaux. Et, enfin, après une courte lutte, je pus pénétrer dans ce sauvage domaine.

Mais, presque aussitôt, d'autres barrières surgirent. Une mêlée de branchages interceptait les voies ; les sentiers s'étaient embroussaillés de ronces et de chardons ; des feuillages me fouettèrent les joues et, à peine écartés par mes poings, se refermèrent coléreusement sur moi. J'eus, au bout de peu de temps, les mains et le visage lacérés de dards et d'épines. ' La lutte, à mesure que j'avançai dans cette nature désordonnée, recommença plus âpre et tumultueuse. De lourdes masses de ver- "dures croulaient sous mes pas avec un bruit d'eaux échappées d'une vanne et devant moi formaient un mur épais.

Alors se justifia l'impression singulière ressentie 'dès l'entrée. L'horrible gémisi^ement de la grille, resté crissant en mes moelles

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comme le cri d'une bête sciée, prit une signification augurale. J'acquis la certitude que la maison cachée au fond du parc déléguait contre mes curiosités les arbres et les taillis comme les ministres de ses défenses. « N'avance pas plus loin, retourne vers l'endroit d'où tu viens. Ce n'est pas avec des sentiments ordinaires qu'on aborde ces lieux insolites. 11 n'y a rien ici pour ton désir de quiétude et de méditation, car même le silence, sous leurs ténébreux arceaux, est redoutable. » Une devination, sinon l'évidence ouïe d'une voix, ainsi m'avertit. J'appelai la vieille femme qui me servait de conductrice dans le dédale. Mais peut-être elle était sourde, ou bien mon appel se perdit dans l'étouffante atmosphère de l'été des arbres. Elle ne me répondit pas et continuait à glisser, d'un étirement long de chat forestier,sous les frondaisons, sans se retourner. J'eus honte de ma pusillanimité, et, mettant ma bizarre inquiétude sur le compte d'une passagère hallucination, j'espérai, en avançant, me retrouver bientôt dans des parages moins tourmentés. En effet, le fourré s'éclaircit; l'hirsute silve desserra ses ra-

mures ; je pénétrai dans une clairière où de hauts ormes avaient poussé. Le ciel ne s'apercevait pas à travers leurs dômes centenaires ; une herbe maigre pâlissait les tertres arides desquels s'élançaient leurs fûts moisis. Un froid humide aussitôt me perça les os. Ma respiration s'arrêta: je m'étais cru délivré et me sentis subitement le captif d'un charme qui arrêtait en moi la vie. La lumière, depuis de longs périodes, n'échauffait plus ces airs glacés; un morne et nocturne enchantement stagnait, une si accablante torpeur que je regrettai les sonores taillis où je m'étais frayé laborieusement passage.

La vieille femme, après avoir fait du côté des arbres un geste que je ne compris pas, encore une fois s'était remise à marcher devant moi; mais, pendant le bref instant que dura ce geste énigmatique comme un rite ou qui, peut-être, tenta de me suggérer la conjecture d'un ancien événement, je remarquai qu'elle avait les yeux égarés et que son visage, sous les obscurs feuillages, revêtait une pâleur quasi tombale. Mon inquiétude, dès lors, se changea en une véritable angoisse: les

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a})pareiices autour de moi prirent un aspect surnaturel et hostile, comme si j'étais entré dans le Jardin de la mort, comme si le mystère qui régnait en ces arcanes du grand parc ténébreux me faisait signe qu'une chose mémorable autrefois s'était passée là.

Des pelouses ensuite s'étendirent ; de longues bandes rectilignes symétriquement bordèrent de minces canaux : et je ne ressentis plus que de la tristesse, je me suggérai une double destinée monotone et parallèle comme leurs froides géométries. Des âmes, sans nul doute, en ce paysage plein d'ennui, avaient souffert un étrange et durable martyre. De mélancoliques visages, en se reflétant au miroir des eaux, y avaient lu le symbole qui apparie à l'onde inconstante la variable créature. Ainsi qu'entre leurs rigides bordures de pierre les yeux allaient se perdant dans un lointain horizon, deux vies longtemps côtoyèrent la douleur et, lasses, irrésignées, peut-être ensuite se réunirent aux suprêmes pacifications de la Mort. Oui, tel était bien le sens intime et l'analogie de ces aflligeantes perspectives.

