‹ La vie secrèteChapitre 6 sur 22 · L'OMBRE NUPTIALE · texte numérisé non relu

L'OMBRE NUPTIALE

A Marie Mali.

Lui. — Viane ! Viane !

Elle. — La voici, ta petite Viane, ta chère petite Viane. J'étais là-bas en rêve, je ne saurais dire où j'étais... Tout près de toi, et cependant si loin. Ta voix m'a rappelée. Et vois, mon âme est venue. Regarde ma bouche te sourire.

Lui. — Ah I Viane f Nous sommes deux enfants. C'est à peine si nous comprenons quelque chose à la vie et nous nous comprenons encore bien moins nous-mêmes.

Elle. — Un jour tu m'es apparu, mon cher

72 LA VJE SECRÈTE

Anthême. Tu étais beau, je ne croyais pas qu'on pût être aussi beau que toi. Nous ne parlions pas, nous n'aurions su que nous dire. Et ensuite tu m'as prise par la main, je t'ai suivi. Mon cœur, déjà, te suivait le premier jour où je t'ai vu. C'est toute l'histoire de notre amour.

Lui. — Oui, Viane, il n'a fallu qu'un regard pour nous aimer. Peut-être déjà nous nous regardions avant de nous connaître. Il y a des vies qui, sans qu'elles s'en doutent, vont l'une vers l'autre. Vois-tu, elles marchent pour se rencontrer et ne le savent pas. Elles viennent du fond des temps et elles attendent l'heure. Il y a toujours de toi, à moi quelque chose qui nous reste ignoré, à présent même que nous nous connaissons. Mais nous connaissons-nous, Viane ?

Elle. — Nous sommes si près l'un de l'autre que c'est comme une même vie qui mêle nos souffles. Il me semble que tu commences à penser une chose et que c'est moi qui continue à la vivre en toi. Et cependant, ami, c'est vrai, il y a toujours entre nous une chose que nous ne savons pas. Je suis triste de tout

ce que je ne sais pas de toi. Et tu as aussi dans les yeux un regard qui parfois m'interroge, un regard comme un pays très loin de nous et qui nous demeure inaccessible. Apprends-moi cela, doux aimé, dis-moi quelle chose nous tourmente de nous rester inconnue ?

Lui. — Ne me demande rien, Viane, je ne pourrais te répondre. Les mots toujours disent ce que ne pensent pas les âmes. A peine on a parlé qu'on s'aperçoit qu'on n'a rien pu dire; et il vaut mieux se taire. Cependant, ensuite on reste troublé, comme si une ombre avait passé où l'on s'est senti perdu. Je ne te connais pas, Viane, et tu ne me connais pas davantage. Mais c'est peut-être quand nous cessons de parler que nous nous disons à ^ous-mêmes ce qu'il faut dire. Il y a de si profonds abimes en nous, Viane.

Elle. — Il y a en nous un palais plein de miroirs et de clartés. Je me regarde dans les miroirs et ne m'y reconnais pas. Il y a en nous des jardins de mystùre et de silence où les lleurs sont belles comme si elles étaient mortes. Je marche sur un sable d or et ne m'y entends pas marcher.

Lui. — 11 y a en nous des puits si profonds, Yiane ! Je me penche sur la margelle, et dans l'eau noire bouge une petite lumière. Peut-être elle vient du ciel. Peut-être elle vient de nos yeux. C'est parce que nous sommes très loin que nous la voyons. En descendant, il n'y aurait plus qu'une eau ténébreuse. Vois-tu, c'est là sans doute une grande leçon. Il ne faut pas descendre en nous-mêmes. La petite lumière s'éteindrait de vouloir la saisir.

Elle. — Anthôme I Anthême 1 Vois devant nous cette clairière au soleil. Ce n'est encore que le matin, comme dans notre vie, comme dans notre délicieux amour. La nuit jamais n'y descendra, tant elle est jeune et resplendissante. Tout le bel été y sourit dans les larmes heureuses de la rosée, et nous pleurons aussi quelquefois d'être trop heureux. Viens-y danser, mon cher Anthême ; les tleurs, comme des gouttes de lait, comme des étoiles tombées de nos yeux, naîtront sous le tourbillon léger de nos pas.

Lui. — Donne-moi plutôt tes mains, aimable Viane. Reste près de moi, il y a là un banc où nous nous assîmes la première fois

Non, ne t'en va pas, blonde amie. Est-ce que la clarté et le soleil ne sont pas dans ces cheveux que je tresse et enroule à mes doigts? La clairière se mire bien mieux en tes yeux... Et peut-être n'es-tu, toi aussi, qu'un mirage.

Elle. — Eh bien, les voici, ces mains qui sont tiennes, comme mes lèvres et toute mon âme.

