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l'opulence et le luxe toujours croissants avaient rendu nécessaires des serviteurs de tout genre dressés chacun à sa fonction spéciale ; à la campagne, dans les grands domaines qui tendaient à devenir toujours plus vastes et à exiger pour l'exploitation des capitaux toujours plus considérables, la demande de main-d'œuvre professionnelle ou ordinaire avait augmenté en proportion. La population de condition libre ne pouvait plus suffire à une demande aussi anormale, et aussi promptement exigible. Les basses classes, à la ville et à la campagne, n'étaient pas ] Q, ^^ aptes au travail requis soit par incapacité naturelle, soit ( par répugnance. Il ne convenait pas à un Romain de con- j dition libre d'obéir au doigt et à l'œil à un patron comme / y sont forcés, de nos jours, les coôimis et les subalternes! de tout genre ; il n'était nullement disposé non plus à s'engager comme serviteur dans une grande maison ; du reste, il n'avait pas subi le dressage nécessaire à la plus grande partie du travail exigé. Il était encore bien moins capable de rendre des services dans un grand domaine d'élevage. L'Etat lui prenait les meilleures années de sa vie pour le service militaire, devenu, comme on l'a remarqué justement, le vrai métier du Romain de condition libre. Heureusement ou malheureusement pour Rome, suivant le point de vue auquel on se place, on put se procurer indéfiniment une main-d'œuvre de toute qualité et de toute espèce, car les mêmes conditions anormales qui avaient créé la demande créèrent aussi l'offre. Les grandes guerres et l'enrichissement qui en résulta avaient eu pour conséquence la formation d'une classe capitaliste à laquelle la main-d'œuvre était indispensable ; de là l'origine d'un commerce d'esclaves tel qu'on n'en vit jamais, ni auparavant ni depuis.
Il est probable que le nombre des captifs réduits en esclavage avait été toujours en augmentant depuis le temps d'Alexandre et les guerres de ses successeurs entre eux et avec leurs voisins. Au second siècle A. C. la traite des esclaves avait trouvé un centre commode dans la
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petite île de Délos. Strabon nous apprend, dans un pas- , sage bien connu, qu'il s'y vendait jusqu'à dix mille (esclaves en un seul jour 2. Mais c'est à Rome même qu'au temps de Cicéron était le grand marché des esclaves, les guerres qui avaient augmenté le nombre des captifs ayant eu pour théâtre le centre et l'ouest du bassin de la Méditerranée. Des spéculateurs qui faisaient la traite accompagnaient toutes les armées partant de Rome ; après la bataille ils achetaient aux enchères les prisonniers puis entreprenaient le transport à Rome de tous ceux qu'ils jugeaient assez capables pour trouver un emploi en Italie ou qu'on n'avait pas pu vendre dans la province même oti la guerre avait eu lieu. Même si l'on tient compte de l'exagération possible des chiffres qui nous ont été transmis, le nombre des esclaves devenus disponibles est si énorme qu'il passe toute croyance. Quelques exemples suffiront pour nous donner une idée de certains procédés, qui ont eu pour la société romaine des conséquences durables et déplorables.
I Après la campagne de Pydna et la chute du royaume de Macédoine, Paul Emile qui se distinguait pourtant de tous ses contemporains par l'humanité de ses sentiments, fit vendre comme esclaves, sur l'ordre du Sénat, cent cinquante mille citoyens libres des communes épirotes du parti de Persée ^. Après la guérie contre les Cimbres et les Teutons, soixante mille des premiers et quatre-vingtdix mille des seconds furent, dit-on, mis en vente * ; on peut douter de ces chiffres, que la conformité de leur total avec celui des précédents rend suspects ; mais, en tout cas, le nombre des captifs fut énorme, cela est incontestable. César, plus humain lui aussi que la plupart des Romains, nous dit lui-même qu'il vendit immédiatement après la prise d'Aduatuca, sur les lieux et en une seule fois, cinquante-trois mille prisonniers ^. Bien entendu, tandis que toute guerre petite ou grande diminuait la population libre par les massacres, les pestes ou les captures, elle augmentait encore le nombre des esclaves.