Cependant mon guide, ayant pris leîs devants, m'attendait à l'orée d'un bois vers lequel descendait une pente légère. Le bois lui-même s'abaissait selon cette déclivité et gagnait une combe assez profonde où tout à coup j'aperçus se dresser la maison. Je ne fus pas le maître de m'étonner en ce moment du secret dessein qui l'avait reléguée en cette solitude. La sensation d'étouffement éprouvée tout à l'heure redoubla presque aussitôt et porta à son comble mon état anxieux d'esprit. Il me parut que la passagère tristesse filtrée en moi par l'ennui des eaux droites n'avait été qu'une trêve et comme la transition vers un nouvel et si lourd accablement que la vie n'y aurait pu persister.

Une fois de plus s'attestèrent les correspondances. La Mort, indubitablement, pour ces âmes exténuées d'un trop régulier bonheur, fat une délivrance, et j'éprouvai moi-même que l'image de la Mort, en se suscitant à défaut de sa réalité, eût seule allégé l'horrible incertitude où stagnait la mienne. Les arbres, en se joignant par dessus la maison, la vêtaient d'une épaisse chape d'ombre. Ses volets

clos, i^eints d'un vert acide et discord, lui donnaient dans cette obscurité l'air clandestin et mémoratif d'un visage recolligé en une minute inexpiée du temps. Des phosphorescences suintaient de ses façades écaillées par l'égouttis des toitures et que le sillage des eaux, en rongeant la brique et la verdissant de moisissures, semblait rayer d'une apparence de larmes mal séchées. Une herbe vénéneuse et noirâtre, en touffes on eût dit arrosées de sucs mortels, comblait les parvis. C'était bien la désuétude d'une demeure marquée par quelque faste tragique et qui, évitée des pas humains comme si nul calme sommeil ne dût plus s'abriter à son ombre, scelle sur le vide des chambres un obscur et effrayant secret. Une odeur humide et tumulaire, des senteurs froides de marécage et de cimetière s'épandaient de ses abords, opprimaient l'air prisonnier sous l'immobile amas des feuillages. Et je ne doutai plus que la Mort en ces sortilèges était présente et qu'averti par tant d'obsédants pressentiments j'allais connaître enfin le drame.

A présent, la femme, d'un geste impératif,

m'enjoignait d'avancer vers une vasque dissimulée, non loin, sous de ramusculeux sureaux. La margelle en était disjointe et se veloutait de lueurs corrusquantes, d'une toison d'ardents et sombres lichens. M'étant penché par dessus l'ancienne splendeur de ce marbre en éclats, je ne vis d'abord qu'un remous de noires et merveilleuses émeraudes, lentement tournoyant au fond des eaux dormantes. Elles s'agitaient en orbes à peine sensibles, en cercles de froide lumière où, attirée d'un mouvement svelte et dansant, ondoya la fine chevelure des algues. Mon propre visage s'y reflétait, mais si différent, en ce miroir où il se suscita lointain et comme oublié de moimême, que je m'évoquai mon spectre mi-évanoui plutôt que ma véridique image. Ainsi ce prestige momentanément m'aliéna de la vie, et, en effet, le frisson des liquides joailleries parut disperser ma substance.

Mais soudain, d'entre l'or et les émeraudes, un long corps sinueux mirailla. La rose chair en fleur d'une ondine aux spirales en fuite d'an tissu d'écaillés et de soie, darda, flammée de soleil, tel un éclair. Gomme de l'oubli des

âges monta le prodige et, ensuite, à travers la lisse évidence des eaux vertes, ce ne fut plus que le glissement d'une carpe monstrueuse aux tristes yeux surnaturels, aux yeux de gemmes et de larmes, comme un mirage d'amour et de mort.

— Oh! oh! m'écriai-je, frappé d'horreur, maintenant je sais qa'Elle fut précipitée en pâture aux hôtes de cette piscine. Et sans doute, nourries de son essence, ces bêtes meurtrières sont devenues sa chair et ses yeux transsuhstantiés. Maintenant, Elle continue à regarder, à travers leurs fixes prunelles ensorcelées, Celui qui jamais n'est revenu.

D'autres carpes, fleuries et grasses, encore surgirent qui toutes avaient le même regard surnaturel.

Doucement la femme près de moi se mit à rire, et je m'aperçus qu'elle avait perdu l'esprit.

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