CHAPITRE IV
l'aristocratie gouvernementale.
Il y avait à Rome, au temps de Cicéron, une aristo- ^atie supérieure par sa position sociale, sinon par ses richesses, aux gens d'affaires de l'ordre équestre, mais dont un ^^omain de ce temps là aurait eu quelque peine à définir clairement la nature. Il est vrai que tous les étrangers arrivant à Rome savaient à quoi s'en tenir sur le compte de ce Sénat, de ce grand corps chargé de recevoir les envoyés de toutes les nations encore indépendantes. On aurait pu, au besoin, apprendre au nouvel arrivé que tous les membres de cette auguste assemblée étaient, eux et leurs familles, considérés comme occupant une position supérieure à celle de l'ordre équestre et comme constituant la partie principale de l'aristocratie proprement dite. Mais si, par hasard, l'informateur appartenait à quelque vieille famille de conservateurs romains, il aurait probablement cherché à préciser la définition. « Il y a maintenant, aurait-il dit, beaucoup de personnages qui n'ont été admis au Sénat que parce qu'ils ont exercé les fonctions de questeur, ce dont Sylla a fait la condition nécessaire pour avoir le droit d'y siéger ; on y voit aussi beaucoup de ces chevaliers que Sylla a transformés en sénateurs en vertu d'un vote du peuple ; ces gens-là, y compris Cicéron, le grand orateur, je ne les considère pas comme faisant réellement partie de l'aristocratie ; ils n'appartiennent pas à ces vieilles familles qui, aux temps passés, ont rendu à l'Etat des services signalés. Ils n'ont point chez eux les images de leurs ancêtres ; ils
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viennent de municipes ; d'autres ont pour origine quelque obscure famille de la ville ; tous ces gens doivent leur élévation peut-être à leurs talents, peut-être seulement à leur argent ; ils n'offrent pas ces garanties que donne l'ancienneté de la race : leurs noms ne figurent pas dans nos annales. Nous autres Romains (et l'on n'est pas vraiment Romain si l'on n'est pas conserv^ateur) , nous sommes profondément convaincus qu'il est plus sûr d'élire à une magistrature un homme dont les ancêtres se sont élevés autrefois aux premiers honneurs, qu'un inconnu dont la famille n'a jamais été mise à l'épreuve ; notre conviction se fonde sans hésitation sur l'expérience de la nature humaine. A mon avis, un homme qui ne siège pas au Sénat faute d'argent ou d'ambition, mais dont la famille a ses images, ses traditions et des aïeux illustres, est autrement digne du nom d'optimate que la plupart de ces hommes nouveaux. Par bonheur, nos plus glorieuses familles, dont les noms sont connus dans tout l'Em-pire, ont encore leurs représentants au Sénat et, en fait, ils y forment un parti puissant capable de résister jusqu'au bout à la dangereuse révolution qui nous menace. Le peuple élit encore aux magistratures des Aemilii, des Lutatii, des Claudii, des Cornelii, des Julii, et bien d'autres dont les aïeux se sont illustrés dans notre histoire, et il continuera à en élire, j'en ai la ferme espérance, aussi longtemps que notre République durera ^. »
Ces grands noms brillaient encore d'un vif éclat ; il en est de même en Angleterre des vieilles familles titrées ; on peut dire que ceux qui les représentèrent étaient presque fondés à réclamer, comme par droit de naissance, les hautes charges de l'Etat ; c'est ce qu'ont fait durant un siècle après leur triomphe les familles Whig de la Révolution. Il pourrait nous arriver d'attribuer au mot aristocratie un sens plus étendu, mais ces vieilles familles formaient bien la vraie aristocratie et inspiraient à ceux qui n'en faisaient pas partie ce même respect qui est encore un des traits les plus frappants du caractère anglais. Aux
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yeux des nobles personnages romains, Cicéron, par exemple, n'était qu'un « outsider », un novus homo. I^e lecteur attentif de la correspondance de Cicéron, s'il remarque, comme il faudrait toujours le faire, combien l'attitude de Cicéron se modifie suivant les correspondants auxquels il s'adresse, sera frappé de le voir relativement gauche et guindé quand il écrit à l'un de ces grands aristocrates avec lesquels il n'a jamais vécu sur un pied d'intimité. En revanche, avec quelle aisance, avec quel abandon sa plume court quand il cause avec un Atticus, avec un Paetus, avec un M. Marins, qui ne sont pas de la noblesse. Il est vrai que son embarras tient parfois aussi à des causes spéciales quand il s'adresse à de grands personnages comme I^entulus Spinther, consul en 57, ou Appius Claudius consul en 53 ; s'il avait eu affaire à des hommes de sa classe, il n'aurait pas éprouvé la même gêne. Lorsqu'il écrit à des correspondants d'un rang supérieur au sien, il se permet rarement, sinon jamais, ces petites plaisanteries, ces badinages, ces allusions qui donnent tant de vie à sa correspondance intime, et il se garde de laisser échapper à leur adresse des vérités qui pourraient leur déplaire.
