‹ La vie sociale à Rome au temps de CicéronChapitre 26 sur 50 · ÊDUCATION DES HAUTES CLASSES I · texte numérisé non relu

ÊDUCATION DES HAUTES CLASSES I

C'est là un spécimen unique des usages et des jeux des jeunes garçons au dernier siècle de la République. Comme les enfants de tout temps, ils jouent à ce qui occupe et intéresse avant tout leurs pères et le jeu ci- dessus a dû distraire des enfants à l'époque malheureuse des guerres civiles et des proscriptions, Caton étant né en 95 A. C. Qu'il ait ou non tenu le rôle que l'anecdote lui attribue, la leçon qui en découle est la même pour nous et tout ce que nous verrons la confirmera. Le but principal de l'éducation était d'acquérir la maîtrise dans l'art oratoire et la principale utilité de cet art était de mettre le citoyen en état de conquérir la réputation d'habile avocat dans les procès criminels "^ .

Cicéron eut à diriger l'éducation de deux garçons ; d'abord celle de son propre fils, Marcus, né en 65 A. C, puis, pendant plusieurs années, celle du jeune Quintus, fils de son frère et d'un an plus âgé que son cousin. C'est à peine si, dans ses lettres à Atticus, il parle de ces deux enfants — avant qu'ils eussent pris la toge virile — quoique Atticus fût l'oncle de l'aîné. Il ne commence à être sérieusement question d'eux qu'à partir du moment où le frère de Cicéron accompagna César en Gaule. Alors même il arrive plus d'une fois, après quelques mots au père sur son fils, que Cicéron se hâte d'entretenir son frère des villas qu'il fait bâtir ^. Mais il est clair que le père était curieux de connaître les progrès de son fils, aussi bien que ceux des villas. Cicéron donc annonce à Quintus qu'il a l'intention de donner des leçons à son neveu comme il l'a fait pour son propre fils. « Je ferai merveille avec lui si je puis m'occuper de lui à loisir, mais à Rome on n'a pas le temps de respirer ^. » Il est évident que les deux jeunes garçons, âgés l'un de onze et l'autre de douze ans en 54, étaient élevés à la maison et que Cicéron, surchargé d'affaires, n'avait pas le temps de s'occuper d'eux en personne. Nous apprenons du moins que le jeune Quintus s'entend bien avec son maître de rhétorique ; Cicéron n'approuve pas tout à fait le style qu'on lui donne pour

modèle et se fait fort d'enseigner à son neveu un style plus savant, dans le genre du sien, quoique le jeune garçon semble préférer la méthode déclamatoire de son maître ^°. Le dernier passage de ces lettres au père absent est curieux ^^ : « J'aime ton Cicéron comme il le mérite et comme je le dois. Mais je vais me séparer de lui parce que je ne veux pas l'éloigner de ses maîtres et parce que sa mère va partir et en son absence je m'inquiète de la voracité de cet enfant. » Jusqu'alors il a parlé de son neveu dans les termes les plus chaleureux, mais ici, comme souvent dans ses lettres, Cicéron laisse percer sa désapprobation sans y insister, crainte de blesser son correspondant.

Ce qui plait dans ces détails c'est le sincère désir des deux pères de voir leurs fils montrer un bon naturel et faire preuve d'une bonne éducation. Cependant, d'éducation proprement dite ou de discipline domestique, pas un mot. Il nous faut chercher ailleurs pour trouver quelques renseignements sur l'éducation des enfants qui comprend, ne l'oublions pas, outre l'exemple des parents, la discipline physique et l'acquisition de connaissances élémentaires. Par malheur, aucun ouvrage contemporain ne nous est parvenu pour l'époque dont nous nous occupons. Varron avait traité le sujet dans un de ses ouvrages dont nous ne connaissons guère que le titre : Catus, sive de liheris educandis ^2. Au livre IV du de Repuhlica, Cicéron semble s'être occupé de la question (disciplina pueriUs), mais les rares fragments qui subsistent ne nous apprennent pas grand'chose et nous pouvons être, certains que Cicéron manquait des connaissances et de l'expérience nécessaires pour en parler avec compétence. Le passage le plus célèbre est celui où il cite Polybe qui avait critiqué la négligence des Romains en ces matières ^^. « Ils n'ont certainement jamais désiré, ajoute-t-il, que l'Etat s'occupât de réglementer l'éducation et de l'organiser sur un modèle uniforme. Les Grecs y ont pris beaucoup de peine sans aucune nécessité. »

