LE MARIAGE ET I.A MATRONE ROMAINE II
les rompre sans illégalité au cas d'une répugnance invincible de la part de l'un ou de l'autre des promis ; il y avait ainsi un moyen de se libérer ^. Quoi qu'il en soit, nous pouvons être certains que l'amour n'entrait pour rien dans l'idée que l'on se faisait du mariage, qui cependant se distinguait du concubinage par Vu affectio maritalis » et par des formalités légales. Il en pouvait résulter un attachement très réel, ce qui fut souvent le cas alors comme maintenant en semblables circonstances. C'est sur l'idée du devoir envers la famille et l'Etat que le mariage romain se fondait. On trouve la confirmation de ce que j'avance, comme de beaucoup d'autres idées romaines, dans l'Enéide de Virgile. Persister à voir Enée du point de vue d'un moderne et l'accuser de perfidie envers Didon, c'est oublier que sa passion pour la reine fut subite, qu'il lui manqua la sanction des dieux et des auspices favorables et que l'union avec I^avinia pour laquelle Enée n'éprouvait aucun sentiment d'amour, aurait eu l'approbation de tout Romain et lui aurait paru justifiée par ses avantages pour l'Etat. I,e poète, il est vrai, laisse voir sa profonde humanité dans la manière dont il traite la fatale histoire de pidon, mais c'est en dépit de son vrai sujet qui est le devoir de tout Romain envers sa famille et envers l'Etat. Un jeune romain était aussi susceptible de tomber amoureux que n'importe quel autre jeune h^^i^Tmaiâ^a-passi on lïi' avàit^ien ^f aire^avec la^condjiite^de sa^vi©-e%-ave€~-ses devoirs^ de Romain. Cette idée du mariage eut des conséquences sérieuses, comme nous le verrons plus tard.
Le jour du mariage arrivé, notre jeune fiancée quitte la toge prétexte, vêtement de son enfance, consacre ses poupées au Lar familier et prend les vêtements nup- y tiaux ; puis, coiffée du voile rouge (flammeum), ceinte ^-J" d'une ceinture de laine retenue par un nœud nommé le nœud d'Hercule ^°, elle attend dans la maison paternelle l'arrivée du fiancé. Cependant on prend les auspices ^^ ; primitivement, cette cérémonie consistait à observer le
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vol des oiseaux ; maintenant on examine les entrailles d'une victime, une brebis probablement. Si les auspices sont favorables, le jeune couple déclare consentir à l'union projetée et les deux époux se donnent la main droite en j^e conformant aux instructions de la pronuha, femme
/rnariée qui remplit le rôle d'une sorte de prêtresse. Alors, après un nouveau sacrifice et un repas de noce, l'épouse est conduite de son ancienne demeure à celle de son mari ; elle est accompagnée de trois jeunes garçons, fils de parents encore vivants, l'un portant une torche, tandis que les deux autres tiennent la mariée chacun par une main. Des joueurs de flûte les précèdent et on jette des noix aux jeunes garçons. La charmante description de cette conduite (deductio), qui se trouve au lxi^ poème de Catulle, abonde en détails intéressants. Arrivée à la maison de l'époux, la mariée enduit de graisse et d'huile les montants de la porte et les entoure d'une bandelette de laine ; on la soulève pour lui faire franchir le seuil ; son mari l'associe au feu et à l'eau essentiels à la vie domestique et enfin elle pénètre dans l'atrium. Le lende- [ main, elle prendra ses onctions de mater familias ; elle
) se tiendra désormais dans l'atrium, entourée de ses fem- "^ ,. mes, ou restera dans ses appartements particuliers,
Vsitués derrière cette première pièce.
