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et de dangers, mais il s'en fallait de beaucoup qu'elle fût quitte. A peu près à la même époque, il lui fallut se défendre contre une autre attaque dirigée cette fois non contre sa personne, mais contre ses droits d'héritière. Des gens de sa famille tentèrent de faire annuler le testament de son père en vertu duquel ses biens devaient être partagés également entre Turia et son mari. I^e résultat de la manœuvre aurait été de la faire seule héritière à l'ex- ~ clusion de son mari et de sa sœur mariée ; mais elle se serait alors trouvée sous la tutelle d'intrigants dont le motif, en attaquant le testament, était d'obtenir l'administration des biens du défunt *^. Il est hors de doute qu'ils avaient l'intention de les administrer à leur propre avantage ; il était urgent de leur résister. Son mari ne nous dit pas comment elle s'y prit, mais nous savons par lui que l'ennemi abandonna ses positions, vaincu par la fermeté et la persévérance de Turia. Le patrimoine échut donc, conformément aux volontés du testateur, à elle-même et à son mari. Celui-ci insiste sur le soin avec lequel ils l'administrèrent, le mari exerçant une tutela sur la part de sa femme, et elle une surveillance (custodia) sur la part de son mari. Il ajoute ces paroles touchantes : « Je n'en dirai pas plus long sur ce sujet, de peur de paraître réclamer une partie des louanges qui te sont dues à toi seule. »
Le mariage doit avoir été consommé quand Lucrétius rentra en Italie, sans doute après avoir obtenu le pardon de César contre lequel il avait pris parti. Puis vint le meurtre du dictateur qui plongea l'Italie dans une nouvelle guerre civile, jusqu'au moment 011, en 43, Antoine, Octavien et Lépide conclurent le fameux pacte dont les conséquences abominables furent les proscriptions, le règne de la Terreur en Italie et l'effusion à flots du meilleur sang romain. La nouvelle que le nom de Lucrétius figurait sur les listes fatales ^ vint soudainement couper court au bonheur des époux. Lucrétius était probablement à la campagne, non loin de Rome, quand il reçut un mes-
sage de sa femme le prévenant du péril mortel auquel il allait falloir faire face d'un moment à l'autre ; elle le dissuadait en outre de recourir à certaine mesure imprudente — peut-être était-ce à une tentative de rejoindre Sextus Pompée en Sicile, — mesure qui coûta la vie à beaucoup de victimes induites en erreur. Elle l'implorait de la rejoindre à Rome, dans sa propre maison oii elle lui avait préparé une retraite sûre. Elle voulait sans doute mourir avec lui s'ils étaient découverts.
Il en crut son bon génie et se dirigea sur Rome, de nuit, semble- t-il, et accompagné seulement de deux esclaves fidèles. L'un des deux se mit subitement à boiter ; on dut le laisser en arrière et Lu crétin s appuyé sur le bras de l'autre s'approcha de la porte de la ville. Ils aperçurent tout à coup une troupe de soldats, qui en sortaient, et Ivucrétius se réfugia dans l'un de ces nombreux tombeaux qui s'élevaient, hors de l'enceinte de la ville, le long des voies romaines. Ils étaient cachés dans ce funèbre refuge depuis peu de temps quand ils furent surpris par une bande de ces pilleurs de tombes qui hantaient de nuit les routes, vivant du pillage et du détroussement des voyageurs. Par bonheur, ils préféraient le pillage au meurtre, et l'esclave leur abandonna sa dépouille, tandis que le maître, qui s'était sans doute déguisé, peut-être en esclave, parvenait à leur glisser entre les doigts et atteignait sans encombre la porte de la ville. Là il attendit, comme on y pouvait compter, son brave compagnon, puis il réussit à pénétrer dans la ville, de là dans sa maison où sa femme le cacha entre le toit et le plafond d'une chambre en attendant que tout danger fût passé.
