LA POPULATION SERVILE I
intéressante est de savoir si la main-d'œuvre servile gêna sérieusement l'industrie libie. Il est, par malheur, très difficile d'y répondre. On peut conjecturer que le nombre fabuleux des esclaves ne fut pas favorable au travail libre; mais quand il s'agit d'en venir aux faits, c'est une autre affaire. Pour l'esclavage rural, il y a quelques témoignages sur lesquels nous pouvons étayer nos conclusions ; ils ont été dernièrement colligés et utilisés ; mais quant à la main-d'œuvre urbaine aucune recherche n'a encore été faite 23 et les documents à notre disposition sont à la fois moins complets et plus difficiles à manier.
Nous avons déjà vu (chap. II), que le Romain de condition libre ne manquait pas d'ouvrage à Rome. Friedlânder, la meilleure des autorités pour tout ce qui concerne la vie sociale à la ville, ne craint pas d'affirmer que même aux premiers temps de l'Empire un homme de condition libre trouvait toujours du travail s'il en avait^enyie ^*. Cette assertion fût-elle un peu exagérée, elle nous prémunirait contîe la tentation d'adopter trop promptement l'opinion contraire et de nous représenter la population libre comme une foule composée de misérables oisifs. En somme, tous les tém-oignages concordent pour donner raison à Fiiedlànder, au moins pour l'époque dont nous nous occupons. Il fallait bien que le Romain pauvre pût trouver des moyens d'existence ; le froment qu'il consommait n'était pas cher, mais toujours est-il qu'il ne lui fut livré gratis que vers la fin de la République ^^. Comment aurait-il fait pour se procurer les six as et un tiers que coûtait un modiiis de froment ? et le couvert ? et le vêtement ? On ne les obtenait pas pour rien. Nous savons aussi que les corporations professionnelles existaient encore au dernier siècle de la République ^^, quoique la plus grande partie en eût été supprimée, parce qu'elles s'étaient transformées en clubs politiques fort malfaisants. En supposant que ces corporations fussent composées de petits patrons, il y a de bonnes raisons de croire que ceux-ci avaient recours surtout à la main-d'œuvre libre. En effet, des ho m-
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mes de leur condition n'auraient pas pu, suivant toute probabilité, se procurer facilement le capital nécessaire et le placer, non sans risques, en esclaves assez nombreux qu'il aurait fallu nourrir et loger et dont la vie aurait été très précaire dans une ville surpeuplée et malsaine. Ici et là, sans doute, nous rencontrons la mention d'esclaves occupés dans des fabriques, par exemple au temps de Plante, si le passage où il en parle n'est pas une traduction du grec
An te ihi vis inter istas versarier
prosedas, pistorum arnicas, reginas alicarias,
miseras schoeno delihutas servilicolas sordidas ?
P0ENUI.US, 265 sqq.
En somme, on peut admettre, à défaut d'une étude plus approfondie de la question, que les esclaves romains appartenaient pour la plus grande partie aux familles riches de l'aristocratie, qui ne les employaient pas, en général, à des industries productives, mais aux travaux domestiques indispensables dans des maisons opulentes ^^. Suivant toute probabilité, les recherches futures prouveront que les travailleurs de condition libre trouvaient de l'occupation plus facilement que nous ne le croirions au premier abord. Rien que nous sachions ne nous permet de supposer une de ces rivalités entre le travail libre et le travail servile qui causent de l'animosité. I^a main-d'œuvre servile avait, croyons-nous, comblé une lacune due à des circonstances anormales et n'évinça pas entièrement la main-d'œuvre libre, mais elle tendit, de plus en plus, à l'entraver et sans aucun doute elle contribua à accréditer des idées sur le travail en général qui le firent considérer comme dégradant ^^. Ces immenses familles urbaines dont l'historien de l'esclavage dans l'antiquité a parlé en détail ^^, appartiennent plutôt à l'époque du Premier Empire qu'aux derniers temps de la République. I^a preuve de leur existence se trouve surtout dans Sénèque, dans