‹ La vie sociale à Rome au temps de CicéronChapitre 36 sur 50 · LA POPULATION SERVILE I · texte numérisé non relu

LA POPULATION SERVILE I

saire de recourir au travail libre. Leur journée finie, les esclaves recevaient leur nourriture, puis on les enfermait pour la nuit ; en cas de nécessité on les mettait aux fers ^^. Ces malheureux n'étaient que des outils vivants, comme dit Aristote, et l'administration de ces domaines était aussi simple que celle d'un atelier. La main-d'œuvre libre en est complètement exclue ; mais dans les exploitations agricoles proprement dites, il n'en fut pas de même, heureusement ; sinon l'influence économique de l'esclavage serait devenue tout à fait funeste. En fait, l'introduction en Italie d'une main-d'œuvre servile abondante y rendit des services importants à l'agriculture au dernier siècle A. C. et contribua à ranimer sa prospérité en lui fournissant la main-d'œuvre nécessaire à une époque où la maind'œuvre libre était introuvable. Quelque lamentables qu'aient pu en être, d'autre part, les conséquences, surtout dans les grands domaines, l'histoire économique de l'Italie, si jamais on l'écrit, devra tenir compte à l'esclavage de certains avantages. ^

2° Aux 3-eux de la loi, l'esclave n'était pas une personne (persona) mais une chose (res) ; il n'avait aucun des droits d'un être humain ; il ne pouvait ni se marier ni posséder ; il n'était qu'un bien-meuble ^^ qu'on pouvait transférer comme tout autre. Durant la République, la loi le laissa sous la dépendance absolue de son maître, qui avait sur lui droit de vie et de mort (ius vitae necisque) et pouvait lui infliger tous les châtiments : le mettre aux fers et sel / 1 servir de lui à son gré sans appel à aucune juridiction I m supérieure. Telle était la situation légale des esclaves ; mais il arrivait souvent à ceux qui possédaient quelque instruction spéciale, qui servaient en qualité de secrétaires, de bibliothécaires, de médecins ou même de domestiques personnels, d'être en relations intimes et agréa- / blés avec leurs maîtres ^^ ; aucun esclave n'avait à craindre j / | des châtiments avilissants quand il appartenait à un|iC>; / propriétaire bienveillant et humain. Cicéron et son ami Atticus avaient tous deux des esclaves qu'ils appréciaient

non seulement comme serviteurs, mais comme amis. Cicéron aima tendrement Tiron, qui édita les lettres de son maître après la mort de celui-ci et qui a droit en conséquence à notre éternelle gratitude. Celles que Cicéron adressa à Tiron quand cet ami tomba malade à Patras, en 50 A. C, comptent parmi les écrits les plus touchants que l'antiquité nous ait laissés *'. « Je t'aime pour toi et pour moi, écrit Cicéron. L'un de ces sentiments dit : reviens bien portant ; l'autre : reviens bien vite ; mais le premier a le dessus. » Atticus avait son Alexis, un second Tiron, comme l'appelle Cicéron ^^ et d'autres collaborateurs qu'il employait à copier les ouvrages qu'il éditait ce qui fut une des nombreuses occupations d' Atticus. IvCS esclaves de ce genre finissaient par être affranchis tôt ^fX ou tard ; c'est-à-dire qu'ils cessaient d'être une chose pour devenir une personne. La facilité avec laquelle s'opérait cette transformation est la seule excuse qu'on puisse alléguer en faveur de l'esclavage. Suivant la forme la plus ancienne et la plus efficace de la manumission (vindicta), une cérémonie légale en présence d'un préteur t toujours facile à trouver était nécessaire et il n'y avait 1 point d'autre condition de validité. En général le maître a\ désireux d'affranchir un esclave de son vivant avait recours à cette formalité, mais un grand nombre d'esl claves étaient affranchis moins régulièrement, par exemple, en vertu du testament de leur maître **.

Ainsi deux faits principaux dominent la situation légale de l'esclave : il était complètement dans la dépendance de son maître, aucune loi n'intervenant jamais pour le protéger ; il avait bien des chances d'être affranchi si sa . conduite était bonne et, une fois affranchi, il devenait L *7i^ P^^ c^^^ seul citoyen romain (libertus ou libertinus ^), *■ jouissant de tous les droits civils, mais restant, suivant f la coutume traditionnelle, dans un certain état de^dépe^- * ydancemoral^ vis-à-vis de son ancien maître, obligé au respect envers lui et tenu de lui prêter son aide au besoin. Rapprochons ces deux faits principaux des conditions

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de la vie romaine tels que nous les avons esquissés et nous verrons qu'ils eurent des conséquences politiques d'une assez grande importance.

