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fallait pour faire face à la cherté toujours plus grande de la vie, aux exigences d'un luxe toujours croissant chez les hautes classes ^^ ; il en fallait aux villes de la Grèce et de l'Orient pour réparer les dommages causés par trois siècles de guerre ; il en fallait aux provinciaux appauvris pour payer les impôts dont ni les publicains ni le gouvernement romain ne pouvaient attendre la rentrée ; il en fallait aux rois sur lesquels l'empire romain étendait son ombre fatale, pour suffire aux besoins de leur gouvernement, ou pour acheter les magistrats romains et obtenir d'eux quelque décret favorable. Cicéron à la fin de sa vie, revenant à son consulat de 63, dit qu'à aucun moment, autant qu'il s'en souvienne, le monde entier ne s'était trouvé aussi endetté ^^, et, dans un fameux passage de la seconde Catilinaire, il nous a laissé une énumération pittoresque des diverses classes de débiteurs à Rome et en Italie à cette époque {Cat., 11, § 18 sqq.) Il cite ceux qui sont riches et ne veulent pas payer ; ceux qui sont criblés de dettes et comptent sur une révolution pour les en déTDarrasser ; les vétérans de l'armée de Sylla établis dans les colonies comme Fiesole, qui se sont endettés jusqu'au cou pour mener une vie fastueuse ; les anciens débiteurs de la ville qui s'enfoncent de plus en plus et qui se sont joints aux conspirateurs pour courir une dernière fois la chance. Il y eut, en effet, dans cette année fameuse, une véritable fermentation sociale causée par des troubles économiques des plus sérieux ; on peut découvrir les germes du mal en remontant jusqu'à la guerre d'Annibal et aux conséquences qu'elle eut pour l'Italie, mais tous les symptômes en avaient été continuellement aggravés par la négligence et l'aveuglement du gouvernement, la guerre sociale et les guerres civiles de 90 à 82 A. C. les portèrent à leur paroxysme. En 63, l'Etat échappa à une catastrophe économique grâce à la vigilance de Cicéron et à l'alliance des honnêtes gens sous sa direction. En 49 et encore en 48, il fut sauvé d'un désastre semblable par le bon sens de César et de ses agents, qui
surent louvoyer adroitement entre Charybde et Scylla, et réussirent à sauver les débiteurs sans ruiner les créanciers *^.
On est stupéfait des sommes auxquelles se montaient les dettes et les prêts des grands personnages de l'époque^ au dire des écrivains postérieurs, comme Plutarque, par exemple. On peut leur accorder quelque crédit et admettre qu'ils donnent une impression assez juste de la témérité des particuliers en matière de finance. Mais les seuls renseignements authentiques nous viennent des détails sur ses affaires personnelles qui sont échappés à Cicéron dans sa correspondance ^ ; encore y faudrait-il bien des explications que nous ne pouvons donner ici. Le fait certain, c'est que Cicéron ne pUt jamais compter que sur un très^ modique revenu et qu'il se trouva parfois très court d'argent, surtout, bien entendu, après son exil et la confiscation de ses biens ; cependant il n'éprouva jamais la moindre difficulté à se procurer toutes les sommes dont il eut besoin et nous ne le voyons jamais montrer la moindre inquiétude à propos de ses ressources. Sa profession d'avocat ne lui procurait que des profits indirects et de temps à autre seulement, sous forme de legs ou de cadeaux, la loi Cincia interdisant aux avocats de réclamer des honoraires ; ses travaux littéraires ne pouvaient guère lui rapporter d'argent ; ses biens héréditaires étaient médiocres ; ses villas n'étaient pas des fermes de rapport et l'on n'avait pas alors l'habitude de louer sa maison de campagne, comme nous le faisons de nos jours,, quand on ne l'habite pas ; il refusa un de ces gouvernements provinciaux où l'on faisait fortune et quand enfin il fut forcé d'en accepter un, il n'en tira qu'une somme bien piètre, au jugement de ses contemporains, soit quelque cinq cent mille francs, qu'il mit en dépôt à Ephèse et qui furent saisis par les Pompéiens durant la guerre civile ^^. Et cependant, de bonne heure déjà, ses moj^ens lui permirent de subvenir aux dépenses électorales quand il brigua des magistratures successives, et de