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Cicéron, lui aussi, après sa campagne de Cilicie et la prise de la forteresse de Pindénissus, se comporta comme tous les autres généraux. Une de ses lettres à Atticus nous laisse entrevoir le procédé ; « le troisième jour des Saturnales on vendit les esclaves », dit-il ^. Ce serait commettre une fâcheuse erreur historique que de demander à ces généraux romains, hommes cultivés cependant, la moindre compassion pour leurs victimes ; l'hérédité avait si profondément façonné leur état mental qu'ils ne voyaient, dans leurs captifs, qu'un simple butin légitime propriété du vainqueur ; prisonniers, les Romains auraient eu le même sort, et ils ne montraient que peu de pitié même les uns pour les autres. Quand César, en 49, en l'espace de quelques mois, renvoya dans leurs foyers deux armées romaines qui s'étaient rendues à lui, l'une à Corfinium et l'autre en Espagne, il obéissait certainement à des motifs politiques ; nous pouvons espérer pourtant qu'il lui aurait répugné, à lui du moins, sinon à ses soldats, de voir des citoyens romains devenir les esclaves de leurs propres camarades "^ .
La guerre était donc la source principale où l'on s'approvisionnait d'esclaves, mais ce n'était pas la seule. Quand la traite prospère, il y a bien des moyens de l'alimenter. A l'époque dont nous parlons, dans tout l'Empire et dans les pays au delà des frontières, ce n'étaient que rapts et brigandages au milieu des troubles qui sévissaient. Les pirates de Cilicie, avant leur extermination par Pompée en 66, fourmillaient ; ils faisaient des descentes sur les côtes italiennes, empoignaient leurs victimes et s'en défaisaient sans difficulté au marché de Délos. Cicéron, dans son discours pour la nomination de Pompée, raconte que des enfants de bonnes familles avaient été enlevés à Misène sous les yeux d'un préteur romain ^. César lui-même, dans sa jeunesse, fut capturé par des pirates et eut de la peine à leur échapper. Dans l'Italie proprement dite, où il n'y eut aucune police avant qu'Auguste y mît ordre, les rapts étaient assez fréquents ; des rôdeurs
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(grassatoresj — c'étaient souvent des esclaves fugitifs des grands domaines — hantaient les grandes routes et s'emparaient du voyageur solitaire qui disparaissait et allait finir ses jours dans quelque prison à esclaves ^. Varron, énumérant les qualités nécessaires aux serfs des grands domaines d'élevage, nous dit qu'on devait les choisir assez vigoureux pour défendre les troupeaux contre les bêtes sauvages et contre les brigands aussi dangereux pour l'homme que pour le bétail. Il semble bien que les marchands de chair humaine ne cessaient pas d'exercer leur industrie même dans des pays paisibles, où l'on pouvait se procurer la marchandise désirée. Ce sont eux qui fouillèrent de fond en comble les royaumes de de l'Asie Mineure, et quand Marins demanda à Nicomède, roi de Bithynie, des soldats pour la guerre contre les Cimbres, le roi répondit qu'il ne pouvait envoyer personne, les marchands d'esclaves ayant passé par là ^°. Tout le monde se rappelle le vers où Horace fait allusion à l'abondance et au bon marché des esclaves venus de Cappadoce^. Il y avait encore deux moyens de se procurer des escla- \'es, moins efficaces, il est vrai, que les précédents et dont, par suite, nous parlerons peu. D'abord on pratiquait l'élevage des esclaves et, dans les domaines ruraux, on en faisait souvent une affaire ^^. Varron le recommande pour les grandes fermes à moutons, sous certaines conditions ^^. Quelques vers d'Horace sont de nature à faire croire que dans les fermes moins étendues, où l'on avait besoin d'esclaves de meilleure qualité, la possession d'esclaves nés et élevés sur le domaine passait pour un signe de richesse : « ditis examen domus ^* ». Bn second lieu, un certain nombre d'hommes de naissance libre avaient été réduits en esclavage en vertu de la loi sur les dettes. Tel fut souvent le cas aux premiers temps de l'histoire romaine ; nous ne pouvons pas certifier qu'il en fût de même à l'époque de Cicéron. Nous avons parlé des cris de détresse des citoyens pauvres lors de la conjuration de Catilina, ce qui semblerait prouver que la vieille loi
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' était encore en vigueur et il paraît bien que, du temps de Varron, des petits cultivateuis endettés envers les grands propriétaires, se virent réduits à un état de demi-esclavage et durent donner gratis leur travail pour s'acquitter ^^. Mais il n'y a rien là de comparable, comme sources de la
^main-d'œuvre servile, à la guerre et au commerce des esclaves.