Tout d'abord représentons-nous bien que la ville de Rome contenait au moins deux cent mille êtres humains sur lesquels l'Etat n'avait aucun contrôle. Tous les délits sérieux ou insignifiants qui tombent sous la juridiction de nos tribunaux correctionnels, s'ils étaient commis par un esclave, ne relevaient que de l'autorité de son maître qui seul avait qualité pour le punir. Quand la famille était très nombreuse, il arrivait, dans la majorité des cas, que le maître n'était informé de rien. L'esclave était donc soumis à une juridiction privée analogue à celle du seigneur sous le régime féodal, le seigneur ayant ses prisons et ses gibets. Les conséquences politiques de ces deux faits furent à peu près les mêmes dans les deux cas. Le seigneur féodal, avec sa juridiction personnelle et ses armées de vassaux, mit en danger le gouvernement régulier et l'unité nationale jusqu'au moment où un roi fort le fit rentrer dans l'ordre ; de même, le^jnaître d'une nombreuse famille comprenant plusieurs centaines d'esclaves, échappa à tout contrôle de l'Etat et devint un péril sérieux pour le bon ordre de la capitale. Les esclaves jouèrent un rôle important dans les troubles politiques au temps de Cicéron. Saturninus, à l'époque de Marins, attaqué par celui-ci sur l'ordre du Sénat, fit arborer un de ces pileus, symbole de la liberté, sorte de bonnet dont les affranchis avaient coutume de se coiffer. Ce signal devait annoncer aux esclaves de la ville qu'ils pouvaient compter sur leur affranchissement s'ils prenaient parti pour Saturninus ^'^. Quelques années plus tard. Marins, à son tour, attaqué par S^'lla, suivit l'exemple de Saturninus. Catilina en 63 crut possible, suivant Salluste, de soulever les esclaves urbains pour qu'ils prêtassent leur aide à ses menées révolutionnaires ; un grand nombre accoururent ; puis il renonça plus tard à ce projet, qui aurait risqué de créer une confusion dangereuse entre la cause des citoyens et celle des esclaves ^^.

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C'est alors que, pour la première fois, nous entendons parler d'esclaves gladiateurs mis au service de la politique. I,e printemps suivant, Cicéron eut à défendre P. SuUa, accusé, entre autres choses, d'avoir acheté des gladiateurs durant la conjuration et cela dans des intentions séditieuses ; et le Sénat eut à prendre des mesures pour disperser et diriger sur Capoue ou d'autres villes municipales éloignées ces bandes dangereuses. Nous savons que plus tard des particuliers en enrégimentèrent à leur usage et, dans les dernières années de la République, le gouvernement perdit tout contrôle sur cette soldatesque ^^. Cicéron, dans son plaidoyer pour Sestius, affirme que Clodius, durant son tribunat, sous prétexte d'organiser des corporations (collegia), avait levé des esclaves pour se servir d'eux dans les émeutes, les massacres et les rapines qu'il méditait. Bn supposant même qu'il y ait là quelque exagération, il faut bien admettre que les procédés de ce genre ne passaient pas pour impossibles ^*. Ive rôle des esclaves ne se bornait pas à servir de suppôts ou de gardes du corps aux révolutionnaires ; il appert de la correspondance de Cicéron que, partie importante du tiain des grands personnages, ils pouvaient exercer une certaine influence sur les élections et dans d'autres circonstances politiques. Quintus Cicéron, dans son petit traité de la brigue ^^, presse son frère de s'efforcer de gagner la bienveillance des électeurs de sa tribu, de ses voisins, des clients, des aô'ranchis et des esclaves même, « car^ dit-il, presque tous les propos qui touchent à la réputation d'un homme ont une origine domestique ». Marcus lui-même, dans la dernière lettre qu'il écrivit avant de s'expatrier, en 58 A. C, déclare que tous ses amis ne cessent de lui promettre non seulement leur concours, mais celui de leurs clients, de leurs affranchis et de leurs esclaves. Ces promesses auraient été tenues, sans aucun doute, si Cicéron était resté en Italie et avait consenti à en profiter 56.