Les Grecs, ses contemporains, que Cicéron connaissait, ne

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•devâ^t'^t pas, en effet, lui donner une haute idée des résultats de l'éducation à la grecque ; mais nous aimerions savoir si, dans son ouvrage sur l'Etat, il n'a jamais exprimé l'opinion que les destinées d'un Etat dépendent des enfants et par conséquent de la manière dont ils sont élevés. Et pourtant tel avait bien été le sentiment des vieux Romains, quoique l'Etat n'ait jamais légiféré sur l'éducation ; il s'en fiait à la puissance de la tradition et des mœurs. Caton l'Ancien savait agir en vieux Romain quand il sur\^eillait la toilette de son fils en bas âge, quand il dirigeait en personne et avec le plus grand soin l'instruction de l'entant plus âgé, quand il transcrivait de sa propre main, en gros caractères, des livres à son usage ^*. Mais depuis le temps de Caton, l'idée de l'Etat avait perdu de sa force et cela au détriment de l'éducation comme de la vie conjugale. La seule influence bienfaisante sur laquelle on eût pu compter était celle de la philosophie, mais elle ne s'adressait qu'à ceux qui avaient atteint l'âge de raison, soit au moins quatorze ans. Aux yeux des stoïciens, l'enfant était virtuellement un être raisonnable, et par suite digne d'intérêt, mais la question qui nous occupe tient peu de place dans l'éthique stoïcienne ^^. Force est donc de conclure que la Rome du temps de Cicéron se montra indifférente à cette importante matière, comme ce fut le cas pour l'Angleterre jusqu'à ces dernières années. L'intérêt dont elle est digne ne s'éveilla qu'à partir du moment où le christianisme reconnut le caractère sacré de l'enfance non seulement à cause de la parole du Maître, mais parce que les enfants sont héritiers de la vie éternelle.

Il y avait eu une fois à Rome une éducation très propre à former une race d'hommes et de femmes courageux et respectueux de leur devoir. Ce fut d'abord l'éducation des vertus domestiques auxquelles l'Etat trouva plus tard son compte. Alors la mère allaitait elle-même ses enfants et les soignait pendant leurs premières années. On s'occupait ensuite de développer les aptitudes phy-

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siques de l'enfant, de le former aux bonnes mani^ es, de , l'initier aux rites de sa religion et à ses devoirs envers l'Etat. De tout cela, il est vrai, nous n'avons guère pour garant que la tradition ; mais quand Varron nous décrit, dans un des précieux fragments de son traité, la manière dont il fut élevé chez ses parents, à Reate, en Sabine, nous pouvons être certains qu'il nous représente assez exactement ce qui se passait chez le vieux cultivateur romain^ ^. Il n'avait, dit-il, qu'une tunique et qu'une toge ; on luî permettait rarement de prendre un bain ; on lui enseignait à monter à cru ; tout cela n'est pas sans analogie avec la vie d'un jeune Boer avant la dernière guerre. Un autre fragment nous apprend encore que, suivant la coutume, les garçons et les filles servaient leurs parents à table ^'. Caton l'Ancien raconte, dans un fragment de ses œuvres conservé par Festus ^^, qu'on lui avait appris dès sa tendre enfance, à se montrer frugal, courageux et laborieux ; qu'il était constamment occupé aux travaux de la ferme, en Sabine, pays pierreux où il devait piocher et cultiver un sol siliceux. La tradition de cette saine éducation se conserva chez les Romains et contribua à leur donner une certaine idée des Sabins de l'Italie centrale, vrais types de ces hommes que l'on pouvait qualifier de jrugi :

rusticorum mascula militu7n proies, Sabellis docta ligonihus versare glebas, et severae matris ad arbitrium recisos fortare justis 1^.

L'enfant apprenait aussi à se conduire avec obéissance et décence ^^. Dans cette Vie de Caion que nous avons déjà citée, Plutarque, après avoir dit comment le père enseigna à son fils l'équitation, la boxe et la natation, ajoute : « Il faisait aussi grande attention à ne jamais laisser échapper un mot indécent devant son fils que s'il:

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