‹ La vie sociale à Rome au temps de CicéronChapitre 18 sur 50 · I.Ë MARIAGE ET I.A MATRONE ROMAINE · texte numérisé non relu

I.Ë MARIAGE ET I.A MATRONE ROMAINE

peut renvoyer le lecteur à cette tragédie comme à uneautorité. Il semble qu'un instinct historique très sûr a guidé l'imagination de Shakespeare quand il a créé deux types qui font un aussi violent contraste que l'austère et noble Volumnia et la Cléopâtre voluptueuse et passionnée du drame postérieur.

Il est indubitable que la matrone austère à la mode du vieux temps survécut jusqu'à l'époque qui nous occupe ; mais il est rare que la littérature en fasse mention, pré-^ cisément parce qu'elle menait une vie utile et ne recher chait pas la notoriété. Mais par bonheur une dalle funé-j raire nous fera connaître l'histoire d'une femme admirable, qui passa les premières années de son mariage au milieu des troubles des guerres civiles, de 49 à 43 A. C. A en croire les éloges d'un mari dévoué — et nous n'avons aucune raison d'en douter, — c'était une âme de la meilleure trempe romaine, dont les vertus pratiques se combinaient si harmonieusement que cela nous surprend, même chez une matrone romaine. Nous y reviendrons.

Les femmes dont il est question dans la correspondance de Cicéron et dans la littérature, aux derniers temps de la République, ne ressemblent pas à celle dont nous venons de parler. Depuis la seconde guerre Punique; : la Romaine avait changé, comme tout ce qui était romain. Il est impossible de raconter ici l'histoire de cette i Ct^ijS)' transformation, mais elle semble avoir commencé à l'in- (ï{W^

térieur de la famille par des excès de toilette et des dépen- < ses exagérées, puis avoir modifié ensuite la tenue des \ femmes dans leurs relations sociales et politiques. Le \ mariage cum manu se fit rare ; la femme mariée resta S légalement soumise à la puissance paternelle ; dans la / plupart des cas, le père cessa sans doute de s'occuper de \ sa fille, et comme les biens de celle-ci ne passaient pas à \ son mari, il était inévitable qu'elle prît une attitude plus \ indépendante. Les femmes s'enrichirent et en 69 A. C. une loi (lex Voconia) défendit à celles qui payaient le / cens le plus élevé ^*^ d'accepter tout legs d'une valeur

supérieure à celle à laquelle l'héritier naturel avait droit. Peu de temps après la grande guerre, à un moment où le luxe des particuliers semblerait bien déplacé, on proposa d'abolir la loi Oppia, qui cherchait à limiter le luxe des femmes ' dans leurs toilettes et leurs parures. En dépit de la véhémente opposition de Caton, encore jeune homme alors, la motion passa ^''. A la même époque, le divorce, qui ^; n'avait probablement jamais été impossible, quoique rare, devint coutumier '^^. Ce n'est pas sans surprise que nous voyons le vertueux Paul Emile, le modèle des pères de famille, répudier sa femme ; comme on lui demandait ses motifs, il répondit qu'une femme peut être excellente aux yeux des voisins, mais que le mari seul sait où le bât le blesse ^^. Pour apprécier avec équité le changement qui s'était efEectué dans la position des femmes, il ne faut pas oublier que, durant les guerres longues et incessantes du second siècle A. C, les maris restaient absents pendant des années ; que beaucoup durent périr par le fer ou par la maladie, ou bien encore furent faits prisonniers et vendus comme esclaves. Il devait arriver que, plus la population mâle diminua, comme ce fut certainement le cas en ce siècle-là, plus l'importance de la femme grandit. Par malheur aussi, même quand les maris avaient repris leur place au foyer, les femmes semblent avoir désiré parfois se débarrasser d'eux. En i8o A. C, l'opinion générale attribua la mort du consul Pison à un empoisonnement dont on accusa sa femme ; que l'accusation fût vraie ou fausse, le doute, à lui seul, est significatif ^. En 154, deux dames de la noblesse, femmes de consulaires, furent accusées, elles aussi, d'avoir empoisonné leur mari et condamnées à mort par un conseil de famille ^i. Quoique, dans ces deux cas, la preuve soit loin d'être faite, il faut croire qu'il y eut, chez les femmes du plus haut rang, un I penchant au désordre moral et au libertinage. Les dépositions des témoins lors du complot des Bacchanales, en 180 A. C, où les femmes jouèrent un rôle important, sont ^catégoriques ; elles prouvent qu'il y avait alors déjà une