Cette mention des aô'rancliis dans la lettre de Cicéron

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nous rappelle les résultats politiques de l'affranchissement, second fait à envisager dans l'aspect légal de l'esclavage à Rome. Le plus important de ces résultats fut l'importation de sang étranger à Rome et son influence sur l'ensemble des citoyens romains qui, longtemps avant le temps de Cicéron, se composait en grande partie d'affranchis ou de leurs descendants. C'est à cela que Scipion Emilien fait allusion pai la fameuse apostrophe dans son discours au peuple après la prise de Numance : « Silence, vous autres, vous n'êtes pas vraiment des fils de l'Italie l » (Val. Max. 6. 2. 3). Si, du moins, l'affranchissement avait été contrôlé et surveillé par l'Etat, il aurait fait plus de bien que de mal. Bien des hommes célèbres qui ont joué leur rôle dans la littérature romaine étaient des affranchis, comme les poètes Livius Andronicus, Csecilius, Térence, Publilius Syrus ; comme Tiron et Alexis et un peu plus tard Verrius Flaccus, un des plus savants hommes qui aient écrit en latin. Mais l'accroissement du nombre des esclaves, la facilité avec laquelle on les affranchissait eurent pour conséquence l'émancipation d'une foule de coquins pour un petit nombre d'hommes de valeur. L'exemple le plus frappant que nous en puissions citer est l'affranchissement par Sylla de dix mille esclaves qui, suivant la coutume, prirent son nom de Cornélius. Destinés, dans la pensée du dictateur, à défendre au besoin par les armes sa constitution et à en assurer la permanence, ils ne servirent qu'à créer à l'Etat de sérieux dangers lors de la conjuration de Catilina. César, plus sensible que ses contemporains à ce genre de péril social, expédia un grand nombre d'affranchis — « la majorité » des colons, dit Strabon ^^, — à Corinthe quand il la releva de ses ruines. Denys d'Halicarnasse, écrivain contemporain d'Auguste, de séjour à Rome, fait une description effrayante des funestes effets de la manumission pratiquée sans discernement et sans contrôle légal ^^.

« Bien des personnes, dit-il, s'indignent de voir affrancliir des gens sans aveu, et blâment la coutume qui leur

attribue le droit de cité dans un Etat souverain dont la destinée est de gouverner le monde. Quant à moi, je doute qu'il faille abolir entièrement ces pratiques, crainte de pis ; je préférerais qu'on instituât si possible un contrôle pour remédier à l'invasion de l'Etat par taat de gens si mal famés. Les censeurs ou au moins les consuls devraient se renseigner sur le compte de tous ceux que l'on propose d'affranchir et s'enquérir de leur origine, des raisons et du mode de leur affranchissement en procédant de la même manière que pour les chevaliers. Il faudrait inscrire les noms de tous ceux qui seraient jugés dignes du droit de cité sur les tablettes distribuées dans les tribus, en y mentionnant l'autorisation de résider dans la ville. Quant à la foule des gredins et des criminels, on devrait les expédier au loin, sous prétexte de fonder quelque colonie, »

Ces remarques judicieuses sont probablement l'expression d'un sentiment commun aux meilleurs citoyens. Auguste tenta de restreindre le pouvoir du propriétaire en matière d'affranchissement. Ses efforts n'eurent pas grand succès ; les circonstances anormales qui avaient amené à Rome des familles d'esclaves très nom.breux réagirent inévitablement, par l'effet de la manumission, sur l'ensemble des citoyens. En cela, comme en beaucoup d'autres choses, Rome devait payer cher la souveraineté du monde civilisé. On me permettra de citer ici les éloquentes paroles par lesquelles l'historien français Wallon,, dans le grand ouvrage où il a traité le sujet de V Esclavage dans l'antiquité comme un savant qui fut aussi un homme d'Etat pouvait seul le faire, a résumé la question de l'émancipation :

« L'affranchissement, si large qu'il paraît être à Rome, vers le commencement de l'Empire, ne fut donc pas un -acheminement à la suppression de l'esclavage, mais une suite naturelle et forcée de l'institution même une issue par où se déversait l'excédent d'une époque trop abondante en esclaves ; un moyen de renouveler cette masse, gâtée avant d'être usée, par l'influence délétère de cette

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condition. Comme une eau détournée de son libre cours se corrompt dans le bassin qui la retient captive, on la rejette alors, mais, rendue libie, elle ne sera pas autre que ce qu'elle était devenue, croupissante ; et de même il ne faut pas attendre que ces instincts faussés par l'esclavage, ces habitudes dépravées dès l'enfance, se réforment et se redressent dans l'âme de l'affranchi sous l'influence d'une tardive liberté. Jeté au sein d'une société viciée elle-même par le mélange de l'esclavage, il y devint plus librement mauvais, plus dangereusement encore. Ainsi l'affranchissement ne remédiait point au dépérissement des citoyens ; il ne servit pas même à rendre meilleure la condition des esclaves ^^. »

30 Quels furent les effets moraux du système esclavagiste à Rome : a) sur les esclaves ? b) sur les maîtres de condition libre ?

