LA MORTE VIVANTE
A Jean Reibrach.
— Oh! dit le Voyant des deslins, en considérant la main que lui tendait le chevalier et en désignant le profond sillon qui continuait la ligne du pouce, voilà, certes, la marque de la plus rare et de la plus constante passionnante. Mon cher chevalier, votre vie, en ce signe dont Vénus est chez vous comme labourée, s'atteste traversée d'un unique et vertigineux amour.
Une ombre ennuagea le visage du chevalier. Il eut les yeux lointains d'un homme qui s'étrange du moment présent et, dans l'ellort
d'une douloureuse régression de la pensée, plonge aux jours évolus, en cette portion du temps où se consuma l'être successif et transitoire qui, pour chacun, sert à nombrer les périodes de la vie.
» — Oui, dit-il en s'arrachant enfin à sa pénible méditation, un unique et vertigineux amour, c'est bien ainsi qu'il convient d'appeler un tel amour, puisque celles qui le partagèrent avec moi n'en furent que les formes extérieures et pareilles. Ce sont là, je le sais, d'étranges paroles; elles pourraient étonner quiconque, comme vous, n'est pas dans le secret des destinées. Il semble, en effet, qu'il y ait là quelque sens mystérieux plus proche de la folie que de la raison. Et cependant je n'exprimai, en vous les disant, rien qui ne soit selon la vérité de cette vie où, malheureusement, la vérité prévalut si peu et que leurrèrent de si funestes illusions. Toujours mon intime pudeur me contraignit à garder pour moi seul mes souffrances. Mais, aujourd'hui, ayant vécu si durablement enfermé en moi-même, je goûte un soulagement à me sentir, sans seulement avoir desserré les le-
vres, confessé par un si subtil devin. En vous disant quel sort me fut départi, j'allégerai mes lourdes et solitaires taciturnités et me ferai mieux connaître de vous qui, par un irrécusable signe, déjà m'avez reconnu.
» Il y a six ans, je perdis ma première femme. Vous verrez par la suite de quelle passion je lui fus attaché. Son image ne se sépare pas des indices que vous avez lus dans ma main. Ma vie resta barrée du sillon qu'elle y laissa, d'un si profond sillon qu'ensuite l'autre amour fut bien obligé d'y entrer. Voué à uniquement aimer deux femmes en une seule, je ne cessai pas d'avoir pour la seconde le môme cœur que j'avais eu pour la première. L'inflexible ligne qui me révéla à vous s'atteste ainsi la maîtresse de mes destinées ; elle fut le symbole matériel et fatidique de ce double amour qui écartela mes jours et pourtant ne s'interrompit pas d'être un seul amour, comme les dents d'une herse, en ravinant le champ, l'entaillent de multiples raies et n'en laissent pas moins la blessure d'une seule herse. Lavinia avait la splendeur d'une beauté ardente et noire, pareille aux nuits d'août
attisant en leurs ténèbres le myriadaire braséement des astres. Tandis que, de ses pieds à ses cheveux, c'était la magnificence sombre des grandes passionnées tragiques qui ruisselait comme les ondes d'un Léthé, comme un fleuve d'amour et de mort, en elle tout était rouge : ses baisers, ses tendresses, son orgueil et son sang. « Ta petite personne inté- » rieure, lui disais-je en nos folies, m'apparaît » ainsi que la doublure écarlate d'un manteau » plus noir que l'aile des corbeaux, le satin | » feu des pourpoints de velours du diable tel » que, dardé d'un sulfureux nuage, il flambait » aux yeux de Faust. » Alors, par jeu, ironi- m que et superbe, soudain s'égalant à l'illusion, elle secouait la tête et jusqu'à ses reins épandait son opulente crinière noire, et celle-ci la vêtait en effet comme d'une mante diabolique aux trous de laquelle brûlaient ses lèvres pourpres et les étranges flammes de ses prunelles. Lavinia, d'ailleurs, avait bien l'humeur de sa beauté. Son âme, comme je le lui disais en riant, était bien le retroussis d'une doublure écarlate à sa sombre simarre de reine d'un Tartare. Violente, fantasque, domina-
LA VIE SEGKETE 61
trice, capable des pires fureurs, s'exaltant dans le bien comme dans le mal, elle réalisait de toutes les manières les deux couleurs qui étaient son alliage mystique et lablasonnaient tant au moral qu'au physique.
» Je ne puis dire qu'elle me rendit heureux au sens que le monde attache à ce mot ni qu'elle ait connu elle-même le bonheur. Un sang orageux la tourmentait et, maintes fois, jeta le trouble dans notre existence, où j'étais le hasardeux nautonnier cherchant à esquiver les récifs, où elle était le brusque coup de vent déjouant mes calculs. Mais, si elle ne sut me procurer les calmes certitudes de cet état modéré de l'âme en lequel se concentre la plénitude du bonheur, elle m'initia à de si troublantes et si tumultueuses délices que la vie, une fois qu'elle m'eut quitté, ne me parut plus possible sans leurs âpres aiguillons. Maintenant que j'y puis penser d'un esprit plus libre, je me fortifie dans l'idée que ce ne fut pas là du bonheur, mais une sorte de fièvre furieuse, un perpétuel éréthisme de mes sens, tendus jusqu'à crier sur les chevalets du plaisir et de la douleur, un transport de nos âmes
OÙ nous dépassâmes les quiètes et moyennes altitudes du bonheur et fûmes déportés dans les courants de la passion la plus épuisante. Nous vivions dans une espèce de combat de nos deux natures, portées à leur intensité la plus haute et s'affrontant comme des ennemies.