Mais ni la vie ni les biens n'étaient en sûreté pour toute personne qui n'avait pas obtenu, de l'un des triumvirs au moins, sa grâce et sa réhabilitation. Quand Octavien accorda l'une et l'autre, il était absent, occupé à la guerre qui se termina à Philippes. Lépide était consul en charge et maître à Rome. Turia dut s'adresser à lui pour obtenir confirmation de la grâce accordée par Octavien. Le brutal
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la reçut en lui prodiguant les insultes et les sévices. Son mari nous la décrit en termes amers et indignés, se jetant aux pieds du consul ; celui-ci, au lieu de l'aider à se relever, et de la féliciter, la laissa bousculer, battre comme une esclave et chasser de sa présence. Malgré tout, la patience et la persévérance de Turia eurent leur juste récompense. Au retour d'Octavien en Italie, sa clémence prévalut et les mauvais traitements infligés à une femme de qualité comptèrent parmi les nombreux crimes qui provoquèrent la destitution de lyépide.
Ce fut là le dernier danger auquel les deux malheureux échappèrent. Ils jouirent désormais d'une vie conjugale longue et heureuse, surtout après la bataille d'Actium, quand « la paix et la République furent restaurées ». Il ne leur manquait qu'une chose pour que leur félicité fût parfaite : ils n'avaient pas d'enfants. I^e chagrin poussa Turia à faire à son mari une proposition qui, venant d'une femme profondément dévouée et envisagée du point de vue des idées que les Romains se faisaient de la vie conjugale, n'avait rien que de naturel ; mais elle nous étonne et Ivucrétius en eut horreur. Turia le pressa de divorcer pour épouser une autre femme qui lui donnerait un héritier. S'il n'y avait rien là de très surprenant au point de vue romain, en revanche, ce qui nous étonne et nous touche, c'est la promesse qu'elle lit, pour appuyer sa requête, d'être pour les futurs enfants aussi maternelle que leur propre mère, restant pour lyucrétius une sœur, partageant tout avec lui, ne lui cachant rien, et renonçant d'avance à rien réclamer de l'héritage.
Pour nous qui lisons de sang-froid cette proposition, nous la trouverons peut-être déraisonnable et impraticable ; pour elle, dont la vie fut toute de dévouement aux intérêts de son mari, pour elle dont l'ardent amour se tempéra toujours de discernement, c'était simplement un acte de piété conjugale. Quant à lui, il ne songea pas un instant à considérer ainsi les choses ; son indignation, à la seule idée d'une semblable proposition, s'est expri-
mée en termes brûlants dont le marbre où ils sont gravés conservera à jamais la mémoire. « Je dois avouer, dit-il, que je fus pris d'une si violente colère' que je pensai en perdre l'esprit. L'idée que tu as jamais pu croire que rien autre que la mort pût nous séparer me faisait horreur. Que m'importaient les enfants en comparaison du lien qui nous unissait ? Pourquoi échanger un bonheur certain contre un avenir incertain ? Je n'ajouterai rien de plus ; tu es restée avec moi car je ne pouvais pas céder sans déshonneur pour moi et sans faire notre malheur à tous deux. La seule douleur qui m'a été réservée, c'est de te survivre. »
Ces deux époux, nous n'en pouvons douter, étaient parfaitement dignes l'un de l'autre. En quels termes auraitelle parlé de lui s'il avait été le premier à quitter la vie ? Nous ne pouvons que le conjecturer. Quant à lui, il a laissé d'elle, de celle qui vécut à ses côtés, occupée à assurer son bonheur par des soins domestiques, un portrait qui, tout mutilé qu'il est, pourrait se paraphraser, trop insuffisamment sans doute, en ces termes :
« Tu fus pour moi une femme fidèle et soumise, aux autres bonne et gracieuse, sociable et bienveillante ; tu fus toujours assidue à ton rouet (lanificia) ; tu es restée fidèle aux rites de ta famille et de l'Etat et tu n'as pas toléré une superstition avilissante ni des cultes étrangers ; ta mise fut toujours modeste et tu n'as jamais cherché à afficher dans tes arrangements domestiques un luxe voyant. Tu as rempli d'une manière exemplaire tes devoirs envers tous les tiens ; tu as donné à ma mère des soins aussi dévoués que si tu avais été sa propre fille. Tu eus d'autres mérites sans nombre comme toute matrone honorable, mais ceux que j'ai énumérés furent spécialement tiens et la Fortune ne les accorde qu'à bien peu de femmes. »
Il est impossible d'étudier cette inscription sans rester convaincu qu'elle raconte sans fard une histoire vraie, qu'il y eut là une femme rare et de haute valeur, un type