Quant aux esclaves eux-mêmes, notons d'abord deux faits dont il est indispensable d'apprécier toute la portée. Rappelons-nous que la plus grande partie d'entre eux, à Rome comme à la campagne, provenait des pays limitrophes de la Méditerranée. Ils y avaient vécu dans un état de civilisation rudimentaire où se trouvaient cependant les germes d'un progrès futur : liens naturels créés par la race, la parenté ou l'habitat ; communauté de la tribu, de la famille ou du village ; ils avaient chacun leur religion, leurs coutumes, leur gouvernement. La captivité sur une terre étrangère, leur condition servlle, rompirent ces liens une fois pour toutes. Par exemple, les cent cinquante mille êtres humains que le vainqueur de Pydna vendit en Epire comme esclaves, tous ceux du moins qui furent transportés à l'étranger — et ce fut sans doute la grande majorité — se virent, par là même, privés pour le reste de leurs jours, de toute vie de famille, de toute vie sociale, du culte qu'ils tenaient de leurs ancêtres, en somme de tout ce qui pouvait agir comme lien moral et comme correctif des instincts vicieux. Nous n'avons pas à nous occuper ici des déplorables conséquen-

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ces de la dépopulation pour les pays conquis, mais elles furent certainement très graves et on doit en tenir compte au nombre des causes diverses qui contribuèrent plus tard à affaiblir l'Empire romain tout entier ^. Ce qui nous importe ici, c'est qu'une grande partie de la population, à Rome et dans l'Italie, se composa désormais d'êtres humains privés de tout moyen de se développer moralement et socialement. Il est superflu d'insister sur le résultat inévitable : l'introduction dans l'Etat romain d'un élément corrupteur dangereusement puissant.

Voici le second fait qu'il importe de bien saisir. Aux premiers temps de l'esclavage, les esclaves étaient originaires de l'Italie même ; ils travaillaient à la ferme sous les yeux du maître ; ils pouvaient et devaient même prendre part à la vie de la famille, voire à ses rites religieux ; ils subissaient ainsi, quand les circonstances étaient favorables, une influence moralisatrice ^^. Mais, vers la fin de la République, la majorité des familles qui possédaient un grand nombre d'esclaves devenaient de plus en plus incapables d'exercer une influence morale quelconque. A la ville, il ne restait plus à l'esclave ordinaire qji n'avait pas pour son maître l'attachement qu'un homme cultivé comme Tiron éprouvait pour Cicéron, d'autre idéal moral que l'obéissance passive ; pour lui, la plus haute vertu consistait à suivre exactement les ordres donnés et la crainte du châtiment était la seule sanction qu'il connût. ly' esclave urbain tel que nous le vo3^ons dans Plante ne nous apparaît pas sous l'espèce d'un être misérable, privé de toute jouissance, mais comme un menteur et un voleur résolu à attraper son monde et dépourvu de toute conscience ^^. Nous n'avons qu'à nous rappeler que l'esclave devait souvent se croire obligé par l'obéissance, seule vertu qu'il connût, à commettre de mauvaises actions, pour comprendre qu'il y avait là une plaie qui menaçait d'empoisonner la famille romaine. ■« Nec turpe est quod dojninus juhet ^. »

