‹ La vie sociale à Rome au temps de CicéronChapitre 21 sur 50 · LE MARIAGE ET LA MATRONE ROMAINE I3I · texte numérisé non relu

LE MARIAGE ET LA MATRONE ROMAINE I3I

conjugale ne vaut pas la peine d'être vécue, un mari appartenant à une grande famille de Rome perdit sa femme qui avait été durant quarante et un ans sa compagne fidèle dans la prospérité, sa conseillère sage et courageuse dans l'adversité. Il fit graver l'éloge de la défunte et l'histoire de son dévouement pour lui sur un marbre, incrusté à ce que l'on pense, dans le mur du tombeau où il l'avait inhumée. Une chance des plus heureuses nous a conservé une grande partie de la pierre même où l'inscription funéraire fut gravée. Cette inscription est une laudatio ou éloge funèbre. Nous ne sommes pas certains qu'elle ait été prononcée réellement comme un discours, car, d'un bout à l'autre, le veuf s'adresse non à des auditeurs, mais à celle qu'il a perdue ; cela ne se retrouve dans aucun des documents de même espèce qui sont parvenus jusqu'à nous. Il lui parle comme si elle vivait encore quoique invisible ; c'est précisément ce qui donne à ce mémorial plus de réalité et de pathétique que n'en ont aucun de ceux qui nous sont venus d'Italie ou de Grèce ^^. Dans un récit de ce genre, les noms des personnages importent peu ; ce n'est pas un grand malheur d'ignorer qui étaient cet homme et cette femme. Mais il est extrêmement probable qu'elle se nommait Turia, que le mari était un certain Q. Lucretius Vespillo, qui servit sous Pompée en Epire en 48 A. C, dont Appien *° a raconté les aventures romanesques lors des proscriptions de l'an 43 et qui devint plus tard consul, en ig A. C, sous le principat d'Auguste. Nous nous hasarderons à leur donner ces noms dans notre récit de cette remarquable histoire.

Elle commence au moment où ce couple allait se marier, probablement en 49 A. C, par un affreux malheur de famille qui n'avait rien d'extraordinaire au début d'une guerre civile dangereuse. Les parents de Turia furent assassinés dans leur maison de campagne — peutêtre, comme le suggère Mommsen, — par leurs propres esclaves. Immédiatement après, Lucretius dut quitter l'Italie avec Pompée et l'armée d' Epire, et Turia resta

seule, privée de ses deux parents et chargée de prendre les mesures nécessaires pour faire punir les assassins. Seule ou sans autre aide que celle d'une sœur mariée, elle fit preuve de ce courage et de cette énergie qui se manifestent dans tous ses actes. Elle réussit, à ce qu'il semble, à traquer les assassins et à les faire condamner. « Si j'avais été là moi-même, dit son mari, je n'aurais pas pu faire mieux. »

Ce ne fut pas là, tant s'en faut, la seule tâche dangereuse qu'elle eut à entreprendre dans ces années de guerre civile et de troubles continuels. Il semble qu'au moment du départ de Ivucrétius les deux époux résidaient à la maison de campagne où les parents de Turia avaient péri. Turia avait donné à son mari tout ce qu'elle possédait d'or et de perles ; durant son absence, elle continua à le munir d'argent, de provisions et même d'esclaves qu'elle lui faisait parvenir en contrebande par mer jusqu'en Epire ^. Lorsque l'armée de César traversa l'Italie, il paraît bien qu'elle fut menacée par des soldats du général, soit dans la maison de campagne en question, soit ailleurs, et qu'elle n'échappa que grâce à son courage et à la clémence d'un personnage dont le nom n'est pas mentionné, mais qui peut difficilement être un autre que le grand Jules lui-même. Par caractère et par esprit politique, il sut, en effet, se montrer miséricordieux pour ses adversaires pendant toute la durée de la guerre civile.

Un an plus tard, Lucrétius étant toujours absent, Turia courut de nouveau un grand danger. Tandis que César guerroyait aux environs de Dyrrhachium, il y eut en Campanie et dans l'Italie méridionale un grave soulèvement dont notre ami Caelius Rufus était l'instigateur; il avait enrôlé des gladiateurs et des bergers esclaves, de vrais bapdits dont quelques-uns attaquèrent la maison de campagne où Turia se trouvait alors et qu'elle défendit avec succès ; voilà du moins ce que l'on peut inférer du fragment récemment découvert.

Certes, Turia avait eu largement sa part de tourments

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