‹ La vie sociale à Rome au temps de CicéronChapitre 13 sur 50 · I,' ARISTOCRATIE GOUVERNEMENTALE IO · texte numérisé non relu

I,' ARISTOCRATIE GOUVERNEMENTALE IO

jeunes gens, surtout les jeunes gens bien doués, et il était enclin à les voir en beau, comme ce fut le cas pour son propre fils et pour son neveu. Caelius, toujours en quête de nouveauté, quitta Cicéron pour s'attacher à Catilina, et Cicéron, au début de son plaidoyer pour Caelius, cherche non sans embarras, mais de façon fort plaisante, à excuser cette frasque de son élève et à s'excuser lui-même de n'avoir pas su le diriger mieux. Il faut, dit-il, qu'un jeune homme jette sa gourme ; quand il s'en sera donné à cœur joie il se calmera et il fera plus tard un bon citoyen — manière dangereuse de comprendre les devoirs d'un précepteur ; elle nous rappelle la méthode appliquée plus tard à l'éducation du jeune Néron par le philosophe son gouverneur ^*.

Caelius échappa au sort de Catilina et de sa bande, mais ce fut pour tomber entre les mains d'une clique non moins dangereuse pour sa moralité. Il se joignit à un groupe de brillants jeunes gens au nombre desquels se trouvaient probablement les poètes Calvus et Catiille, qui furent les amants et les amants passionnés de la fameuse Clodia. Ils étaient dans la gêne ; Clodia leur procura des fonds ; ils papillonnaient autour d'elle comme des moucherons autour d'un flambeau. Dans une vie pareille, toute de passion et de plaisirs, les querelles étaient inévitables. vSi Clodia est bien la Lesbie de Catulle, ce qui paraît probable, c'est elle qui, d'un cœur léger, prit l'initiative de la rupture avec son poète. Quant à Caelius, c'est lui qui semble bien avoir rompu le premier. Clodia, pour se venger, l'attaqua et porta plainte contre lui pour vol et tentative d'empoisonnement. Qu'y avait-il de vrai dans ces accusations ? Nous ne le savons pas au juste ; mais Cicéron défendit Caelius avec succès et c'est par son plaidoyer que nous connaissons en détail les dérèglements de son client.

Mû par un sentiment de gratitude et peut-être de honte, Caelius revint à son vieil ami; il quitta sa bande de vicieux compagnons pour se livrer avec assiduité à ses occupa-

tions d'avocat ; ses succès lui valurent une grande réputation d'éloquence. Un fragment de l'un de ses plaidoyers, conservé par Quintilien, prouve, comme le remarque M. Tyrrell, un don extraordinaire d'expression précise et pittoresque *^. Cicéron nous apprend, dans un de ses traités composé après la mort de Caelius *®, que celui-ci avait à cette époque pris le parti des honnêtes gens, défendu avec succès la bonne cause et, en qualité de tribun du peuple, en 56, empêché des émeutes et des séditions révolutionnaires. Tout alla bien jusqu'au départ de Cicéron pour son gouvernement de Cilicie, en 51 ; il paraît avoir rendu toute sa confiance à son ancien disciple et le prie de le renseigner confidentiellement sur les événements politiques ; des dix-sept lettres de Caelius, quinze traitent de politique. Elles nous découvrent l'homme aussi bien que pourrait le faire un journal de sa vie. Caelius n'est ni un vaurien ni un fainéant, ni un épicurien nonchalant ; c'est un esprit toujours en éveil ; rien n'échappe à son attention ; les plus menus détails, les choses même les plus triviales l'intéressent. Il se montre brillant, gai, spirituel, frivole et certainement aimable. C'est un plaisir de voir comment» la contagion gagne Cicéron lui-même et les vains efforts qu'il fait pour attraper le ton dégagé de son correspondant *'. Caelius ne manque pas de clairvoyance en politique : il prévoit la guerre civile prochaine ; mais tout cela n'est pour lui qu'une sorte de partie engagée entre des jouteurs. A la veille d'événements qui allaient ébranler le monde, les bruits précurseurs de la catastrophe l'amusent comme s'il s'agissait des plus sots commérages. Impossible de découvrir, dans aucune de ses lettres la moindre trace d'un principe quelconque. Au moment où la guerre civile est sur le point d'éclater, il dit à Cicéron que le mieux sera de prendre, dès le début, le parti du plus fort ^^. A son avis, c'est celui de César. Il l'embrassa en conséquence et s'efforça d'amener Cicéron à faire de même. Ainsi que M. Boissier l'a si bien dit, « Caelius ne s'est jamais soucié de ménager ses transitions ».

