L'AME CAPTIVE
A Georges Rency.
Je restai longtemps sans connaître son âme. C'était en elle une chose douce et dormante, comme tout son être, une chose très loin sous le léger nuage du sang, sous les apparences de la vie, et qui tenait pour moi du mystère, car jamais cette Time ne se montrait. Elle avait des yeux très doux, immenses, couleur d'eaux bleues dans le soir; je ne me lassais pas d'en sonder la profondeur, d'y boire le vertige. Nous avions alors de longs silences, des silences d'éternité, comme, aux heures d'orage, pendant les suspens électriques où on s'écoute,
OÙ on croit qu'on va mourir. Elle me regardait étrangement: on ne voyait plus que le vide en ses yeux; la vie autrefois semblait y avoir habité et, à présent, n'était plus que la lumière d'une étoile éteinte, cette lumière dont le sillage illumine longtemps encore l'espace après que l'étoile est morte.
Mais peut-être ce ne sont là que des images; peut-être la vie y dormait-elle comme l'orient d'une pierrerie dans la gangue; peut-être seulement elle était plus loin de moi. Et, enfin, je ne pouvais plus supporter la beauté morte de ses yeux : je m'en allais avec douleur. Elle n'avait pas l'air de se douter de ma souffrance et continuait à me sourire. Le sourire était la fleur de ses lèvres, une fleur montée du plus profond d'elle, toute pâle, comme une fleur des eaux, comme, au bout de sa flexible tige, la conque d'un blanc nénuphar. Ainsi je la contemplais, et je ne pouvais voir son âme.
Cependant il arrivait qu'une apparence de pensée, comme la paroi à pic d'une roche, comme les assises obscures d'une falaise aux dormants d'une eau d'abîme, se mirât en ces prunelles d'une limpidité si admirable. Et,
autour, comme l'onde sans rides qui baigne le pied des falaises, une plus grande clarté transparaissait, une clarté vraiment céleste. Je ne savais que cela; je ne savais pas si cette extraordinaire lumière de son regard était son âme, car elle me parlait peu : elle mettait entre nous le silence de sa beauté.
Des espaces infinis ainsi nous séparaient; j'étais veuf de tout ce que j'ignorais d'elle, et je ne pouvais dire même si elle vivait, bien qu'à mes mains s'imprimât le toucher tiède de son corps, bien qu'elle fût un délicieux instrument de plaisir sous mes caresses. Elle n'était ni joyeuse ni triste; elle riait quelquefois, mais sa bouche seulement avait le dessin du rire, il n'était pas dans son cœur, et cela aussi était un mystère. Aucune musique ne s'éveillait de la courbe charmante de ses lèvres ; elle était comme une viole frémissante et qui n'a pas de son. Sur sa bouche flottait un rythme léger, aérien, et qui était du silence.
Elle n'éprouvait pas le désir de se communiquer à moi ; elle vivait dans la solitude de sa pensée et de son amour ; elle semblait vivre hors d'elle-même, dans une portion de
l'espace et du temps où mon âme ne pouvait l'atteindre. Toute chose en elle m'apparaissait comme du songe et du sommeil: elle avait toujours dormi, elle ne s'était jamais réveillée, et cependant elle avait bien la grâce de la vie, elle n'était endormie que du côté de l'âme. Ou plutôt elle était le parfum et le reflet de la vie en dehors d'elle, comme si celle-ci eût été une tunique et une lumière flottant autour de sa forme et qu'elle ne vécût qu'en la volatilité de ce parfum et de ce reflet. Mais des mots peuvent-ils exprimer cela?
Mes doigts, par instants, hésitaient à la toucher ou légèrement effleuraient les siens. Je ne savais pas si elle n'allait pas se dissoudre, fluide très subtil et qui se perd dans l'air. Et ensuite, quelquefois, elle ouvrait la bouche comme si, enfin, elle consentait à me révéler son âme. Oui, elle avait bien alors le visage d'une âme, comme si déjà cette âme lui fût montée aux yeux, comme si elle frémissait en ce reste de silence de ses lèvres. C'était là pour moi des minutes d'angoisse délicieuse, l'arrêt de la vie entre deux éternités. Puis les fines lamelles d'or de sa voix bruissaient, la
mélodie de cette voix comme la vibration intérieure d'une pensée avant qu'elle ne soit exprimée. Mais, sitôt qu'elle parlait, je reconnaissais ma folie ; tout espoir encore une fois se dissipait. L'âme était absente de ce qu'elle disait; elle semblait absente elle-même des vaines et futiles paroles, du vent léger de sa voix. Et, de cette façon, nous n'étions jamais plus éloignés l'un de l'autre que dans le temps où j'avais cru tenir enfin son âme en mes bras. Son bavardage à peine avait un sens et voltigeait d'un bourdonnement délicat de petite abeille prisonnière aux parois d'un cristal. Sa voix montait de la maison où était captive son âme, et elle et sa voix ne semblaient pas dire les mêmes choses. Si bien qu'entre nous deux une barrière régnait; elle ni moi ne savions ce qu'il y avait derrière.
