‹ La vie sociale à Rome au temps de CicéronChapitre 20 sur 50 · LE MARIAGE ET LA MATRONE ROMAINE · texte numérisé non relu

LE MARIAGE ET LA MATRONE ROMAINE

de plus en plus convaincu qu'une femme intelligente qui voulait faire figure et devenir le centre de son monde ne ' pouvait pas réaliser ses ambitions en restant fidèle à sou rôle d'épouse. Elle ne s'en mariait pas moins, quitte à en prendre à son aise avec l'état conjugal, à négliger ses enfants si elle en avait et, après un ou deux divorces, à mourir ou à disparaître. Cette idée de l'incompatibilité de là culture avec la condition de femme mariée s'était si bien emparée de l'esprit des Romains au dernier siècle A. C. que, de toutes les tâches qu'Auguste entreprit, la. plus difficile fut de lutter contre ce préjugé. C'est en vain qu'il exila Ovide pour le punir d'avoir publié une œuvre où les femmes mariées étaient passées sous silence le plus franchement et le plus catégoriquement possible, tandis que tout ce qui dans l'autre sexe charme un homme de goût et de bonne éducation était censé l'apanage de celles qui avaient esquivé les devoirs et les charges de la vie conjugale. La culia puella et le cultus puer du poème d'Ovide ^^, si charmant malgré ce qu'il a parfois de répugnant, sont le produit d'une société qui regarde le plaisir, non le devoir et la raison, comme le but principal de la vie — non pas nécessairement les plaisirs les plus grossiers, mais la satisfaction du désir de s'amuser et de se distraire sans donner une pensée à la misère environnante, et sans aucun souci de ce respect de soi-même qui est le fruit d'une activité plus sérieuse.

Iv'exemple le plus notable de ce que fut une femme de cultus au temps de Cicéron, c'est la fameuse Clodia, la Lesbie (ce qui semble prouvé maintenant) de Catulle, qui le fascina et finit par le mettre à la porte. Elle avait été mariée à un homme de famille noble et qui occupait une haute situation, Metellus Celer, qui mourut sans l'avoir répudiée, ce qui ne laisse pas de surprendre. Elle était sans doute fort belle et douée d'un grand charme ; elle s'était entourée d'une petite cour de jeunes ^ens intelligents et de poètes auxquels elle pouvait à l'occasion soit prêter de l'argent, soit prodiguer des louanges.

Cicéron lui-même fut-il une fois victime de ses charmes -et eut-il à en souffrir ? Iva question n'est pas résolue. Le renseignement vient de Plutarque et n'a peut-être pas d'origine plus sûre que des commérages de salon. En tout cas, nous savons que deux jeunes gens, types achevés de la jeunesse du temps, Caelius et Catulle, se jetèrent dans la fournaise et s'y brûlèrent ; nous savons comment, avec quelle fureur elle attaqua Caelius sans hésiter un instant à se compromettre avec lui en plein tribunal ; nous savons .avec quelle cruauté elle traita le poète qui en vint à 4a haïr tout en l'aimant encore :

Odi et amo. Quare id faciam fartasse requiris ; Nescio, sed fieri sentio et excrucior ^^.

Catullus. 85.

Elle faisait très bien la paire avec son frère, encore plus fameux qu'elle et comme l'a bien dit M. Boissier ^, « elle apportait dans sa conduite privée, dans ses engagements d'affection, les mêmes emportements et les mêmes ardeurs que son frère dans la vie publique. Prompte à tous les excès et ne rougissant pas de les avouer, aimant et haïssant avec fureur, détestant toute contrainte, elle ne démentait pas cette grande et fière famille dont elle descendait. » Tout cela est vrai ; cela nous suffit. Nous n'avons pas besoin de pousser plus loin et d'admettre tout ce qu'on a dit de pire encore sur son compte.

