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nelle ^^. Il est impossible de montrer ici comment cette conception si élevée de la nature de la loi peut avoir afïecté la jurisprudence des Romains ; nous nous bornerons à noter que la première jurisprudence quasi philosophique est postérieure au temps de Panaetius, de Scipion et de son groupe ; que l'expression ius gentium commence alors à prendre le sens de principes généraux ou de règles communes à tous les peuples et fondées sur la « Raison naturelle » ^'^. Cela mena graduellement à l'idée postérieure de la Ivoi de Nature et au cosmopolitisme du système légal des Romains qui finit par embrasser tous les peuples et leur fit sentir à tous et à tous les degrés son influence rationnelle et bienfaisante. Si le Grec avait le génie de la Beauté, le Juif celui de la Justice, le Romain avait celui du Droit, et l'on ne saurait tenir trop grand compte du pouvoir que le stoïcisme eut d'ennoblir et d'enrichir l'idée que les Romains s'en faisaient.
Ainsi, malgré les orages de la vie publique, il y eut un progrès utile, non seulement à l'Empire romain, mais à la civilisation moderne. Les deux principaux instigateurs en furent deux hommes du plus noble caractère, Q. Mucius Scaevola, le conseiller de Cicéron dans sa jeunesse, plus tard son modèle, et Ser\'ius Sulpicius Rufus, son contemporain et son ami jusqu'à la mort. Xi Sulpicius ni Scaevola ne furent, que nous sachions, des disciples avoués du stoïcisme, mais qu'ils en aient appliqué, à demi-consciemment peut-être, les principes dans leurs études légales, cela est à peu près hors de doute. L'éducation juridique agissant de concert avec l'influence du stoïcisme — consciente ou inconsciente — fut assez forte, semble-t-il, pour porter le caractère de certains aristocrates romains à un haut degré de perfection et ce sera un plaisir de prendre cet ami de Cicéron, dont nous pouvons suivre la carrière publique pas à pas, dont nous possédons encore une ou deux lettres, comme exemple d'une vie consacrée au bien à une époque où l'on a tant gaspillé le temps et le talent et où l'on en a tant abusé.
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Sulpicius et Cicéron naquirent la même année, en 106 ; ils se lièrent dès leur jeunesse et restèrent amis jusqu'à leur mort, en 43. Sulpicius mourut quelques mois seulement avant Cicéron. Tous deux s'attachèrent dès le début à Scaevola, celui-là même dont nous venons de parler, le premier en date de ces jurisconsultes romains qui fondèrent la science juridique. Mais, à partir du consulat de Cicéron, en 63, leurs carrières divergèrent. Cette annéelà, Sulpicius brigua le consulat sans succès ; puis, renonçant à une nouvelle tentative de parvenir à la magistrature suprême, il vécut, durant les douze années qui suivirent, en simple particulier, pour se consacrer à l'œuvre qui a immortalisé son nom. Ses écrits sont perdus ; rien n'en reste que quelques fragments ou quelques citations ; mais on le considérait sinon comme le premier, du moins comme le second des grands écrivains juridiques ; il est probable qu'il contribua, autant qu'aucun autre, à faire de la loi romaine ce qu'elle fut pour le monde entier, un puissant agent de la civilisation moderne. Car on reconnaissait, nous dit son ami ^^, dans la manière dont il traitait son sujet, le génie et la main d'un artiste, l'exposant dans sa totalité, en ordonnant les parties constitutives, éclaircissant par des définitions et des commentaires ce qui pouvait paraître obscur et distinguant le vrai du faux dans les principes de la loi. Dans l'admirable panégyrique que Cicéron prononça au Sénat après la mort de son ami, il le déclare sans rival en jurisprudence ^^. En un langage dont aucune traduction ne saurait rendre la beauté, il revendique pour Sulpicius l'honneur d'avoir été « non magis iuris consultus quant iustitiae », c'est là un éloge que tout grand légiste peut envier. Sulpicius, en effet, visait non à faciliter les procès, mais à mettre les plaideurs en état de les éviter.