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Le propriétaire résidait rarement dans ses grands domaines à la campagne ; les serfs y étaient sous le contrôle d'autres esclave^ promus à la dignité de surveillants en récompense de leur bonne conduite ou de leur intelligence. Les esclaves des grandes fermes destinées à l'élevage du mouton ou du gros bétail étaient, nous l'avons vu, des espèces de sauvages. On peut juger de leur moralité par l'histoire de ce maître qui répondit à quelques-uns d'entre eux qui se plaignaient de manquer de vêtements qu'ils n'avaient qu'à en dépouiller les voyageurs qu'ils rencontreraient ^^. Les ergastula, ces prisons où l'on tenait habituellement les esclaves enchaînés, où on les traitait comme des bêtes, semèrent dans toute l'Italie les germes d'une démoralisation permanente ^^. En revanche, dans les domaines de moindre étendue, cultivés en olivettes et en vignobles, leur condition était meilleure et le propriétaire doué de quelque humanité qui choisissait avec soin ses intendants pouvait ranimer chez ses esclaves quelque chose de l'ancien sentiment de participation aux occupations communes, et à la vie de la famille. Dans un chapitre intéressant, Varron conseille au propriétaire de veiller au choix de son fermier et de se l'attacher en l'autorisant à prendre femme et à amasser un pécule ; il insiste même pour que celui-ci ait recours, pour se faire obéir, à la parole et non aux coups ^^. C'est là, du reste, tout ce que notre auteur nous dit de la condition de l'esclave ordinaire dans une ferme ; il ne semble pas s'être jamais douté, non plus qu'aucun Romain de son temps, que le travail serait mieux fait par des hommes chez qui leur condition n'aurait pas aboli tout sens moral ; que l'esclave travaille à contre-cœur et sans intelligence, parce qu'il n'a plus d'espérance, parce qu'il n'a plus le sens de cette conduite conforme au devoir qui l'amènerait à trouver de la joie dans le travail de ses mains. Les derniers stoïciens ont peut-être reconnu que les esclaves étaient virtuellement des être moraux ; le christianisme donna sa sanction à la soumission au devoir comme acte

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moi al consacré par une autorité divine ; les progrès furent lents ^'.

Enfin, il est facile de se figurer les effets pernicieux du système esclavagiste sur les maîtres eux-mêmes, et les Romains qui ne possédaient pas d'esclaves durent en pâtir eux aussi. Il est vrai, comme nous l'avons vu, que l'esclavage n'évinça pas la main-d'œuvre libre, mais il contribua à créer une classe d'hommes de condition libre oisifs et sans moralité. Il y a longtemps qu'un auteur américain, le professeur Cairn, dans son livre sur l'esclavage en Amérique avant la guerre de Sécession, a comparé avec raison les « petits blancs » des Etats du Sud à la population oisive de Rome vivant de blé à bon marché et toujours prête à toute sorte d'excès ^^. Pour les grands propriétaires d'esclaves, le mal fut beaucoup plus grave, quoique peut-être moins apparent au premier abord. La possession d'une horde de serfs paralysa à demi le sens moral du maître, parce qu'il ne se croyait aucune responsabilité envers un si grand nombre de gens avec lesquels il se trouvait en contact chaque jour et à chaque heure. Lorsqu'un homme a complètement à sa merci la plupart de ses serviteurs ou des travailleurs occupés sur ses terres, quand aucun contrat ne règle leurs rapports mutuels, il perd tout sentiment de devoir et d'obligation non seulement envers eux, mais envers d'autres qui ne sont pas en son pouvoir. N'est-il pas indubitable que ce manque du sentiment de la justice et de l'équité, surtout envers les provinciaux, mais même envers des concitoyens, que nous avons signalé dans les deux classes supérieures de la société, provint, en grande partie, de l'exercice constant d'un pouvoir absolu, et de l'habitude que prit le maître de regarder les serviteurs dont les soins lui assuraient toutes les jouissances du luxe, comme sans droits ni à son respect ni à sa bienveillance ? Pouvons- nous douter que l'indifférence pour la vie humaine qui se manifeste alors par un goût croissant pour les jeux sanglants du cirque et pour les combats de gladiateurs et

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par l'incroyable cruauté des vainqueurs pendant les guerres civiles fut une des conséquences de l'inconscience avec laquelle on cultivait chez l'enfant l'humeur despotique ^^ ?

C'est à peine si les hommes les meilleurs de cette époque, les Cicéron, les César, les Lucrèce, témoignent la moindre sympathie ou le moindre intérêt pour ces masses d'infortunés, esclaves ou hommes libres, qui peuplaient l'Empire romain. L'indifférence pour la souffrance d'autrui, sauf quand il s'agissait des classes privilégiées, était devenue comme une seconde nature. Pensons-y ; nous nous l'expliquerons mieux si nous n'oublions pas que, malgré la création d'œuvres philanthropiques nombreuses, c'est à peine si le riche, quand il n'est pas un homme exceptionnel, donne en passant une pensée à la détresse douloureuse de la population qui encombre nos grandes villes. L'insensibilité commune à la nature humaine devint, sous la pernicieuse influence de l'esclavage, un aveuglement absolu, et les yeux ne s'ouvrirent qu'au moment où le christianisme répandit dans le monde entier une lumière nouvelle avec la doctrine d'une fraternité universelle.