Nous connaissons encore une autre femme du même genre, mais nous ne pouvons l'entrevoir, pour ainsi dire, que de profil. C'est Sempronia, femme et mère d'un honnête homme ^^. A en croire Salluste, qui nous la présente en lui attribuant un rôle capital dans la conjuration de Catilina, elle appartenait à cette catégorie de femmes qui jugent la vie conjugale incompatible avec des goûts littéraires et artistiques. « Elle savait jouer de divers instruments ; elle dansait à la perfection, mieux qu'il ne convient à une honnête femme elle gaspilla son

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argent et compromit sa fortune comme sa réputation ^. »

Elle ne se faisait aucun scrupule de nier une dette ou de prêter la main à un assassinat. Cela ne l'empêchait pas d'avoir beaucoup d'esprit : elle versifiait avec aisance ; sa conversation était brillante et elle savait, à l'occasion, prendre un air modeste. Salluste aime les portraits hauts en couleur, et en peignant cette femme il en a sans doute profité pour trousser un morceau à effet. Mais il est certain que Sempronia prit part à la conjuration de Catilina et probable qu'elle comptait y trouver son profit personnel. Il semble qu'elle fut la première de ces femmes de qualité qui, durant le siècle suivant, et postérieurement, devinrent une puissance en politique et dont la plupart n'hésitèrent pas devant le crime contre l'Etat et contre les particuliers. Quelques années auparavant, il est vrai, une femme s'est rencontrée, une femme de la pire espèce, qui eut dans les affaires de l'Etat une influence presque souveraine. Plutarque nous dit, de la façon la plus explicite, qu'en 75 A. C, lyucullus voulant se faire attribuer le commandement de l'armée contre Mithridate se vit forcé de recourir à une femme : c'était une certaine Praecia, qui devait à son bon caractère et aux agréments de son commerce une influence considérable dont elle usait avec la persévérance coutumière à ces sortes de personnes. Sa réputation n'en était pas moins fort mauvaise ; entre autres amants elle avait fait la conquête de Céthégus, le futur conspirateur, alors tout-puissant à Rome. Ainsi, dit Plutarque, toute la puissance de l'Etat était à la disposition de Praecia, car rien ne se décidait sans l'assentiment de Céthégus, en d'autres termes, sans la recommandation de Praecia. Si l'histoire est vraie, comme il semble bien, Lucullus s'assura l'appui de Praecia par des cadeaux et des hommages flatteurs : Céthégus prit en main la cause de Ivucullus et lui fit attribuer le commandement convoité ^*.

Même en négligeant, comme controuvé, une grande

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partie de ce qu'on nous dit des rapports entre les deux sexes à cette époque, il faut bien reconnaître que les mœurs étaient extrêmement relâchées et que la famille ainsi que la société étaient dangereusement malades. Sassia, la fameuse bête féroce de l'histoire de Cluentius, telle que Cicéron nous l'a peinte dans son plaidoj^er, était sans aucun doute une criminelle de la pire espèce, cela est certain, même abstraction faite des effets oratoires de l'avocat ; le cas prouve que le mal ne sévissait pas à Rome seulement, mais aussi dans une ville de province de peu d'importance. Les hommes et les femmes divorçaient sous les plus légers prétextes ^^. Le divorce était si bien passé dans les mœurs qu'il était devenu presque inévitable. Le vertueux Caton d'Utique lui-même semble avoir répudié sa femme Marcia pour qu'Hoitensius pût l'épouser, quitte à la reprendre, quelques années plus tard, quand après la mort d'Hortensius, elle fut mise en possession d'une grosse fortune ^^. Cicéron lui-même parle parfois, dans ses lettres, avec une extrême légèreté de relations conjugales que nous tiendrions pour fort respectables ^'. Il raconte à Atticus comment il avait dîné en compagnie de l'actrice Cynthia, femme notoirement décriée. « J'ignorais, dit-il, qu'elle dût être présente, mais Aristippe lui-même, lui, disciple de Socrate, ne rougissait pas d'être raillé à propos de Laïs ^^. » La réputation de César en ces matières fut toujours mauvaise ; quoique plusieurs des histoires qui courent sur son compte soient manifestement fausses, sa liaison avec Cléopâtre est un fait certain, et nous savons que la reine d'Egypte habitait une des villas de César située dans des jardins au delà du Tibre, en l'an 46, durant sa présence à Rome.

Il ne saurait être désagréable, après avoir passé si longtemps dans une atmosphère viciée, d'en arriver à l'histoire unique et digne de foi d'une femme vraiment bonne et pure et d'une longue vie de dévouement conjugal ininterrompu. Vers l'an 8 A. C, peu de temps avant qu'Ovide composât ses poèmes où il prétend que la vie

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