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LE SENS DU MYSTÈRE

A André Ruijters.

A l'horizon de la ville, par delà une lisière d'antiques conifères, sur un mont se dressait la Maison. D'en bas, du labyrinthe des rues s'entrecroisant autour d'un vieil édifice communal, on l'apercevait avec une netteté merveilleuse, linéée sur les vermillons et les sinoples du couchant. Elle semblait émerger du ciel même avec un air spectral de tour, comme une vision des âges. Très haut elle dépassait la cime des arbres, ainsi qu'un geste de pierre qui, dans la solennité des soirs, invitait la cité à monter vers elle. Ses verrières, aux heures vespérales, simulaient des miroirs som-

brement rutilants et reflétaient les feux mourants de l'espace.

D'infinis intervalles paraissaient la séparer de la Ville. C'étaient d'abord les faubourgs, étendus sur un large périmètre ; puis une aride plaine se dénudait, couverte seulement de gravats et d'escarbilles. Insensiblement, celleci se renflait, nervait les graduels bossellements de l'échiné qui, en s'exhaussant, formait la butte escarpée où se déchiraient les ciels. Nul ne connaissait l'habitant hasardeux de la Maison ; elle se défendait par son éloignement et le mystère d'une solitude qui, à distance, apparaissait pleine d'embûches. De très vieux hommes pourtant se souvenaient en avoir gravi les pentes: mais ils s'étaient arrêtés à mi-côte, vers l'endroit où commençaient les arbres. De là, ils avaient pu apercevoir, à travers l'emmêlement des ramures, ses assises rongées par les ans et nouées au cœur du roc même. Mais l'enchevêtrement monstrueux des racines s'était opposé à les laisser monter plus avant. Ils n'avaient rapporté de leur pénible escalade que la mémoire d'une hercynie sans issues, si profonde quil eût fallu plus

qu'une vie humaine pour en parcourir l'étendue. Une image de la primordiale genèse ainsi s'était levée devant leurs effrois au seuil de l'insidieuse foret, et ils n'en étaient pas revenus plus clairvoyants.

Leur témérité, ébruitée, d'abord éveilla la crainte d'une sorcellerie vouant ces parages à des desseins réprouvés. La couardise et l'hypocrisie, selon l'usage, versèrent aux pires suggestions plutôt que d'assumer les épreuves d'un contrôle dommageable. Avec le temps toutefois la souvenance des explorateurs ellemême s'émoussa : ils ne récusèrent plus aussi nettement le soupçon que peut-être ils avaient été le jouet d'une hallucination. Des ingénieurs aux sûrs calculs, d'ailleurs, avaient mesuré la plaine; il se vérifia que les distances étaient moins exorbitantes qu'elles ne s'étaient dénoncées à des générations peu éclairées. Une fois -de plus, le « progrès des lumières » s'attesta et balança les superstitions récalcitrantes.

La Maison-là haut, sur la butte, n'en continua pas moins à verdir d'ennui la race des trafiquants qui, en aunant du drap à leurs

comptoirs ou pesant à des balances faussées leurs denrées, l'apercevaient à travers la vitre de leurs boutiques, droite par dessus l'horizon comme une menace ou un défi. Leurs palabres se convulsionnèrent pour cette ironie d'une demeure juchée en plein ciel et qui se refusait aux niveaux moyens consentis par l'unanimité des dociles citoyens. Son altitude, voisine des météores, déductivement les refoulait vers une condition subalterne et quasi-marécageuse. Du fond de leur cuve, ils la jugeaient démesurée, interceptive des bienfaisantes clartés auxquelles leur donnaient droit leurs impôts ponctuellement acquittés. L'obscurité épandue sur leurs toits par les nuages selon leur dire prolongeait l'ombre dont ellemême barrait l'arène et ses monts de caillasses. Elle aggravait en outre le notoire dommage que le mont sur lequel elle se hissait portait à leur optique en limitant le paysage et bornant la coupole du ciel à des aspects funéraires. Le ténébreux feuillage des conifères, en effet, leur évoquait un affligeant cimetière dont le pignon superbe eût figuré l'une des stèles dédiées aux regrets de la mort. Et puis encore