Voici un spécimen qui donnera quelque idée de sa manière quand il écrit à un aristocrate ; c'est une lettre de félicitations à Lucius Aemilius Paullus à propos de son élection au consulat, en 51 A. C. :
« Quoique je n'aie jamais douté que le Peuple Romain, touché de la grandeur de tes services et de l'éclat de ta maison, ne dût un jour t'élever, avec enthousiasme et par des suffrages unanimes, à la dignité de Consul, la nouvelle de ton élection ne m'en a pas moins comblé de joie. Puisse la faveur des dieux et de la Fortune te suivre dans ce haut rang et ton administration devenir digne de toi et de tes nobles ancêtres. Que ne m'a-t-il été donné d'être présent à ce jour objet de tous mes vœux et de pouvoir te seconder, te servir, comme tu l'as fait si admirablement toi-même pour moi. Mais puisque ce gouvernement qui
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m'est tombé sur la tête si soudainement, si fort à l'improviste, me prive d'un tel bonheur, fais au moins que je puisse te voir exerçant à ta gloire la suprême magistrature et, par conséquent, je te le demande avec instance, fais qu'on n'abuse pas contre moi du droit de prolonger mon année d'une minute. Si tu y parviens, tu auras mis le comble aux bontés dont tu m'as donné tant de marques 2. »
Cet Aemilius Paullus, comme Spinther et beaucoup d'autres, appartenait à un genre d'aristocrates fort respectables, mais manquant de caractère. lyui et ses collègues du Sénat y formaient un parti puissant et considérable qui faisait obstacle au fonctionnement efficace de l'administration. C'étaient les derniers survivants de cette vieille noblesse qui avait rendu de grands services en son temps ; ces hommes avaient été habitués à subordonner strictement l'individu à l'Etat ; chez eux, une personnalité très forte ou une ambition trop exigeante n'excitaient que des soupçons. Vers la fin de la Répubhque, au contraire, l'individualité se donna libre carrière ; jamais dans toute l'histoire ancienne la personnalité ne se montre à nous sous tant de formes variées et intéressantes, même parmi les nouveaux anoblis (nobilitas). Nous le savons grâce à une littérature abondante, qui nous a conservé les traits individuels des personnages historiques ; et c'est un fait patent à cette époque où l'idée de l'Etat s'était oblitérée, où l'individu ne trouvait plus de frein à ses désirs et rarement à ses actions, plus d'obstacles au libre développement de sa personnalité pour le bien ou pour le mal. Sylla, Catilina, Pompée, Caton, Clodius, César se distinguent tous par des traits caractéristiques bien marqués et familiers à tous ceux qui ont étudié l'histoire de la révolution romaine. Parmi tous les hommes appartenant à la haute aristocratie, César est l'exemple le plus frappant de la force du caractère ; il est bon, du reste, de noter à ce propos combien cet exclusivisme que nous attribuons aux aristocrates lui
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fut étranger. Il était lié avec des hommes de tout rang ; ses amis les plus intimes n'appartenaient pas, semble-t-il, à la noblesse. Tandis que les grands aristocrates regardaient en général de haut un Cicéron, cet homme nouveau qu'ils haïrent même cordialement pendant quelques années ^, César, quoiqu'il y eut un abîme entre ses opinions politiques et celles de Cicéron, entretint toujours avec lui d'agréables relations personnelles. Les manières de ce grand homme étaient charmantes ; il avait en outre ces goûts littéraires, cette sincère admiration pour le génie auxquels la sensibilité de l'homme nouveau ne pouvait pas résister. Cicéron ne fut jamais sur le même pied d'intimité avec Pompée, quoiqu'en politique il se fiât à Pompée plus qu'à César. Lui et Pompée ne s'intéressaient pas aux mênies choses. Cicéron ne se gênait pas pour se moquer de Pompée derrière son dos, mais c'est à peine si une seule fois dans sa correspondance il risque une plaisanterie sur le compte de César.