NOTES

^ YoirDer Rômische Gutsbeirieb, par H. GuMMERUS, réimprimé d'après Klio, 1906, spécimen excellent de recherches sur l'économie politique, E. Meyer, Die Sklaverei im Alierium, p. 46 (dans les Kleine Schriften, p. 208 sqq.).

* Strabon, p. 668.

' TiTE-LivE, xi,v, 34.

* Id., Epit.. 68.

* César, B. G., 11, 33.

* ad AH., IV, 20, 5.

igO LA VIE SOCIALE A ROME

' Wai,lon [Hist. de l'Esclavage, vol. ii, p. 40) a noté que Virgile seul a. montré quelque pitié pour le sort des captifs, et cite E^iéide, m, 320 sqq., mais il s'agit d'une princesse et d'une princesse mythique. Aucvin poète du temps ne témoigne aucune vraie sympathie pour les captifs et les esclaves, sauf en effet, Virgile, Enéide, vn, 333.

* Cic, pfo lege Manilia, 12, 23. Plutarque, dans la Vie de Pompée, ajoute que les Romains occupant une belle position étaient capables de s'associer avec des pirates et s'enrichissaient par ce trafic scandaleux.

® Suétone, Aug., 32 : il s'agit de temps antérieurs à Auguste.

^o Varron, R. R.. Il, 10 ; DiODORE, xxxvi, 3, i.

" Horace, Epist., i, 6, 39.

^2 Varron, R. R., i, 17.

^' Ibid., 2, 10, 3.

^* Horace, Epode, 2, 65.

1' Voir GuMMERUS, op. cit., p. 63 qui considère V obaeratus de Varron„ comme l'éqmvalent de Vaddictus de la loi romaine sur les dettes.

1* Voir la description bien connue du Forum par Plaute, Curculio, v. 470 sqq ; Marquardt, Privaileben, p. 171 ; Wallon, op. cit., chap. 11.

" Aultj-Gelle, IV, 2 donne un extrait de l'édit des édiles destiné à remédier à ces escroqueries.

i« TiTE-LivE, XXXIX, 44.

" A^ H.. VII, 55. Cette histoire fournit vm bon exemple des escroqueries pratiquées alors : ces deux jeunes garçons n'étaient pas des jumeaux ; ils venaient de paj's différents, quoiqu'ils fussent exactement pareils.

*" Bevôlkerung, p. 403.

" Cic, de off., II, 21, 73.

^^ Galien, v, p. 49 éd. Kuhn ; Gahen était natif de cette grande ville^

^^ M. H. GtJMMERXJS vient de donner dans Klio, xiv (1914), p. 129 sqq. la première d'une série d'études économiques sous le titre : Die Rômische Industrie.

-* Sittengeschichte, i, p. 298 (6« édit.).

^^ Probablement par Clodius en 58.

^^ Asconiiis ad Cic. pro Cornel., édit. K. S., p. 67 ; Waltzing, Corporations pro/essionnelles, l, p. 90 sqq.

^' Le commerce de la boulangerie ne débuta, comme nous l'avons vu, qu'en 171. Plante mourut vers 1S4; Ou peut douter par suite du caractère romain de ce passage, ou bien l'allusion peut se rapporter à autre chose qu'à une boulangerie pubHque.

« Veux-tu t'acquoquiner aux prostituées de la rue, maîtresses des boulangers, déhces des garçons fariniers, misérables dégoûtant de parfums, sales rebuts des esclaves ! » Poenuli'S, 265 sqq.

^^ Voir im remarquable passage d'AthÉnée vi, p. 272^ sur l'emploi des esclaves à des travaux improductifs (cité par ]\L\rquardt, Privaileben, p. 159, n. 13).

^^ Salluste, p. ex., dit de sa propre vie après sa retraite qu'il ne s'occupait pas « agrum colendo aut venando servilibus oflFiciis », — Catil., 4.

2" Wallon, Histoire de l'Esclavage, vol. 11, ch. m.

31 Salluste, Catil., 12.

^* IV, 3, II et 12. PLUTARQUE dit que, en qualité de tribun miUtaire, Caton le jeune emmenait quinze esclaves avec ^^. Cato niinor, 9. Voir aussi dans VArgunientum d'Asconius in milonianam éd. K. S., p. 27, les escortes de Milon et de Clodius.

»3 Cato,R. R., 2, I.

3^ Au chapitre 135 il mentionne plusieurs villes où l'on pouvait se procurer d'autres objets de la meilleure quahté et au plus bas prix, par

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