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poussé par Caton, était disposé à refuser la faveur demandée, et cette alliance des sénateurs et des hommes d'affaires (ordinum concordia) , que la politique de Cicéron avait eu pour but principal de consolider en concentrant toutes les forces de la propriété pour les opposer au socialisme et à l'anarchie, fut si sérieusement ébranlée qu'elle cessa désormais de jouer aucun rôle politique.
Ces compagnies et leurs agents devaient causer à Cicéron de perpétuels embarras lorsqu'il devint, lui aussi, gouverneur provincial. Quand il fut chargé, en 51 A. C, \ du gouvernement de la Cilicie,il y trouva une population j incapable de payer ses impôts et obligée de recourir aux 1 prêteurs d'argent ^s pour obtenir d'eux les moyens de s'acquitter ; le voilà tiraillé entre ses sympathies pour ces infortunés provinciaux qui lui inspiraient une sincère pitié, et le souci des intérêts de la compagnie fermière et de ceux qui y avaient placé leurs fonds. Il avait essayé, par un édit qui précéda son arrivée dans la province, de tenir la balance égale entre ces intérêts opposés. Dans une lettre à Atticus, qui, en qualité de capitaliste, désirait fort apprendre ce qui se passait, il affirme qu'il soigne de son mieux les intérêts des publicains, qu'il les amadoue, les comble d'éloges, leur fait des concessions tout en ayant soin de les empêcher de commettre aucun méfait ^^ ; ces derniers mots ne devaient pas être du goût de son ami. Tous les gouverneurs provinciaux, surtout dans les provinces de l'Est, qui avaient, pendant près de trois siècles, servi de théâtre à des guerres continuelles, se trouvèrent, quand ils étaient honnêtes, en proie aux mêmes difficultés. On les assiégeait sans cesse de sollicitations en faveur des compagnies fermières ou de leurs agents ; les solliciteurs ne tenaient aucun compte de la condition des provinces ni de leurs facultés productives, tant la passion du lucre avait pris possession des Romains. On trouve dans la correspondance de Cicéron bien des sollicitations de ce genre adressées par lui-même à d'autres gouverneurs provinciaux, même à l'époque où il
administrait encore la Cilicie. Nous en donnerons deux exemples.
Le premier est une lettre à Publius Silius Nerva, propréteur de Bithynie, province récemment anne;xée à l'Empire par Pompée. Cicéron mande à son correspondant qu'il est lui-même en relations étroites avec les associés de la compagnie concessionnaire des droits de pâture dans la province, « non seulement parce que cette société ellemême est ma clionte, mais parce que je suis intimement lié avec la plupart des associés ». Pouvons-nous douter qu'il ne fût porteur d'actions ? Il presse Nerva de faire tout son possible en faveur de Terentius Hispo, promagister de la compagnie, et de lui assurer les moyens de traiter avec les communautés imposées ; il compte — nous sommes heureux de le reconnaître — sur le tact et la bonté du gouverneur ^^.
Nous citerons en entier une autre lettre de Cicéron adressée à son gendre Furius Crassipes, questeur de Bithynie ^^.
« Je t'ai recommandé de vive voix et du mieux que j'ai pu, la compagnie bithynienne et, soit déférence de ta part,, soit inclination naturelle, tu m'as paru tout disposé à tout faire pour lui être utile. Les intéressés se persuadent qu'une lettre de moi, où je consignerais de nouveau mes sentiments pour eux, avancerait beaucoup leurs affaires, et je m'empresse de me rendre à leur désir. Tu sais que j'ai toujours été porté de cœur pour l'ordre des publicains ; que je dois d'ailleurs de la gratitude aux services sans nombre que l'ordre équestre m'a rendus ; que j'aime tout particulièrement la compagnie bithynienne, et qu'enfin cette compagnie qui appartient à un ordre puissant et qui se compose d'hommes distingués, joue un grand rôle dans l'Etat. Elle est formée en effet de membres pris dans diverses sociétés et le hasard fait qu'ils sont presque tous mes amis, notamment l'homme qui en ce moment a le plus fort intérêt dans l'entreprise et y joue un rôle principal, P. Rupilius, son président. Les choses étant ainsi.