C'est ainsi que, dans l'aristocratie gouvernementale, ou aristocratie sénatoriale, se rencontrent des hommes de caractère très différent, depuis le patricien à la vieille mode, qui se montre exclusif dans ses relations sociales et qui pratique l'obstruction en politique, jusqu'à l'homme doué de génie ou de talent littéraire, qu'il soit de sang bleu comme César ou qu'il sorte de quelque municipe comme Cicéron et d'une famille qui n'a jamais visé et n'est jamais parvenue à jouer un rôle politique important.
Nous nous contenterons de distinguer et d'étudier deux types principaux de cette aristocratie ; d'abord un homme siîr lequel la nouvelle culture grecque avait exercé une influence bienfaisante, sans nuire aux meilleures qualités du caractère romain, mais qui, au contraire, les fit servàr à des fins nouvelles ; puis un autre que cette même culture avait perverti et, chez qui par le défaut de la cuirasse, elle avait pénétré jusqu'au cœur en détruisant la vraie vertu romaine sans y substituer aucune qualité
excellente. Nous verrons comment ces deux types se sont développés et nous cherclierons un exemple de chacun d'eux parmi les amis intimes de Cicéron ; nous ne les choisirons pas chez des personnages connus de tout le monde, mais cependant chez des hommes éminents et intéressants, sur lesquels l'étudiant n'a en général que des notions vagues.
Depuis la guerre avec Annibal et sans doute même auparavant, les nobles romains avaient subi l'influence de la culture grecque ; ils avaient commencé à penser, à se renseigner sur les peuples qui différaient d'eux-mêmes par leurs habitudes et leurs mœurs ; ils avaient, du moins les meilleurs d'entre eux, progressé en sagesse et en savoir. Cependant il est incontestable que les premiers symptômes de dégénérescence morale et politique apparaissent dès cette époque. Nous trouverons souvent l'occasion d'en noter les effets au dernier siècle de la République. Il est d'autant plus agréable d'insister un moment sur l'influence salutaire de la Grèce quand elle induisit les meilleurs esprits de la noblesse romaine, en stimulant leur pensée et en fortifiant les ressorts de leur activité, à s'aventurer dans les domaines inconnus d'une culture nouvelle.
Caton l'ancien lui-même, le plus rigide des conservateurs romains, n'était pas resté inébranlable et c'est à lui que Rome dut l'introduction dans la société romaine d'Ennius, la plus illustre personnalité littéraire de l'époque *. Mai? c'est chez Paul-Bmile le Macédonique que nous verrons pour la première fois un exemple parfait de la culture nouvelle et de l'enthousiasme des contemporains pour la Grèce, un type de véritable aristocrate romain heureux de se mettre à l'école des Grecs. Sa vie racontée par Plutarque nous donne des renseignements précieux sur les tendances de l'époque.