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Il lui restait à apprendre que si le parti du plus fort est toujours le meilleur, en revanche c'était courir à sa perte que de faire une nouvelle pirouette et de chercher à saper l'œuvre du maître. Nous tenons de César luimême, alors absent d'Italie ^^, l'histoire de cette sixième et dernière métamorphose. Le crédit public avait été fortement ébranlé en Italie dès le début de la guerre civile et César avait mis tous ses soins à lui rendre quelque stabilité par un décret auquel nous avons fait allusion au chapitre précédent ^^. En 48, Caelius était préteur ; en l'absence du maître, il se fit tout à coup le champion des débiteurs et tenta d'en appeler des décrets de son collègue Trebonius jurisconsulte éminent et homme de bien. Il n'y réussit pas ; alors, il partit en guerre en franc révolutionnaire, proposa d'abord l'annulation des loyers, puis celle de toutes les dettes, et enfin appela à son aide Milon, alors exilé à Marseille, pour soulever l'Italie contre César. C'en était trop ; tous deux ne tardèrent pas à être pris et tués comme ils enrôlaient des bandes de gladiateurs et d'autres esclaves dans les grands domaines (latifundia) de l'Italie méridionale.

Les lettres de Caelius nous ouvrent en outre une vue sur le Forum et sur la vie qu'on y menait, si séduisante pour les jeunes gens d'alors et même pour certains hommes âgés comme Cicéron. On croirait voir des enfants jouant au bord d'un cratère, comme la noblesse française avant la Révolution. Les uns et les autres pressentent vaguement l'éruption prochaine, mais ils ne cessent pas leurs jeux. Qu'était-ce donc qui les charmait et les amusait tant ?

Ce dont Caelius ne se lasse pas de parler, ce sont les élections et les brigues, les accusations et les procès, les jeux et les spectacles. Les élections, il les traite en pur divertissement, comme une sorte d'agréable jeu de hasard, ou un moyen de tracasser une personne à laquelle on en veut. Il y avait souvent un lien entre les accusations et les élections, un candidat mis en accusation avant les élections ne pouvait plus continuer à briguer les suffrages ;

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condamné après l'élection, il était frappé d'incapacité. Une rancune personnelle trouvait ainsi le moyen de se satisfaire en faisant échouer l'ennemi au dernier moment^^. Les accusations fournissaient à un jeune homme ambitieux les meilleures occasions de se distinguer. On est étonné du nombre des procès mentionnés à ce propos par Caelius. Parfois, ils s'enchevêtrent si bien qu'il est difEicile de s'y reconnaître. Le premier venu est tout prêt à accuser n'importe qui sans le moindre souci de la vérité. Par exemple, le jeune Appius Claudius accuse Servilius, puis mène l'attaque tout de travers ; quant au préteur, il s'embrouille dans la procédure, si bien qu'on n'aboutit à rien. En définitive, les Servilii, à leur tour, accusent Appius de vi (d'attentat contre la personne) pour couper court aux poursuites contre Servilius ^2. Appius père se chamailla avec Caelius et poussa des tiers à le mettre en accusation, quoiqu'il fut alors édile curule. « Ils eurent l'effronterie de s'entendre pour me faire appeler en justice sous prétexte d'un crime très grave (en vertu de la loi Scantinia). A peine Pola eut-il articulé sa plainte que je formai une contre-plainte, en vertu de la même loi, contre le censeur Appius. Je n'ai jamais vu coup mieux asséné ^^. d

Quant à ces jeux et à ces panthères qui devaient y paraître et que Caelius ne cesse de réclamer avec une insistance fatigante à son ami alors en Cilicie, nous en reparlerons ailleurs. Il y a dans ces lettres beaucoup de commérages et souvent à propos de matières assez répugnantes, dont il n'est pas nécessaire de nous occuper ici. Cette correspondance nous révèle avec une clarté aveuglante les causes de l'incapacité et de l'impuissance générales : la vie du Forum était démoralisante :

Uni se atque eidem studio omnes dedere et arti Uerba dure ut caute possint, pugnare dolose ; blanditia certare, bonum simulare uirum se : insidias facere, ut si hostes sint omnibus omnes ^*.