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je te recommande de la manière la plus instante Cn. Pupius, l'un des agents de la compagnie ^°. Veuille le seconder, le servir et faire, tant qu'il dépendra de toi, tout ce qu'il faut pour que ses opérations, tu le peux sans peine, répondent aux vues des mandataires. Je sais quelle est l'influence d'un questeur. Il t'est facile de défendre bien utilement et de faire prospérer les intérêts de la compagnie ; et c'est ce que je te supplie de faire. Tu me rendras personnellement fort heureux et tu apprendras en même temps) je te le garantis par expérience, que les associés de la compagnie bithynienne gardent le souvenir du bien qu'on leur fait et savent en témoigner leur reconnaissance. »
Que Cicéron, le plus compatissant des hommes publics romains, ait pu défendre avec tant de force et d'urgence les prétentions des compagnies et, comme dans cette seconde lettre, sans la moindre allusion aux intérêts de la province et de la population, cela nous permet de nous représenter comment d'autres, moins scrupuleux, ont pu se coaliser avec les capitalistes pour organiser le pillage dans des pays auxquels il ne manquait que la paix et un gouvernement bienveillant pour se remettre de siècles de misère. Une telle lettre est la plus forte critique que l'on puisse faire du pernicieux système de la ferme des impôts ; système qui allait être modifié, réglementé et réduit à l'impuissance par le gouvernement bienfaisant et éclairé du premier Empire.
Voyons maintenant comment s'exerçait l'activité de l'autre classe des gens d'afîaires, de ceux qui s'occupaient de banque et de prêts d'argent (negotiatores).
En faisant un tour dans la cité, lors de notre première promenade, nous avons remarqué, au nord du Forum, du côté exposé au soleil, les échoppes des banquiers (tahernae argentariaej. Ces banquiers ne furent à l'origine que des changeurs, comme leur nom l'indique ; ils ne tardèrent pas à former une classe spéciale de financiers qui répondit à un besoin nouveau dès que l'augmentation du
commerce et l'extension de l'Empire firent affluer à Rome une quantité de monnaies étrangères. Les communautés italiennes qui n'appartenaient pas à l'Etat romain frappèrent leur propre monnaie jusqu'au moment où elles obtinrent le droit de cité après la guerre sociale ; cela prouve qu'on eut besoin d'hommes dont ce fut le métier de connaître le cours des monnaies sur le marché de Rome. Au moment où Rome fut impliquée dans les affaires d'Orient, il circula dans la ville des tétradrachmes d'Antioche et d'Alexandrie, des drachmes de Rhodes, des cistophores des rois de Pergame, frappés plus tard dans la province d'Asie ^^. Les bénéfices produits par le commerce des changes, certainement fructueux, formèrent un capital qu'on put utiliser à garantir des dépôts et à faire des avances ; à elle seule, la possession d'une réserve monnayée destinée aux opérations du change devait influer sur le développement de la profession de banquier. De même, les essayeurs des monnaies (nummularii), par les mains desquels il en passait beaucoup, durent chercher à créer un commerce particulier outre leurs occupations officielles et publiques. Tous, argentarii ou nummularii peuvent être désignés par le terme général de feneratores, du mot fenus, intérêt qu'ils exigeaient dans leurs transactions. La profession passait pour honorable, l'honnêteté et l'exactitude dans les comptes étant nécessaire> pour y réussir ^^. Si le lecteur veut bien se reporter au plaidoyer de Cicéron pour Caecina (6, i6), il y verra que l'avocat s'en réfère à ces comptes ; cependant, selon toute j apparence, on ne les produisit pas alors devant le tribunal ; mais, dans les Nuits attiques d'Aulu-Gelle (xiv, 2), un juge, qui raconte un procès civil où il siégea, cite au nombre des documents produits les comptes du banquier ; (mensae rationes). Il semble que V ar gentarius fût prêt à se charger de presque toutes les opérations qu'un banquier moderne exécute pour son client : à recevoir des dépôts d'argent, soit à la disposition du dépositaire, soit comme placement portant intérêt ; à effectuer des versements pour le compte d' autrui contre un mandat à ordre âna-
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logue à notre chèque ^ ; cet usage venait probablement de Grèce, car dans les Etats orientaux de la Méditerranée toutes les affaires de crédit et d'échange avaient été depuis longtemps organisées systématiquement. Enfin, si vous aviez besoin d'argent pour un voyage ou s'il vous fallait faire un versement à l'étranger, par exemple en Grèce ou en Asie, il arrangeait l'affaire en vous fournissant des lettres de crédit ou des traites sur un banquier dans les villes qu'il vous convenait de lui indiquer ; cela vous épargnait la peine d'emporter de lourdes sommes en espèces. Quand Cicéron envoya son fils à l'université d'Athènes, il voulut lui faire une généreuse pension — trop généreuse à notre avis, car elle se montait à seize mille francs — et il demanda à Atticus s'il lui serait possible d'effectuer les versements nécessaires par lettres de change ^* ; Atticus répondit affirmativement. De même, quand son bien-aimé secrétaire et affranchi Tiro tomba malade de la fièvre à Fatras, Cicéron n'eut point de peine à y trouver un banquier prêt à lui avancer toutes les sommes dont il aurait besoin et à payer le médecin, Cicéron s' engageant à rembourser les avances à tout intermédiaire que le banquier lui indiquerait ^°.