De ces renseignements nous pourrions conclure, même si nous ne savions rien de plus sur son compte, que Sulpicius fut une âme bien trempée, un homme d'une véritable humanitas dans le sens le plus étendu de ce mot si exprès-
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sif ; et d'autres faits le confirment ^^. Sortant enfin de sa retraite, il brigua de nouveau le consulat en 52 A. C. et fut élu. C'est durant sa magistrature, en 51, que les ennemis de César, menés par Caton, attaquèrent pour la première fois le général absent et réclamèrent à grands cris son rappel. Sulpicius s'efforça de calmer cette violente hostilité et y réussit momentanément. Qu'un esprit si juste ait adopté cette ligne de conduite, c'est là un des meilleurs arguments en faveur de César et de son bon droit ^^. Quand la guerre éclata, Sulpicius hésita sur la conduite à tenir ; sa largeur d'esprit lui rendait toute décision difficile et il fut toujours, semble-t-il, un penseur plutôt qu'un homme d'action. Il se décida, non sans quelque répugnance, pour le parti de César et accepta de sa main le gouvernement de l'Achaïe ; c'est alors qu'il adressa à Cicéron, à l'occasion de la mort de la fille bienaimée de celui-ci, TuUia, une célèbre lettre de condoléance, pleine de sympathie sincère et d'affection, quoiqu'elle sente évidemment l'effort et même l'embarras. Après la mort de César, de concert avec Cicéron, il prit, bien entendu, fait et cause contre Antoine, et, au printemps de 43, pour contribuer à rétablir la paix et la concorde, il fit à sa patrie le sacrifice de sa vie, avec un dévouement plus digne de notre admiration qu'un suicide comme celui de Caton, le stoïcien de profession ; quoique dangereusement malade, il voulut condtiire une ambassade à Antoine et ce dernier effort pour faire entendre la voix de la justice lui coûta la vie. Il a lui aussi son monunientum aère perennius ; c'est le discours que son vieil ami adressa aux sénateurs pour les presser de voter des funérailles publiques et une statue à celui qui était mort pour sa patrie.
Il nous faut maintenant chercher comment l'aristocratie romaine se trouva parfois sans défense contre certaines influences de la nouvelle culture grecque agissant de concert avec d'autres tendances.
La recherche du bien-être et du plaisir à laquelle l'ac-.
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quisition des richesses et du pouvoir politique servirent trop souvent de moyen, est un des principaux caractères de cette époque. Elle se montre sous bien des formes diverses et chez des hommes de caractère très différent, mais la source de toute cette corruption, c'est l'esprit de l'épicurisme dans ce qu'il a de plus grossier. Il en alla de l'épicurisme romain comme du stoïcisme romain : ce n'est pas tant la doctrine philosophique dont on faisait profession qui affecta la vie ; pour le premier de ces deux systèmes ce fut la coïncidence de sa popularité avec la décadence de l'ancienne foi et de la moralité romaine ; ce furent aussi les occasions trop fréquentes de se livrer au plaisir. Caton, stoïcien avoué ; Lucrèce, épicurien enthousiaste, se distinguent nettement l'un et l'autre de la masse des gens que les doctrines pliilosophiques influencèrent soit dans un sens, soit dans un autre. Pour la majorité des Romains, la philosophie ne fut qu'un jeu; ils s'abandonnaient tout simplement à leurs penchants naturels et individuels ; malgré cela, le dilettantisme pliilosophique suffisait souvent pour modifier leur caractère originel soit en bien, soit en mal, et cela d'une manière permanente.