Il ne réussit pas à se faire élire consul une seconde fois ; il revint alors, nous dit Plutarque, à la vie d'un simple particulier^ et se consacra à ses devoirs religieux et à
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l'éducation de ses enfants ; il les éleva conformément aux principes des vieux Romains, suivant lesquels il avait été élevé lui-même, en y joignant la culture grecque. Il les entoura de maîtres grecs chargés de leur enseigner non seulement la grammaire, la rhétorique et la philosophie, mais même les beaux-arts et les sports de plein air, comme la chasse, que les Romains pratiquaient peu, et le dressage des chiens et des chevaux. Il se fit un devoir d'assister à tous leurs exercices physiques et intellectuels. Les résultats de cette saine éducation à la Xénophon se voient dans son fils le grand Scipion Emilien entré par adoption dans la famille des Scipions du vivant de son père. Quel que soit le point de vue dont nous envisagions sa conduite dans la guerre et dans la politique, il n'y a pas de doute que les Romains eurent raison de rester fidèles à la mémoire de ce grand homme l'un des meilleurs de leur race. Si nous embrassons d'un coup d'œil tous les actes de sa vie, depuis sa jeunesse, dont Polybe son ami nous a laissé un admirable tableau^, jusqu'à sa mort subite et probablement violente dans la pleine maturité de l'âge et des facultés, nous conviendrons que ce fut là un homme d'une grande largeur de cœur, doué d'un invincible sentiment de justice, qu'il prit pour guide dans la bonne et dans la mauvaise fortune, dont la vie privée fut sans tache et qui haïssait la bassesse et l'immoralité chez le riche comme chez le pauvre. Il n'est pas seulement, comme son père, un noble romain, patron de la culture grecque "^ ; nous voyons se combiner en lui et fructifier les qualités les plus belles du Romain et les dons les plus heureux du Grec. « Dans l'esprit des Romains comme Scipion pénétra cette vérité lumineuse et féconde, a dit un savant qui fait autorité, à savoir que la culture intellectuelle doit prendre pour base la rectitude morale et ils pouvaient en trouver les modèles dans le trésor de leurs traditions domestiques ^. »
Quand Cicéron, qui tenait Scipion Emilien pour le plus grand des Romains, composa son dialogue de la Consti-
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tution (de Repuhlica) , où il introduisit l'idée nouvellede la suprématie morale et politique d'un seul homme, c'est Scipion qu'il prend pour héros, c'est cette grande figure qui domine l'œuvre tout entière et c'est par le Songe de Scipion qu'elle finit, à l'imitation d'un mythe platonicien.
Scipion groupa autour de lui des hommes capables et cultivés, Grecs et Romains, y compris non seulement presque tous les Romains remarquables alors par leurs talents, mais, parmi les Grecs, l'historien Polybe et le philosophe Panaetius. Les meilleurs et les plus intelligents, contemporains de la jeunesse de Cicéron, étaient les héritiers directs de l'esprit de ce groupe, et c'est à la tradition qui prit naissance parmi eux que Cicéron conforma la plupart de ses opinions politiques et littéraires. Aussi, pour bien comprendre le développement de la moralité et de la mentalité des Romains au temps de Cicéron, il est indispensable d'étudier l'esprit de la génération qui fut leur éducatrice. L'espace nous manquant ici, nous nous bornerons à indiquer comment les hommes éclairés qui entouraient Scipion frayèrent des voies nouvelles à la littérature, modifièrent les manières ainsi que l'aptitude philosophique, enfin perfectionnèrent la science du droit qui fut plus tard la contribution la plus importante de Rome à la civilisation.
Les manières, c'est-à-dire la façon dont l'individu se comporte en compagnie, sont une pierre de touche utile sinon toujours suffisante pour apprécier l'attitude intellectuelle et morale, le ton d'une société à quelque époque que ce soit. L'aisance du maintien et la courtoisie prouvent en général que le sentiment des égards dus à autrui ne nous fait pas défaut. Quoi que les derniers temps de la République aient laissé à désirer, il faut tenir compte de ce fait que les hommes de cette époque font preuve presque toujours, dans leurs rapports mutuels, d'une bonne éducation. Il est vrai, cependant, que l'invective publique au Sénat et au tribunal était fréquente et l'on
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a peine à croire qu'un gentleman comme Cicéron pût déverser des torrents d'injures sur la tête de quiconque avait encouru sa haine du moment ou lui avait fait tort ^. L'histoire de l'invective est curieuse ; c'était un procédé traditionnel dans les luttes oratoires ; elle datait de loin à Rome et provenait sans doute de ce goût pour la diffamation et la satire qu'on peut attribuer en partie à la coutume italienne de cribler de brocards l'homme public — par exemple, à son triomphe, — pour conjurer le mauvais sort ^®. Se moquer de la laideur personnelle d'un adversaire, calomnier ses ancêtres dans les termes les plus grossiers, cela n'était qu'une pratique coutumière, un lieu commun oratoire, conforme à l'éducation rhétoricienne du temps et que personne ne prenait trop au sérieux ^^. Mais ce qui nous importe surtout ici, c'est la vie privée et nous y trouvons presque toujours des preuves d'égards mutuels et de courtoisie. Dans toute la correspondance de Cicéron il serait difficile de découvrir une seule lettre qui ne témoigne pas d'une excellente éducation ; beaucoup sont l'expression naturelle de sentiments réellement bienveillants et sincèrement sympathiques.