L'offre étant pratiquement illimitée, les prix étaient comparativement bas et aucun Romain jouissant de quelque aisance n'était obligé de se passer d'esclaves. Il n'avait qu'à se rendie lui-même ou à envoyer son intendant à l'un des marchés, comme le temple de Castor ^^, par exemple, où les marchands d'esclaves (mangones) exhibaient leur marchandise sous la surveillance des édiles ; il y pouvait choisir l'espèce dont il avait besoin : il en trouvait à tous les prix, à partir de deux cent cinquante francs. I On exposait l'infortuné comme nous le faisons de nos jours pour les chevaux •\i1,éta.it loisible de ledévêtir, de le tâter, de le faire trotter, c\e lui in"îligêr les traitements les plus indignes i il va sans dire que les marchands ne se gênaient pas pour pratiquer toutes les fraudes en usage chez les maquignons d'aujourd'hui^'. Un article de prix, un Grec, par exemple, capable de servir de secrétaire ou de bibliothécaire, comme le cher Tiron de Cicéron, un domestique muni d'un bon certificat de cuisinier ou en état de remplir quelque office spécial dans une maison opulente se payait cher. Dès le temps de Caton l'Ancien, un seul esclave de choix coûtait une forte somme et Caton devenu censeur en 184 A. C. tenta de faire baisser les prix en élevant les droits sur la vente ^^. Nous n'avons pas la cote des cours pour l'époque "dont nous traitons : Cicéron parle souvent de ses esclaves, mais n'en indique pas les prix. Les articles de fantaisie coûtaient bien entendu des prix énormes ; nous savons par Pline qu'Antoine le triamvir paya vingt m.ille francs pièce deux jeunes jumeaux destinés à servir comme pages peut-être pour satisfaire un caprice de Cléopâtre ^^. Il est certain, d'autre part.
qu'on pouvait se procurer à très bon marché, pour la ville ou pour la campagne, des esclaves ordinaires, mais qui n'étaient propres qu'aux bas emplois ; et le nombre de ceux-là dut être très grand dans la ville seule.
Il est malheureusement impossible d'évaluer avec quelque probabilité d'exactitude le nombre des esclaves résidant à Rome. Beloch ^o remarque judicieusement que les familles en possédant quelques centaines ne pouvaient pas être nombreuses ; or, il cite la déclaration de Philippus, tribun en 104 A. C, affirmant qu'il n'y avait pas dans l'Etat romain plus de deux mille personnes jouissant de quelque fortune ^^. Pour base de ses calculs, il est obligé de prendre la proportion entre la population libre et la population servile telle qu'elle était dans la seule ville de l'Empire sur laquelle nous soyons exactement renseignés, soit Pergame, oii on comptait un esclave pour deux personnes libres ^^. Supposant que la population de condition libre fût à Rome, au temps d'Auguste, de cinq cent mille
\ âmes ou un peu plus, y compris les pérégrins, il arrive au chiffre de deux cent quatre-vingt mille environ pour la population servile ; cette évaluation peut être à peu près exacte ; mais il faut se rappeler qu'elle n'a que la valeur
/d'une conjecture.
Après avoir tenté de donner au lecteur quelque idée des conditions qui créèrent une importante demande de main-d'œuvre aux deux derniers siècles A. Cet des circonstances qui permirent au travail servile d'y satisfaire, il nous reste à examiner la question de l'esclavage du point de vue économique, légal et moral. En d'autres termes, nous nous demanderons : 1° de quelle façon l'abondance de la main-d'œuvre servile affecta l'économie sociale de la population libre ; 2^ quelle était la situation de l'esclave aux yeux de la loi, comment il était traité et quelles étaient pour lui les chances d'affranchissement ; 3° quelles furent pour les esclaves eu2 -mêmes et pour leurs maîtres les conséquences morales de ce vaste système esclavagiste. 1° Du point de vue économique, la question la plus