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<( femme moderne » que la vie austère de la famille et cette vieille religion qui aurait pu calmer ses inquiétudes ne satisfaisaient plus. Elle était prête à se lancer dans des expériences dangereuses, même en des matières qui ne \ concernaient que l'Etat 2^-, Le fameux mot de Caton : « lesj \ hommes mènent les femmes, nous autres Romains nous ' (jr~ menons tous les hommes, et ce sont nos épouses qui nous ; mènent ^ », est suggestif ; il semble bien que les femmes"^ 1 exerçaient sur leur mari une influence indue dans les / affaires publiques.

Ce serait cependant une grave erreur de croire que les hommes ne fussent pas eux aussi blâmables. Les femmes n'ont pas coutume d'empoisonner leur mari sans avoir quelque raison de le haïr et il n'est pas difficile de deviner laquelle. Il est hors de doute que, malgré les charmes de la vie de famille telle que nous l'avons décrite, ni la loi ni la coutume n'exigeaient du mari la fidélité conjugale ^*. Caton l'Ancien est un bon type de Romain vertueux, tel que les Romains le concevaient ; il n'en est pas moins évident, soit d'après sa Vie, par Plutarque (par exemple au chap. xxiv), s(5it d'après des fragments de ses œuvres, qu'il se faisait une idée grossière de ce que doivent être les rapports entre époux ; qu'il regardait sa femme comme un agent nécessaire pour assurer à l'Etat de futurs citoyens plutôt que comme une compagne et une aide digne d'égards et de respect. Aussi nous ne serons point surpris que les hommes commençassent déjà à se dégoûter du mariage et à vouloir s'en dispenser, — très dangereux symptôme d'un mal contre lequel Auguste, un siècle plus tard, essaya vainement de lutter. En 131 . A. C, immédiatement après la loi agraire sur laquelle Tibérius Gracchus, son auteur, comptait pour repeupler l'Italie, Metellus le Macédonique, censeur, fit tous ses efforts pour décider les citoyens à se marier liber orum procreandorum causa. Un fragment de son discours sur ce sujet est resté célèbre, grâce à une citation d'Auguste. Il caractérise à la fois l'humour et la dureté des Romains.

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« Si nous pouvions nous passer de femmes, disait Metellusau peuple, nous nous débarrasserions volontiers de ce fléau ; mais puisque la nature a voulu que nous ne puissions ni vivre à notre aise avec elles, ni vivre tout à fait sans elles, il nous faut prendre garde à nos intérêts permanents plutôt qu'à un plaisir passager ^^. »

Si nous tenons compte de cette façon commune aux hommes et aux femmes de traiter l'état de mariage ; si nous considérons, en outre, les tempêtes révolutionnairesqui caractérisent le demi-siècle postérieur aux Gracques — la guerre sociale, la guerre civile, les proscriptions de Marins et de Sylla, — nous ne serons pas surpris de rencontrer chez les contemporaines de Cicéron autre chose que le charme féminin et les goûts domestiques. La plupart d'entre elles ne sont plus pour nous que des noms et il est indispensable de peser soigneusement ce que des écrivains postérieurs en ont dit. Cependant nous en savons assez long sur le compte de deux ou trois de ces dames pour nous faire une opinion.

Celle que nous connaissons le mieux, c'est la femme de Cicéron, Terentia, personne médiocre, ~ peu intéressante et peu brillante. Nous pouvons nous faire, d'après elle, une idée assez exacte de ce que devait être une femme mariée de mœurs honnêtes. Terentia vécut trente ans environ avec son mari et jusque vers la fin de cette période longue pour le temps on ne trouve rien d'essentiel à lui reprocher. Si nous n'avions plus que les lettres de Cicéron à son adresse, dont il nous reste une vingtaine, ou les allusions que nous lisons dans d'autres lettres, nous pourrions en conclure qu'elle fut en somme une épouse fidèle et une femme de bon sens. Mais il parle souvent de la santé délicate de sa femme ^^, et comme la pauvre malade eut plusieurs fois de mauvais moments à traverser, il est fort possible qu'en vieillissant elle soit devenue irritable et qu'elle ait, de bien des façons, mis à l'épreuve la patience d'un mari si impressionnable et si irrésolu. Pkitarque et d'autres aussi nous racontent des histoires

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