Dans la vie de Caius Gracchus, Plutarque nous a cité un exemple de ces bonnes manières romaines. Gracchus était un jeune contemporain de Scipion et son beau-frère ; Plutarque fait de lui un portrait si vivant qu'on l'attribue, d'un commun accord, à quelque auteur qui aurait connu l'original. « Dans ses rapports avec autrui, dit le biographe, il se montrait toujours plein de dignité et de courtoisie ; c'est-à-dire que, tout en inspirant le respect, il faisait sentir aux autres son désir de leur être utile. » Il est probable que cela a été dit de Gracchus par un contemporain et ne vient pas de Plutarque, l'alliance des deux qualités attribuées à Gracchus étant essentiellement romaine ; ainsi Tite-Live voulant caractériser le plus beau type de Romain, dit d'un certain homme qu'il était « haud minus lihertatis alienae quant snae dignitatis
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memor ^^ » (non moins soucieux de l'indépendance d'autrui que de sa propre dignité).
Nous retrouvons ces mêmes mérites chez les hommes cultivés dont Cicéron a tracé des esquisses dans ces petits tableaux de la vie de société encadrés dans quelques-uns de ses dialogues. Les interlocuteurs appartiennent en général à la noblesse ; ce sont souvent des membres distingués de familles sénatoriales, comme dans le de Oratore, où. les personnages principaux sont Crassus, Antoine et Scaevola, qui formaient le triumvirat conservateur de l'époque. Tous nous paraissent sérieux, parfois, mais rarement, poliment enjoués, pleins d'égards les uns pour les autres et peut-être un peu solennels ; ils ne se querellent jamais, quelque graves que puissent être leurs dissentiments ; ils nous laissent deviner qu'ils ne tiennent pas assez à leurs opinions pour en venir à une rupture déclarée. On croirait voir ces m.êmes visages sérieux, au nez long, à la bouche grande que nous retrouvons dans les personnages de l'Ara Pacis d'Auguste, pleins de dignité, mais manquant un peu d'animation.
Nous ne connaissons qu'une exception aux bonnes manières d'usage à cette époque, mais comme elle résulte d'un parti pris et non d'un penchant naturel, elle servira à confirmer la règle. La façon dont Plutarque, dans la Vie de Caton d'Utique, insiste sans cesse sur le caractère bourru de ce personnage fameux prouve la force de la tradition; on prétend que sa rudesse lui coûta le consulat parce qu'il refusa de se prêter aux politesses qu'on attendait des candidats ^^. Dans une lettre à Cicéron, un vieil ami pourtant, il prend un ton protecteur de très mauvais goût, absurde et impertinent envers un homme son aîné de beaucoup. Ce furent sans doute des façons de ce genre qui créèrent et entretinrent, entre lui et César, une inimitié qui alla toujours croissant. Caton se faisait une obligation de se montrer d'autant plus impoli qu'on lui plaisait moins. Il s'imaginait suivre ainsi l'exemple de son grand ancêtre et défendre la bonne vieille brusquerie
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romaine contre les nouvelles affectations grecques ; il ne s'apercevait pas qu'il donnait lui-même un exemple d'affectation romaine en contraste avec cette aménité réelle dans les rapports sociaux, dont les Romains étaient redevables aux Grecs ^^.