» Quand Lavinia mourut, je n'éprouvai pas le commun accablement qui suit les grands déchirements de la chair comme arrachée d'elle-même et vivisectée en ses fibres profondes. Un extraordinaire sentiment de délivrance plutôt me lénifia, comme si cette disparition d'une créature chaque jour et pendant des ans aimée en d'angoissantes et mortelles délices n'eût été que la fin providentielle d'un état de nos âmes où, fatalement, l'un de nous deux devait trouver la mort. Je me persuadai d'abord que mon cœur, usé par tant de crises répétées qui en avaient étanché les sources vives, n'était ^lus même capable de ressentir la douleur. Ce n'était là qu'une illusion née du besoin qu'ont les hommes de se justifier à eux-mêmes leurs défaillances. Je m'aperçus bientôt que Lavinia n'avait pas cessé de vivre pour moi, qu'elle était entrée si avant en ma
vie que, même morte, elle continuait à évoluer d'une vie presque tangible dans mes jours et que les filandres de notre triste amour, coupées par la mort, s'étaient rejointes autour de nous comme les lèvres d'une plaie, comme l'écorce d'un arbre entamé par la cognée.
» Les sèves de notre ancien hymen remontèrent de la souche restée plantée en ma vie. Jamais Lavinia ne s'était attestée plus évidente à mes yeux, ni plus ambiante en l'orbe de mes pensées que depuis le temps où, expirée aux formes terrestres, elle rayonna astralement en mes régions intellectuelles, à la fois chair et esprit, mais chair immatérielle et subtile comme un gaz. Le fluide qui passait en nos baisers survécut à la mort des baisers et en vivifia l'inaltérable mémoire.
» Certes, c'est là un étrange mystère, et, toutefois, il n'est rien à côté du sentiment qui, profanant ces noces perpétuées du souvenir, me fit épouser, deux ans après la mort de Lavinia, l'être charmant dont j'empoisonnai la destinée. Ce fut Lavinia elle-même, je n'en puis douter, qui me poussa à cette union : je l'entendis me chuchoter à l'oreille les persua-
sives paroles au bout desquelles Elise et moi échangeâmes les anneaux. « Regarde-la, me » disait-elle : elle est blonde comme je fus » noire ;"elle est douce comme je fus emportée ; » tu m'aimeras bien mieux à travers le con- » traste de nos beautés et de nos humeurs. » Ainsi se consommera dans sa plénitude et » jusqu'au jour où toi-même viendras me re- » joindre sous la pierre, le mariage de nos âmes » et de nos sangs, momentanément disjoints » par les Parques envieuses. » Je n'écoutai que trop bien ce conseil. Elise devint ma femme et ne cessa pas d'être pour moi Lavinia. Elle ressuscita Lavinia dans mes caresses, elle fut Lavinia échappée à une temporaire léthargie et, sous la dissemblance des visages, m'apparaissant dans sa réalité charnelle, exigeant de mon amour les baisers que je crus donner à Elise et que, seule, Lavinia recevait... »
Le chevalier s'arrêta un moment de parler; puis, passant la main sur son front, de ce geste qui semblait en chasser un obsédant fantôme, il poursuivit :
« — Une épouvante me prit le jour où, dans
les clairs yeux de la novice enfant, je vis se refléter, comme aux eaux d'une fontaine soudain déchirée par l'éclair, les flammes noires des ardentes prunelles de Lavinia. L'or annelé de ses cheveux crépita sous mes baisers comme les noires lianes dont Lavinia enlaçait mes épaules, comme l'incendie de cette chevelure de Lavinia, ténébreuse à l'égal des ombres et qui cependant dardait en torsades écarlates où tout son sang semblait flamber, où, à la fois, elle était ce rouge et ce noir de la beauté qui m'avait ensorcelé. Je ne la vis plus autrement qu'à travers l'image de Lavinia, et non point comme une image suscitée par le vertige des hallucinations, mais comme la présence même de celle qui se refusait à se retirer de moi et, inexprimablement vivante, me possédait par delà la mort. Il arriva un temps où chacun des gestes d'Elise ne fut plus que le geste de Lavinia, où il me devint impossible de me définir à moi-même en quel point le geste de l'une cessait d'être le geste de l'autre. Cependant je voulus me persuader que j'aimais Elise; peut-être Taimai-je réellement; du moins, cette part de mon corps que
j'abandonnais à son amour goûta, à mon insu, en se joignant au sien, de si exquises et infinies Llandices qu'en restant constant à la morte, je ne fus point tout à fait infidèle à la vivante.
» Une telle suggestion émana-t-elle de l'implacable souvenir que, par TefTet de mon impérieux et secret désir, je fis passer en Elise la substance même de Lavinia et l'obligeai à se modeler à sa ressemblance? Ou me suggérai-je seulement à moi-même la réalité de cette ressemblance et devins-je ainsi le propre jouet de ces illusions dont je la croyais victime? Toujours est-ilque la morte parut être entre nous la seule vivante et que la vivante sembla être descendue au tombeau d'où Lavinia était sortie. Un orageux amour, en destituant cette âme tendre de ses candeurs originelles, nous replongea tous deux aux crises furieuses qui avaient déchiré mon union avec Lavinia.
Ainsi, pour mon malheur, mais bien plus encore pour le malheur des deux êtres qui, en m'aimant, ne cessèrent pas d'être la même femme, je goûtai dans son étendue cet unique et vertigineux amour que vous avez lu aux
lignes de ma main et qui éternise, sous une forme double, la rouge Vénus irritée ainsi qu'un taon attaché à ma vie. Elise ! Lavinia! ombres charmantes et désolées, chers fantômes d'amour et de mort, mystère! qui dira jamais l'heure sacrée oii la vie, qui recommença pour l'une, cessa pour l'autre? »