Claudite ostia virgines; Ludimus satis. At boni Conjuges, bene vivite, et Munere assiduo valentem Exercite iuventam. ^
Malgré sa vie dissipée, Catulle lui-même n'a pu parler du mariage qu'avec dignité et tendresse. Dans la dernière strophe de son poème, il fait allusion aux devoirs d'un jeune couple en des termes qui auraient satisfait le Romain le plus sévère. Il a aussi fait vibrer une nouvelle corde qui devait éveiller un écho dans le cœur de tout
I,E MARIAGE ET r.A MATRONE ROMAINE Iig
bon citoyen. Dans des vers délicieux, il fait allusion à la naissance future d'un enfant — d'un fils, bien entendu, — que le poète évoque couché dans les bras de sa mère, tendant ses petites mains et souriant à son père ^^. Il suffit de comparer ce charmant poème à ceux où Catulle raconte l'histoire indécente de ses relations avec Lesbia (Clodia) pour comprendre quelle opposition il y avait dans l'esprit des Romains entre l'amour passion et le sérieux du mariage. La beauté et la dignité de la vie conjugale telle qu'on l'avait connue se retrouvent encore et se font sentir, mais sans que le cœur en soit profondément touché. Llainoux. est relégué à l' arrière-plan ; c'est un lait qui n'a pas sa^place dans la-Yie bien ordonnée de la famille et de l'Etat.
Quiconque étudie le cérémonial du mariage romain à la lumière des idées dont il est le symbole en conclura forcément qu'il assurait à la matrone romaine une situation qui commandait le respect, qui réclamait de sa part et faisait naître en elle des qualités en rapport avec sa condition. Sans aucun doute la position de la mère del * famille romaine était très supérieure à celle de répouse|'^^ grecque. Il s'en fallait de beaucoup qu'elle fût traitée eif esclave. Elle partageait avec son mari tous les devoirs]' domestiques, y compris ceux de la religion et, dans son/ intérieur, elle était pratiquement toute-puissante i^. VMë Jiabitait l'atrium ; elle n'était pas reléguée dans un gyné-i cée ; elle allaitait ses enfants et les élevait ; elle avait toutl pouvoir sur les esclaves attachés à sa personne ; elle' j( prenait ses repas avec son mari, mais assise et non cou-j ^^ chée, et elle devait s'abstenir de vin ; elle était consultée sur toutes les affaires de la vie pratique ; elle n'était tenue à une réserve silencieuse que dans les questions politiques ou intellectuelles. Quand elle sortait vêtue de la gracieuse stole matronale, ogn la traitait avec respect et les passants lui faisaient place ; en revanche, ce qui caractérise bien sa position, l'usage lui interdisait de quitter la maison à l'insu de son mari ou sans se faire accompagner ^^.
Le caractère idéal de la mère de famille était en harmonie avec la dignité de sa position. Idéal, dirons-nous, car il ne coïncide pas toujours exactement avec les renseignements que la tradition nous a transmis sur les. Romaines, même des temps anciens ; rappelons-nous qu'à (toutes les époques de l'histoire romaine, la femme dont ;la mémoire a survécu n'est pas toujours la matrone idéale,^ ' mais une personne qui a conquis la notoriété en violant Y les règles traditionnelles que sa condition lui imposait. VXa vraie matrone romaine n'aurait jamais songé à jouer un rôle historique ; son influence s'exerçait derrière la \scène et n'en était que plus puissante. La mère légenidaire de Coriolan (la Volumnia de Shakespeare) ; Cornélia, mère des Gracques ; Aurélia, mère de César, et Julia, sa fille, ont pris aux affaires publiques une part indirecte mais bien plus importante que des femmes connues par leurs vices ou leur vie tapageuse. L'histoire nous, a conservé leur souvenir pour les célébrer ou les noter d'infamie ; les autres ne se sont jamais prévalues de leur puissance.
Ce caractère spécial de la matrone romaine, où se combinaient la dignité, l'activité et le bon sens pratiques,, était de nature à frapper un doux moraliste comme Plutarque, qui aimait d'un amour sincère et fervent tout ce qu'il y a de noble et d'honnête dans la nature humaine. Il ne se contente pas, dans ses Vies et dans ses Œuvres morales, de faire constamment allusion aux dames romaines et à leur caractère, mais dans ses séries de plus de cent Questions romaines, les neuf premières et beaucoup d'autres ensuite traitent du mariage et de la vie domestique. Dans le traité qui a pour titre Conjugalia praecepta, il reproduit plusieurs traits de la matrone romaine. C'est de Plutarque que Shakespeare s'est inspiré d'après la traduction de Sir Thomas North, et c'est ce qui a permis au poète anglais de faire paraître sur la scène, du temps d'Elizabeth, au moins un type de matrone. Dans son Coriolan, il a suivi Plutarque de si près qu'on