En fait de littérature, cette aristocratie montrait, en général, des aptitudes remarquables, quoique les plus illustres écrivains d'alors, sauf César, n'appartinssent pas à la noblesse proprement dite. Cicéron était un homme nouveau ; ni lyucrèce, ni Catulle ne faisaient partie de l'ordre sénatorial. La nouvelle éducation devint une admirable école d'entraînement pour l'art de parler et d'écrire, sinon pour la pensée indépendante. Parmi les nobles chez qui cette discipline avait porté ses fruits, il ne s'en trouvait pas un qui ne fût capable d'écrire en latin et probablement aussi en grec, et, s'il visait aux honneurs publics, ne pût prendre la parole devant le Sénat ou les tribunaux sans risquer de se rendre ridicule. L'art oratoire fut la principale production de cette époque et la raison d'être de son activité littéraire. Depuis longtemps la coutume s'était établie de rédiger par écrit les discours qui avaient eu du succès, soit au Sénat, soit devant les tribunaux, soit au moment des funérailles ; les moyens de publication étaient faciles grâce au grand nombre d'esclaves grecs capables de servir de copistes ; l'art oratoire devint par suite la base d'une littérature en prose, essentiellement romaine ^^ et adaptée aux nécessités pratiques de la vie d'un noble romain, quoiqu'elle fût imprégnée d'idées grecques et de modes d'expression dues à l'influence de l'éducation en vogue. Des traités de rhétorique, soit de l'art de s'exprimer éloquemment en prose, occupent une place importante dans la littérature de ce temps. Deux d'entre eux, datant de l'époque de Sylla, ont survécu : ce sont la Rhétorique à Herennius, d'un auteur inconnu, et le de Inventione de la jeunesse de Cicéron. Celm-ci composa plus tard son admirable dialogue de Oratore, d'autres œuvres analogues et enfin le Brutus,
catalogue raisonné, d'un prix inestimable pour nous, de tous les grands orateurs qui l'avaient précédé.
Quant à l'histoire, les Romains visèrent moins haut. L'éducation oratoire avait formé de bons orateurs, habiles dans leur profession ; on lui dut des historiens inexacts qui traitèrent l'histoire en amateurs. L'exemple donné par Polybe de la précision dans l'investigation historique et de la réflexion ne fut pas suivi, sauf peut-être par Coelius Antipater et quelques-uns de ses contemporains à l'époque des Gracques i^. L'influence de la rhétorique sur l'histoire fut fâcheuse, comme elle le fut plus tard pour la poésie. Salluste, auquel nous devons pourtant beaucoup, fut en réalité un amateur qui tenait à la beauté du style et de l'expression plus qu'à la vérité des faits et à l'exactitude. César, qui ne prétendait pas à être un historien, mais simplement à fournir des matériaux à l'histoire, est le seul qui donna plus d'importance aux faits qu'aux mots ^' ; il lui arrive rarement de fatiguer le lecteur par des discours ou autres superfluités oratoires ^^. Les biographies et les autobiographies furent à la mode ; les seules qui soient parviennes jusqu'à nous sont de Cornélius Nepos, un des nombreux amis de Cicéron; des autobiographies il ne nous reste rien ; et cependant nous connaissons une longue liste d'hommes éminents qui avaient laissé des mémoires ; entre autres Q. Lutatius Catulus l'orateur ; Rutilius, célèbre victime des juges équestres, Sylla et Lucullus. Mais bien au-dessus de tous les prosateurs du temps se placent deux écrivains qui n'étaient ni l'un ni l'autre d'origine romaine et qui appartenaient cependant à l'ordre sénatorial ; l'un, d'une érudition encyclopédique, portait un intérêt qu'on pourrait presque qualifier de scientifique à tous les sujets, qu'il a traités en un latin sans élégance ; l'autre, peu érudit en comparaison, mais doué d'un sens si exquis de la beauté et d'une humanité si vraie et si rare à cette époque qu'on a pu récemment et non sans de bonnes raisons l'appeler l'homme le plus cultivé de toute l'antiquité ^^. Des nom-
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breuses œuvies du premier, Varron, il ne nous reste malheureusement que peu de chose ; quant à celles du second, Cicéron, nous en possédons une quantité si considérable qu'elles fourniront toujours d'amples matériaux à l'étude de la vie, des mœurs et de la pensée à son époque.
