‹ La vie sociale à Rome au temps de CicéronChapitre 12 sur 50 · I.' ARISTOCRATIE GOUVERNEMENTALE IO · texte numérisé non relu

I.' ARISTOCRATIE GOUVERNEMENTALE IO

décembre 57, lui parle d'un débat devant un Sénat bien rempli pour la saison, le milieu de l'hiver, à la veille des Saturnales ; il y constate le présence de deux cents sénateurs sur six cents en\àron. En 54, au mois de février, époque où le Sénat avait à régler de nombreuses affaires, le froid fut si rigoureux que les quelques sénateurs présents insistèrent pour qu'on levât la séance ; et ainsi fut fait ^^. Quand les sénateurs siégeaient ils étaient toujours d'accord pour laisser les choses aller leur train. Ils ne pensèrent même pas à améliorer leur règlement, quoique cela fût beaucoup plus nécessaire pour le Sénat d'alors que ce ne l'est pour notre Parlement à nous. Bavardages à propos de l'ordre du jour, manœuvres dilatoires, tentatives d'obstruction, animosités et rivalités personnelles, voilà, autant que nous pouvons en juger, ce qui occupait avant tout la noble assemblée. Ce ne sont, dans les lettres qui nous sont parviennes, que plaintes répétées et fatigantes à propos de la négligence du Sénat, de l'ajournement des affaires ou de l'adoption de quelque sénatus-consulte dont la parfaite futilité est manifeste, même pour nous '^. Il semble que les magistrats euxmêmes deviennent eux aussi négligents. On nous parle de l'un d'eux qui, présidant la cour de repetundis (des affaires de concussion) n'avait pas pris la peine de se renseigner sur le texte de la loi qui régissait la procédure ^^. Que les préteurs fussent plus que négligents quand il s'agissait de causes civiles, cela est prouvé par une autre loi de ce même tribun Cornélius : « les préteurs doivent s'en tenir à leurs propres édits perpétuels ^2. »

Mais toutes ces futilités et bien d'autres que celles du Sénat, les querelles individuelles, les hasards et les incidents des élections, les commérages semblables à ceux qui alimentent de nos jours les journaux mondains, faisaient les délices d'une certaine espèce d'hommes publics qui couraient après le plaisir. Ce sont les derniers dont nous nous occuperons ici, seulement pour en citer un exemple.

104 IvA VIE SOCIAI^E A ROME

Si les plus vieilles familles nobles languissaient dans l'apathie et l'indolence, il ne manquait pas de jeunes gens, souvent d'origine plus obscure, mais d'une activité mentale intense, ardents au plaisir, mais aux plaisirs relativement inoffensifs des divertissements mondains. Iv'un d'eux, Marcus Caelius Rufus, était fils d'un banquier de Pouzzoles ; grâce à ses propres lettres adressées à Cicéron desquelles dix-sept nous sont parvenues, il nous semble voir sa vivante image se dresser devant nous *^. Sur sa première jeunesse nous sommes bien renseignés par le plaidoyer de l'an 56, oii Cicéron prit sa défense. Ces sources d'information se combinant les unes les autres, nous donnent l'idée du personnage le plus intéressant de son temps. M. Boissier, en quelques pages charmantes de Cicéron et ses amis, M. Tyrrell, dans l'introduction au IV® volume de son éditipn des Lettres de Cicéron, ont parlé de Caelius ; mais ils l'ont envisagé moins comme un type de la jeunesse de son temps que comme un ami et un disciple de Cicéron. Ce ne sera jamais peine perdue que de s'occuper de Caelius. Ses contemporains le trouvaient déjà amusant et intéressant ; il nous fera toujours le même effet. C'est un vrai Protée ; impossible de deviner sous quelle forme il va nous apparaître. Omnia transformat sese in miracula rerum (Georg. iv, 441 j, et nous le verrons se métamorphoser au moins six fois durant sa vie. Cette versatilité n'est pas l'agitation stérile d'un viveur blasé ; ce sont les éclairs d'un esprit brillant mais dévoyé qui prend un intérêt passionné à son monde et à la vie qu'on y mène avec ses jouissances et ses émotions.

Dès que Caelius eut pris la robe virile, son père le conduisit à Cicéron pour étudier, sous sa direction, le droit et l'art oratoire. Cicéron fut évidemment séduit par la brillante et vive intelligence du jeune homme. Il ne l'abandonna jamais et la dernière lettre de Caelius est adressée, peu de jours avant sa fin, à son ancien maître. Mais Cicéron n'était pas d'humeur à empêcher un jeune homme aussi peu rassis de faire des sottises ; il aimait les

Page 1