Lui. — Ton âme ! Ta chère âme ! Un si subtil parfum î Toutes les essences de la terre en un seul parfum ! et les plus divines ! Et cependant, es-tu bien sûr que ton âme s'est communiquée à la mienne dans le moment où tu me l'offris ? Est-ce qu'il n'a pas suffi de cette parole pour qu'elle soit déjà loin de moi? Qui jamais a pu dire qu'il tenait dans ses mains un parfum?

Elle. — Ne me demande rien que ce que je puis te donner. En te donnant mon âme, je ne sais si je puis te donner davantage.

Lui. — Cela, oui, je le sens; et, pourtant, n'y a-t-il pas autre chose, Viane, que nous ne savons pas ? Nous ne savons rien, Yiane. Nous savons encore bien moins si nous tâchons de nous expliquer ce que nous ne sa-

YODS pas. Mets-toi là sur ce banc, douce amie, et seulement regarde-moi. Je vais t'appeler par ton nom, rien que ton nom... Yiane ! et ne dis rien. Regarde-moi. Ton âme, ta chère âme toute nue peut-être alors viendra à moi. Yiane, exquise Yiane, Yiane !

Elle. — N'appelle plus, je suis déjà venue.

{Ils se taisent longtemps. Des biches sortent de la profondeur du bois et s'approchent. Un vol de papillons et d'oiseaux se pose près d'eux sur le banc. Il monte des herbes de longs insectes d'émeraude et d'or.)

Elle. — Anthême ! Anthéme ! Anthême !

Lui. — Qu'}^ a-t-il, ma tendre Yiane ?

Elle. — Une chenille ! Je t'en prie, secoue de ma robe cette chenille velue.

Lui. — Encore une petite éternité, Yiane l

Elle. — Je ne puis pas, je souffre d'être si longtemps muette. Parle-moi, afin que je te réponde.

Lui. — Rien qu'encore une petite éternité, je t'en prie.

Elle. — J'ai peur. Tout ce silence, c'est déjà la mort.

Lui. — C'était la vie, folle Yiane! D'une

parole, tu l'as chassée. Le divin m^'stère est rompu. Ton âme est repartie après être descendue vers moi. Et, vois, toute chose helle et divine qui nous entourait s'en est allée. Les bêtes innocentes ont fui, elles qui comprenaient notre silence, elles qui sont de petites âmes silencieuses et peut-être souffrent des paroles des hommes. Qui peut dire que cette chenille n'était une pensée de la terre venue jusqu'à toi? En lui donnant un nom, que peut-être elle ne porte pas dans les desseins de Dieu, tu l'as blessée, et elle a roulé de ta robe. Ah! légère et folle Viane, nos âmes se touchaient et puis se sont désunies ! Ne t'ai-je retrouvée que pour te perdre sitôt après?

Elle. — Eh bien! viens là-bas. Je te consolerai en laissant tomber mes tuniques et je te baiserai. Est-ce que toujours toute peine de toi ne s'en alla pas sous mes baisers?

Lui. — 0 Viane ! Viane !

Elle. — 0 méchant Anthême de qui le regard courroucé ne s'amollit pas à mes pleurs ! La clairière est rentrée dans l'ombre. Les Heurs ont cessé d'étoiler l'herbe. Le matin n'est plus.

Lui, — Et, irréparablement, tu m'as fui, décevante Viane.

Elle. — Où es-tu, mon cher Anthême ?

Mes mains tâtent l'air autour de moi et ne te trouvent plus. Ne me dis rien, ne réponds pas. J'aurais trop peur que quelque chose encore se brisât. Mais pose ta bouche près de la mienne, si près que je ne sache plus lequel de nous deux est l'autre. Et ne parle pas, c'est moi à présent qui t'en prie, mon cher amour.

Lui. — Nos âmes, vois-tu, petite Yiane, sont trop faibles pour le silence. Nous ne pourrons plus nous taire maintenant que nous avons parlé. Nos paroles ont fait trop de bruit à la porte de nos âmes pour les entendre encore ne rien se dire. Et il n'y a que ce qui ne se peut dire qui vaille d'être entendu.

Elle. — Anthême !

Lui, — Viane !

Elle. — Je ne sais plus ce que j'allais te dire et pourtant je voulais te dire quelque chose.

Lui. — Oui, Viane, et c'est toujours cette chose qu'on ne dit pas. Maintenant, viens là-b as comme tu me l'as offert et fais tomber ta tu-

nique légère. Il n'y a encore que la volupté pour se mentir en pleurant des larmes sincères. Elle. - Non, crois-moi. Nous irons plutôt vers les eaux. Elles ont des silences encore plus profonds que ceux que nous avons dans le cœur.

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