toutes les fumées de la Ville, l'exhalaison fuligineuse des usines ne s'évaguaient-elles pas perpétuellement vers ce sommet et n'y planaient-elles en tourbillons comme sur un autre Erèbus? Cela perturbait désagréablement la symétrie du coup d'œil et rendait plus attentatoire à l'esprit de conformité ce logis édifié en dépit des lois des plus élémentaires voiries. Celles-ci, après de longs périodes, commencèrent enfin à déborder par delà les primitives enceintes; des tracés géométriques lignèrent la plaine. La Ville, stimulée d'ambition, se déportait, reculait ses banlieues en un dessein de s'égaler aux métropoles d'or et de marbre. A son insu elle espéra ainsi accourcir la zone qui la séparait de la butte et, par de successives emprises, approprier ces sournois confins réputés impénétrables. Le geste de la Maison depuis si longtemps les appelait qu'un peu de vertige parut se mêler à l'exode des urbains et les précipiter vers ses commandements. Toute l'aire bientôt se peupla de rues bordées de cubes uniformes, d'une laideur consternante. En bataillons serrés, elles avancèrent à l'assaut de cette bastille du mystère. Pourtant ils ne parvenaient pas à l'atteindre;

l'espace à peine sembla diminué : toujours, aux limites du ciel, derrière la défense des épaisses ramures, se reculait le sujet des communes rancunes.

Alors une rage les déchaîna : ils redoublèrent d'efforts pour combler l'ancienne vacuité de ce désert de sables et de mergers. La bâtisse s'accrut, monta comme un mascaret. On allait bien faire voir à la hautaine habitation qu'il n'est point de barrière devant la colère d'un peuple. La Ville, après des ans, escalada la côte; les demeures, à présent, recouvraient la plaine entière ; il y eut une immense acclamation quand sous la hache saigna l'hécatombe du bois. Et, tout à coup, par dessus les lisières décimées, dans la nudité du mont, ils virent se dresser, à la place de la tour qu'ils avaient rêvé d'abattre, une humble et simple maison que seulement les mirages célestes leur avaient fait apparaître si haute et si différente des leurs.

Avec stupeur ils en firent le tour; nuls verrous n'en défendaient l'accès; la porte, aux ais disjoints, béait sur un enclos où librement avait poussé une silve sauvage. Un silence

prosqiio religieux les pénétra tandis qu'en étoullant le bruit de leurs pas ils se glissaient sous ses arceaux. Ils se sentaient changés; il leur sembla qu'un arcane sacré s'abritait derrière ces murs qu'ils avaient jugés infernaux. La Maison doucement respirait autour d'eux d'une présence lointaine et pacifiée, comme là où sont des berceaux, comme là où sommeillent, entre la vie et la mort, des vieillards. Une chambre enfin s'ouvrit; ils s'arrêtèrent au seuil, saisis d'une émotion indéfinissable devant l'immobilité d'une forme humaine plus pareille à une ombre qu'à un vivant. C'était un très vieux prêtre en surplis ; peut-être il ne les avait pas entendus approcher, peut-être il était mort, et sa tête, tournée vers le ciel, continuait d'en scruter les symboles. Ils se décidèrent à avancer, touchèrent du doigt son épaule avec la peur de le voir s'effondrer en poussière. Mais l'antique visage se tourna, souriant, vers eux, et ces paroles subtilement bruissèrent :

— Je vous attendais. Dieu m'a permis de ne pas mourir avant d'avoir connu la joie de vous sentir venir à lui. Car, apprenez-le, son

infinie bonté me plaça en ces hauts lieux pour vous montrer les voies de la Connaissance. D'ici, j'étendais mes bras priantsvers vous, d'ici je vous dédiais ma messe de Bon-Secours et mes eucharisties. Longtemps d'impénétrables desseins épaissirent votre endurcissement. Les fenêtres de cet ermitage dans les soirs réverbéraient les splendeurs divines quand vous croyiez n'y apercevoir que les mirages aériens. Mais, par un humiliant labeur, vous avez mérité de dessiller vos yeux aux évidences. Maintenant, la Ville monte: toujours plus avant elle montera. Déjà, la cognée à la main, vous avez pénétré sous la sombre futaie de l'erreur et du mauvais esprit. Avec elle disparaîtront les dernières ténèbres qui vous dérobaient le Sens du mystère. Adieu, mes frères; il y a dans ce jardin une fosse : je la creusai moi-même de mes mains. Vous y descendrez mon corps résolu après que mon âme aura rejoint Celui qui me délégua pour un ministère enfin accompli.

Ainsi parlant, le Révélateur expira, et tous s'étaient agenouillés, ayant compris la Parabole.

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