Une grande partie de cette masse d'écrits cicéroniens consiste en une correspondance à laquelle nous avons bien souvent recours. L'art épistolaire est peut-être, de tous les genres littéraires, celui où l'esprit du temps a trouvé son expression la plus naturelle et la plus agréable. On se donnait la peine de bien écrire sans avoir l'intention de publier ses lettres, comme ce fut le cas un siècle plus tard, au temps de Sénèque et de Pline le Jeune. Les neuf cents et tant de lettres qui forment la correspondance cicéronienne ne sont, pour la plupart, ni de simples comptes rendus, ni des exercices de rhétorique, mais de vraies lettres, une causerie entre amis intimes momentanément éloignés les uns des autres, et qui ne craignent pas de laisser voir leurs plus secrètes pensées. Cicéron, il est vrai, est bien capable parfois de tourner à la rhétorique quand il écrit sous l'empire de la passion politique ; mais que de lettres délicieuses où il entretient ses amis, dans le langage le plus naturel et le plus heureux, de sa vie et de ses occupations quotidiennes, de ses livres, de ses villas, de ses enfants, de ses joies et de ses peines. Il est étrange que le plus grand des historiens de Rome à notre époque ait été incapable de comprendre le charme et la valeur de ces lettres comme du reste de toutes les œuvres de Cicéron; maintenant ses compatriotes ne sont plus d'accord avec lui et savent replacer le grand écrivain à son vrai rang.
Les esprits les plus brillants et les plus déliés parmi ces aristocrates font preuve d'une réceptivité philosophique tout à fait surprenante. Rappelons-nous en effet qu'il n'y eut à Rome avant le second siècle A. C. ^, aucun système d'éducation digne de ce nom. J'emploie ce terme de réceptivité parce que les Romains à l'époque que nous étudions
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n'apprirent pas à penser par eux-mêmes ; ils ne se sont attaqués à aucun problème : ils n'ont jamais ouvert à la pensée des voies nouvelles. Mais, autant que nous en pouvons juger par les œuvres philosophiques de Cicéron, les seules du même genre et de la même époque qui nous soient parvenues, ils ont eu, sans conteste et à un haut degré, le don de lire avec intelligence et de reproduire habilement ce qu'ils avaient lu. Les moyens de s'instruire ne leur manquaient pas ; les bibliothèques particulières étaient nombreuses et tous les amis de Cicéron qui possédaient des livres les mettaient volontiers à sa disposition 21. Des philosophes grecs faisaient souvent partie de la maison des riches romains ; un homme d'Etat pouvait ainsi converser avec eux quand les affaires publiques lui laissaient des loisirs. Ce n'était souvent là qu'une mode ; mais le fait est qu'un certain système philosopliique envisagé surtout du point de vue de l'éthique, s'empara des meilleurs esprits romains et eut sur eux une action permanente et salutaire.
Le stoïcisme fut introduit à Rome par Panaetius, ami intime de Scipion. C'était un Grec d'humeur indulgente et un homme de tact ; son origine rhodienne facilita sans doute sa liaison avec les anciens alliés de sa patrie. Il arriva à Rome à un moment critique où les plus honnêtes gens eux-mêmes risquaient de s'enlizer dans un matérialisme égoïste ; l'influence de son enseignement fut, durant deux siècles, si salutaire et si vivifiante qu'il nous fait penser à un missionnaire moderne. Le terrain, il est vrai, avait en quelque sorte été préparé par Polybe occupé alors même à écrire son histoire et qui le mit en rapport avec Scipion Emilien. C'est de Polybe que les Romains — du moins l'élite des Romains — apprirent pour la première fois à se faire une idée exacte de leur propre puissance et de l'évolution universelle dont ils furent les instigateurs ; ils réfléchirent désormais aux grandes choses qu'ils avaient accomplies et aux qualités qui les en avaient rei:dus capables. Quant à Panaetius, il leur fit connaître une
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doctrine assez sérieuse pour les guider et les sauvegarder dans l'avenir, pour leur servir de soutien dans la vie publique et privée au moment même où l'Etat, à la dérive, allait se perdre faute d'un pilote capable de le diriger. Il les initia à une sagesse pratique bien adaptée à la mentalité et au caractère des Romains plus pratiques que spéculatifs ; elle convenait mieux à la vie ordinaire que l'antique morale stoïcienne austère et intransigeante dont Caton d'Utique fut à Rome le seul sectateur éminent. D'après ce que nous savons des enseignements moraux de Panaetius, dont les deux premiers livres du de Officiis nous donnent un aperçu assez complet, on n'y retrouvait pas cette doctrine désuète d'une sagesse et d'une justice absolues, seules fins légitimes de tous nos efforts, doctrine qui par sa rigidité fermait la carrière de la vie publique au stoïcien de la vieille roche. I^e relatif, l'utile jouaient un grand rôle dans l'enseignement de Panaetius. Son système avait bien pour base les principes les plus purs sur lesquels une doctrine morale pût alors se fonder, mais n'excluait ni l'échange des bons procédés, ni ces compromis indispensables à tout homme public qui veut réussir, ni la richesse, ni ce confort qui assure au penseur les loisirs nécessaires à son œuvre ^'^.