L'argentarius se serait chargé aussi de vous représenter ou de vous faire représenter par un agent aux adjudications publiques de nature à vous intéresser soit comme vendeur, soit comme acheteur ; de recevoir les paiements ou d'effectuer les versements à votre place, ce qui dut lui faire bien connaître le prix courant de toute espèce de valeurs et, par-dessus le marché, la nature humaine au point de vue des affaires. D'après le passage du pro Caecina que nous venons de citer, une dame, Caesennia, désirait acheter un domaine ; elle emploie un agent, Aebutius, sans doute recommandé par son banquier, et c'est à lui que le domaine est adjugé. Il se charge d'en faire verser le prix à l'argentarius du vendeur qui est présent à l'adjudication, Caesennia l'acquittant en fin de compte, et le banquier passant écriture du versement.
La fonction la plus importante de ces financiers c'était
de procurer de l'argent à ceux qui en manquaient, c'est-àdire de faire des avances à intérêt. L'indigent pressé d'argent pouvait se fournir d'espèces chez l'argentarius, pour peu qu'il eût quelque garantie à offrir ; il risquait fort, il est vrai, de se prendre aux filets du prêteur, comme nous l'avons vu précédemment, et de s'y empêtrer sans espoir. Que le même argentarius s'occupât d'aussi petites affaires et en même temps d'ouvrir des crédits au riche, nous l'ignorons ; il peut se faire que les grands financiers comme Atticus se servissent des argentarii en qualité d'intermédiaires amenant ainsi de l'eau à leur moulin. Atticus se chargeait de procurer des sommes fort importantes à son ami Cicéron ; nous le savons par les lettres que celui-ci lui écrivit à l'époque où il voulait acquérir à tout prix un terrain pour y élever un tombeau à sa fille chérie ^^ ; impossible de douter qu' Atticus eût été hors d'état de répondre efficacement aux instances importunes de Cicéron, s'il n'eût eu à sa disposition un grand nombre d'agents professionnels.
Ces mêmes lettres nous apprennent encore que trouver de l'argent ne signifiait pas nécessairement trouver des espèces sonnantes ; dans une société où tout le monde prêtait et empruntait, ce qui s'échangeait c'étaient surtout des nantissements, des h^^pothèques, des créances, et ainsi de suite. Fallait-il rembourser un ou deux millions, le rôle de votre agent était de décider votre créancier à accepter en paiement les créances contractées par d'autres en votre faveur, autrement dit de vous permettre de lui endosser les billets ou autres créances reçues par vous de vos propres débiteurs ^^.
Il est clair que les prêteurs d'argent brassaient d'énormes affaires, même à Rome seulement ; ce n'était pas sans risques évidemment, mais ce n'était pas non plus sans profits. A Rome, l'on prêtait et l'on empruntait, et dans tout l'Bmpire aussi. Il faudrait un traité d'économie politique pour expliquer pourquoi les particuliers, les villes, les rois même avaient toujours besoin d'argent ; il en