« L'épicurisme popularisé tourne inévitablement en vice. » Fut-il réellement populaire à Rome ? Cicéron, dans un passage important ^^, nous apprend qu'un certain Amafinius avait composé un traité d'épicurisme et qu'un grand nombre d'exemplaires s'en vendirent ; il attribue ce succès en partie à la clarté de l'exposition, en partie à l'agrément de la doctrine et enfin à ce qu'on n'avait rien de mieux pour le moment. On ne sait pas exactement à quelle date il faut placer cet Amafinius, mais il est probable que Cicéron parle de la seconde moitié du deuxième siècle A. C. ; il ajoute 'que d'autres écrivains marchèrent sur les traces d' Amafinius et que, grâce à eux, sa philosophie fit la conquête de toute l'Italie. Si cela se passait au temps de la guerre sociale, de la guerre civile et de ses proscriptions, quand l'égoïsme et
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la criminalité ne faisaient que croître, nous nous expliquons facilement la popularité de cette doctrine. Nous en trouverons une preuve remarquable dans la vie d'un homme public, contemporain de Cicéron et l'objet des plus venimeuses invectives qu'il ait jamais prononcées ^. Il ne faut ajouter foi qu'à une minime partie de ce que Cicéron dit sur le compte de ce personnage, Calpurnius Piso, consul en 58 ; mais quant au mal que les leçons d'un épicurien lui ont fait, nous en avons une preuve patente. ^ison, dans sa jeunesse, fit la connaissance d'un épicurien grec qui lui enseigna que le plaisir est la seule fin de l'homme, et l'élève, incapable d'apprécier le véritable sens et la portée de la doctrine, se laissa prendre au piège. Cette doctrine, dit Cicéron, était dangereuse pour un jeune homme médiocrement intelligent qui, au lieu de trouver dans l'enseignement de son maître un encouragement à la vertu, n'y vit qu'une incitation au vice ^*. Ce Grec était un certain Philodemus. Il y a dans l'anthologie grecque quelques poésies de lui et il suffit d'y jeter un coup d'œil pour conclure que la compagnie d'un homme pareil pouvait être dangereuse pour un jeune Romain. Peut-être n'était-ce pas un méchant homme ; Cicéron même suggère le contraire et le qualifie de vere humanus (très cultivé), mais l'atmosphère où il \nvait était empestée. L'élève, pour peu que nous puissions nous fier au portrait que Cicéron fait de lui, est un type accompli de cette jeunesse d'alors dont on aurait pu utiliser les talents si elle avait eu la force de résister au courant qui l'entraînait au vice.
La passion du plaisir et sa conséquence naturelle, l'horreur du travail, sont deux défauts dont on trouve de nombreux exemples à cette époque. Cela fut peut-être dû à une subtile influence de l'épicurisme qui a toujours dissuadé l'individu du service de l'Etat comme d'une distraction nuisible au libre développement de la personnalité. Sylla fut certes un rude travailleur, mais il commit une lourde bévue en abdiquant pour jouir de la vie au
moment même où la surveillance et les soins les plus, assidus étaient indispensables au bon fonctionnement de sa constitution. LucuUus, après avoir fait preuve d'une puissance de travail extraordinaire et d'un génie militaire plus remarquable peut-être que celui d'aucun général de son temps, renonça lui aussi à la vie publique ; en millionnaire^ avide de loisirs, il voulait jouir de cette richesse proverbiale et de ce luxe qui nous étonnent, même quand nous tenons compte de l'exagération dans les récits qui nous sont parvenus. Nous avons déjà été introduits dans sa bibliothèque ; qui voudra le suivre chez lui dans une de ses nombreuses salles de fête n'a qu'à se reporter au XLi^ chapitre de la Vie de LucuUus par Plutarque ; il est fort intéressant et le lecteur y trouvera la description d'un festin offert par LucuUus à Cicéron et à Pompée dans la salle dite d'Apollon ^^.
La même indifférence cynique pour les affaires pubHques, le devoir sacrifié au bien-être ou à l'intérêt particulier, voilà ce qui caractérise, semble-t-il, le sénateur ordinaire. Actif et diligent quand il s'agissait de ses affaires, il négligeait celles de l'Etat. Il est patent que l'assiduité aux séances du Sénat laissait à désirer. A l'époque où Cicéron gouvernait la Cilicie, un correspondant l'entretient de la difficulté qu'on éprouve à atteindre le quorum, même quand il s'agit de questions aussi importantes que l'attribution de gouvernements provinciaux ^^. En revanche, on s'occupait de bien des affaires particulières, on tripotait beaucoup dans ce Sénat presque désert ; en 66, un tribun proposa que le quorum fût fixé à deux cents membres pour qu'un sénateur pût être autorisé à se soustraire à l'action de la loi ^'. C'est cette prérogative accordée au vertueux Brutus par une assemblée ainsi réduite sans doute qui lui permit, malgré la loi interdisant le prêt aux étrangers qui s'adressaient à Rome, de prêter à quarante-huit pour cent aux malheureux Salaminiens de Chypre et de rentrer dans son argent conformément au contrat ^^. Cicéron, dans une lettre à son frère, de