Un autre philosophe Rhodien lui aussi, qui vécut assez longtemps pour connaître Cicéron et plusieurs de ses contemporains, le célèbre Posidonius, continua l'enseignement de Panaetius. Il ne savait peut-être pas aussi bien que celui-ci éveiller la pensée, mais il était plus savant ; ses connaissances étaient plus variées ; c'était un voyageur un géographe et un homme du monde. Les sujets qu'il avait traités étaient nombreux. Ses œuvres sont perdues, mais on en retrouve l'inspiration dans la plupart des productions littéraires du temps ^. Disciple de Panaetius, chargé d'affaires des Rhodiens à Rome durant la terrible année 86 A. C, il fut plus tard l'hôte de familles romaines et l'ami fort apprécié de Cicéron, de Pompée et de Varron. lya philosophie n'était pas la seule occupation de cet
homme extraordinaire ; en littérature, en histoire, il eut, sur presque tous les principaux écrivains romains, une influence qui persista pendant au moins un siècle. La génération qui le connut compta un grand nombre de stoïciens ; on peut citer Aelius Stilo, le maître de Varron, l'homme le plus savant de son temps au dire d'Aulu- Gelle 2* ; Rutilius, mentionné plus haut en qualité de mémorialiste, et probablement aussi le grand jurisconsulte Mucius Scaevola. Caton d'Utique, nous l'avons vu, ne se rattachait pas au stoïcisme romain, mais à une doctrine plus ancienne et plus intransigeante. Quant à Cicéron, quoiqu'il ne fasse pas profession de stoïcisme, il fut en réalité profondément influencé et, vers la fin de sa vie, pour ainsi dire fasciné par un système philosophique qui convenait à son humanité tout en stimulant son instinct de justice. Comme Cicéron, bien des gens sérieux subirent la même influence presque inconsciemment et sans faire ouvertement profession de stoïcisme.
Le stoïcisme avait donc bien des affinités avec l'esprit romain, mais ce fut dans un domaine spécial qu'il exerça une action dont le monde entier ressentit les heureux effets ^^. Jusqu'au temps de Cicéron, de Scipion Emilien et de son groupe, les Romains se firent de la loi une idée rudimentaire et essentiellement pratique et l'étudièrent à ce point de vue. Cette idée manquait de largeur ; elle était étrangère à toute conception philosophique et ne tenait aucun compte de ces principes moraux qui sont la base nécessaire de toute loi et de tout gouvernement. C'est la doctrine stoïcienne d'une loi universelle régissant le monde, loi divine émanée de la raison universelle, qui semble bien avoir vivifié les théories romaines. Un stoïcien romain pouvait soutenir que la loi humaine n'existe que du moment où l'homme reconnaît l'existence d'une loi divine et les droits qu'elle a sur lui-même. La moralité s'identifie ainsi avec la loi dans le sens le plus étendu du mot, car l'une et l'autre sont appelées à l'existence par la Droite Raison, laquelle est l'universelle force origi-