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De tout ce qui a été dit dans cet exposé sommaire, nous pouvons conclure que l'aristocratie de cette époque formait une société complexe dont il est difficile de réunir en un seul tableau tous les aspects divers. C'est en partie une aristocratie héréditaire avec tout l'orgueil et la hautaine réserve des vieilles familles habituées à l'influence et à l'exercice du pouvoir. En somme, c'est une société de gentlemen d'une tenue pleine de dignité, bienveillants les uns pour les autres et c'est aussi une société d'hommes très cultivés, doués de remarquables aptitudes littéraires, quoique dépourvus d'imagination créatrice et d'invention. D'autre part, c'est une classe qui ne s'intéresse plus aux affaires de l'Etat ; elle ne montre quelque énergie que dans la poursuite de ses propres intérêts ; elle aime le plaisir, le luxe, les commérages mondains ; elle se joue des affaires sérieuses ; elle manque de clairvoyance politique parce qu'elle ne se préoccupe que de son avantage personnel. Rari nanfes in gurgite vasto, voilà comment nous apparaissent ceux qui prennent les choses au sérieux. Il y en a pourtant. Il ne faut pas oublier que cette société a produit un Lucrèce et un Cicéron, c'est-à-dire l'un des plus grands poètes et l'un des plus parfaits prosateurs dont le monde conserve précieusement la mémoire; un Sulpicius, c'est-à-dire un juriste qui a rendu à l'humanité des services inappréciables et toujours efficaces ; enfin un César, c'est-à-dire non seulement un écrivain et un savant, mais un homme d'action d'une capacité intellectuelle et d'une activité sans égales.

NOTES

1 La République ne devait plus durer longtemps ; mais parmi les consuls des dernières années on trouve plusieurs membres des vieilles famiUes.

* Ad Fam., xv, 12. Cette lettre, plutôt guindée, est presque identique à une autre adressée au second consul désigné, autre aristocrate, Claudius Marcellus. Cicéron tient à faire ses affaires, dans l'im et l'autre cas, en écrivant à un homme d'un rang social supérieur.

' Les lettres des années 58 à 54 sont pleines d'allusions amères à la jalousie de ces personnages ; voir la longue et violente lettre à Lentulus Spinther, d'octobre 54, où il les accuse d'avoir soutenu Clodius pour lui nuire, à lui Cicéron. Dans un billet confidentiel à Atticus, il assure qu'ils le haïssaient parce qu'il avait acheté à Tusculum la viUa d'un personnage de haute noblesse, C.^TUiUS, ad. Fam., i, g ; ad AU., iv, 5.

^ Corn. NEPOS, Cato, i, 4. Il remarque que, au retour de Caton après sa questure en Sardaigne, la gloire de ramener Ennius dans sa suite parut plus éclatante à tous que le plus splendide triomphe.

* Pi,UT., Paul-Emile, 6, ad fin.

* POI,YBE, XXXII, 9, 16.

' La différence entre lui et son père, surtout en fait de poUtique, est indiquée par Plutarque dans la Vie de celui-ci, ch. xxxviii.

* F. LEO, dans Die Kiiltur der Gegenwart, i, 8, p. 418 {^^ éd..)

' Les meilleurs ou plutôt les pires exemples se trouvent dans les discours in Pisonem, in V atinium et dans la Seconde Philippique.

^^ Le passage le plus instructif sur la vitupération est dans le plaidoyer de Cicéron pro Caelio, chap. m. Cp. OriNTuiEN, m, 7, i et 19. Sur les coutumes aux triomphes, etc., voir MXTNRO, Criticisms and eliicidations of Caiullus, p. 78, qui contiennent de très précieuses remarques.

1^ Nous avons des lettres très courtoises adressées par Cicéron à Pison et à Vatinius peu d'années après qu'il les avait dépeints en pubhc comme des monstres d'iniquité.

12 Pi,uT., Caius Gracchus, ch. 6 ad fin. Cp. TiTE-LiVE, vn, 33.

1^ Plut., Cato, ch. i ad fin. Blanditia était le mot propre povu- la poHtesse quand il s'agit d'un candidat : << opus est magnopere blanditia », dit Quintus Cicéron, de pet. cons. § 41.

1^ Voir dans Cicéron, de Finibus, ni, 2, 7 l'agréable description d'un Caton de bonne humeur, installé dans la bibHothèque de Lucullus.

^5 Voir LEO, dans l'ouvrage cité supra p. 418 (3*= éd.), et du même auteur : Gesch. der Rom. Liter., l, p. 259 sqq.

1* Sur ce remarquable écrivain • — PETER, Hist. Rom. Rel., l, p. 158 sqq. (2<^ éd.) — voir LEO, Gesch. der Rôm. Literatur i, p. 336 et Schanz ; Gesch. der Rôm. Literatur, i, p. 278 sqq.

^' Cic, Brutus, 75, 262.

^* Les autres césariens l'imitèrent plus ou moins heureusement ; Hirtius qui rédigea le huitième hvre de la guerre des Gaules, et les auteurs des guerres d'Alexandrie, d'Afrique et d'Espagne (le premier est peutêtre Asinius PoUio).

^^ LEO, in die Kultur der Gegenwart, i, 8, p. 436 (3^ éd.).

^^ Voir ci-dessous ch. vi.

^1 Le passage cité plus haut {de Fin., m, 27), nous introduit dans la bibhothèque de Lucullus à Tusculum, où Cicéron était allé consulter des livres, et où il trouve Caton installé, entouré de traités stoïciens.

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