Mais, presque toujours, elle se taisait et ne semblait rien avoir à dire. Alors elle m'apparaissait comme opprimée par un charme secret, livrée à un enchantement dont elle ne souffrait pas, et mes larmes jaillissaient. Je pleurais sa petite âme morte, ou qui peut-être n'était pas née. Sa bouche ne se descellait
qu'au moment où j'espérais que son âme allait parler, et alors, au contraire, son âme s'attestait bien plus lointaine, irréparablement perdue. J'aurais voulu qu'elle ne parlât plus jamais.
Nous vécûmes longtemps ainsi, je ne puis dire combien de temps, car le sens de la vie à la longue me manqua. Je ne vivais plus que de l'absence de sa vie et j'étais très malheureux, sachant qu'elle n'était pas morte et que cependant elle ne vivait pas. Elle aimait marcher le long de la mer, dans le vide sonore des eaux. Elle ramassait des coquillages et les approchait de son oreille. Leurs conques aussi bourdonnaient et n'avaient pas d'âme; elles ne vivaient qu'en ce bruit des vagues demeuré en leurs volutes, et pareillement, une ancienne essence de vie continuait à animer son geste quand déjà la vie en était partie. Il lui arrivait de me dire qu'elle n'entendait plus battre son cœur. Ses yeux se fermaient, et, un peu de temps, à l'ombre de ses paupières, elle demeurait un peu plus morte. Je posais alors ma main sur son cœur : il s'était arrêté, et, ensuite, lentement, sous la pression de
mes doigts, le battement renaissait. J'avais ainsi la joie de penser que sa vie dépendait de la mienne, que, pour moi seul, elle n'était pas encore une ombre. Et de nouveau, elle me laissait croire qu'elle vivait, bien que, peutêtre, elle ne fût qu'un peu moins évanouie.
Un jour, comme j'approchais d'un bois, je l'entendis chanter. Elle ne savait pas que j'étais là: elle allait quelquefois seule en ce bois, loin des routes. Oh! il me parut tout à coup, qu'enfin j'entendais vraiment son âme! Jamais je n'ouïs un chant plus doux et plus triste. Et je ne savais pas ce que disait ce chant, mais il s'exprimait comme une âme malade, il était la tristesse et la beauté de cette âme malade. Bientôt, je crus reconnaître en ce chant des voix correspondantes à des pensées que longtemps j'avais portées en moi. Elles étaient comme le son do mes propres souffrances ; elles semblaient transférées hors de moi et déléguées à quelque âme musicienne, alin qu'en cette âme la mienne se connût et à la fois trouvât son image plus subtile.
Et ainsi me fut révélé mon propre mal par celle-là môme qui en était la cause; ainsi elle
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exprimait ce mal comme si c'était moi à présent qui l'en fis souffrir. Alors je restai un instant sans mouvement, tout pâle à cause de cette âme qui était la mienne et que j'entendais. Puis j'entrai dans le bois en étouffant le bruit de mes approches ; je ne pensais plus qu'avoir si ses étranges yeux aussi reflétaient mon âme. Mais, comme j'approchais, sa voix à mesure faiblit, ne fut plus qu'un murmure léger. Et, ensuite je l'appelai, je criai: « 0 ciel! t'ai-je enfin retrouvée, toi qui fus si longtemps partie? » Mais déjà elle s'était laissé tomber, elle me regardait à travers ses larmes comme si, dans un instant, elle allait perdre la vie. Et elle me dit: « Maintenant, encore une fois, tout est fini ; maintenant, il ne te restera plus qu'un regret éternel pour cette minute où, en me connaissant, tu m'as de nouveau perdue. » Elle se mit à me sourire, et une chose flotta autour d'elle comme le léger nuage de sa vie partie. Longtemps, je restai tourmenté par ce symbole. J'évitais de l'interroger, et ainsi je ne sus si son âme avait parlé ou la mienne.
Un mal mystérieux me la ravit à quelque
temps de là; son cœur cessa subitement de battre sans que, cette fois, il me fût possible d'en ranimer le rytbme. Et je la tenais entre mes bras; mon cœur aussi s'arrêta; je n'entendis qu'un souffle: « Tu avais pris mon âme... A présent, elle m'est rendue. » Et elle passa dans ce souffle, n'ayant dit que cela, redevenue une âme pour une autre vie dans les étoiles.