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vivre sur le pied d'un homme public d'importance. Immédiatement après son consulat, il paya neuf cent mille francs la maison de Crassus sur le Palatin, et c'est alors que nous voyons pour la première fois comment il opérait. Voici textuellement ce qu'il écrit à son ami, en décembre 62 A. C. ^^ : « J'ai acheté la maison pour trois millions cinq cent mille sesterces (soit près de neuf cent mille francs) ; me voilà si endetté que j'aurais envie de me faire conspirateur à mon tour si je trouvais personne pour se joindre à moi. L'argent abonde à six pour cent, et le succès de mes mesures (pendant son consulat) me donne du crédit. »
jLe fait est que les hommes d'affaires et les grands capitalistes regardèrent toujours Cicéron comme un homme auquel on pouvait prêter sans inquiétude ; d'abord parce que c'était un honnête homme qui n'aurait jamais songé à manquer à ses engagements, ensuite parce qu'il comptait beaucoup d'amis riches, outre le prêteur du moment, entre autres, le plus fidèle de tous, le prudent et infatigable Atticus. C'est par des emprunts dont il payait régulièrement l'intérêt qu'il parvenait à se procurer les sommes dont il avait besoin. Il se peut que de temps en temps il fît quelques profits dans la ferme des impôts ; nous avons vu qu'il possédait des actions des compagnies fermières. Mais il ne nous en dit rien dans ses lettres ^^, tandis qu'il parle souvent de ses emprunts. Après son retour d'exil, malgré le dédommagement un peu maigre, il est vrai, que le Sénat lui accorda, pour la perte de ses biens, il se met immédiatement à emprunter et à bâtir. « Je bâtis en trois endroits, écrit-il à son frère *^, et je répare les maisons qui me restent ; je vis en prodigue plus encore qu'auparavant ; mais il le faut. » Nous apprenons aussi à qui il empruntait. C'était à ce frère qui évidemment ne pouvait pas plus que lui, moins même peut-être, compter sur des revenus assurés. Mais ce frère avait pendant trois ans (61-58 A. C.) gouverné l'Asie non sans en tirer certainement de grosses sommes, malgré l'épuisement de
cette province ; pour le moment, en qualité de légat de Pompée, il était chargé d'organiser les approvisionnements en blé, ce qui l'avait mis en contact avec l'un des plus gros capitalistes de l'époque. Tout ce que Marcus pouvait faire pour rembourser son frère, c'était d'emprunter à d'autres amis. « Je suis très court d'argent. Pour m' acquitter envers mon frère, malgré ses refus répétés, j'ai dû avoir recours à mes amis, je ne pouvais pas rester sans le sou. » Le lecteur naïf éprouverait quelque étonnement à voir, deux ans plus tard, Quintus à son tour endetté jusqu'au cou *^ ; mais s'il continue à lire la correspondance, son étonnement cessera. Grâce à la perspective d'un long séjour en Gaule sous les ordres de César, Quintus aurait trouvé autant de prêteurs qu'il aurait voulu ; le fait est qu'avec l'aide de César, qui leur abandonna une part du butin des guerres de Gaule, les deux frères se virent dans l'opulence. La guerre civile et l'obligation de rembourser César ruinèrent à peu près Marcus vers la fin de sa vie ; mais rien ne l'empêcha de se procurer de l'argent pour satisfaire ses fantaisies ; quand il eut le malheur de perdre sa fille, il lui plut d'acheter des jardins suburbains pour y élever à sa mémoire un tombeau digne — ce qui nous semble étrange — d'attirer l'attention du public, et il charge Atticus de lui trouver ce qu'il lui faut à tout prix. « Arrange-toi comme tu voudras ; ne t'inquiète pas de ménager ma bourse — je n'en ai pas souci ; inquiète-toi de ce qu'il me faut *'. »
Telles étant les méthodes financières de Cicéron et de son frère, nous ne serons pas surpris de voir la nouvelle génération emboîter le pas. Le jeune Marcus, nous l'avons dit, touchait une grosse pension à Athènes et il semble s'en être assez bien contenté, malgré quelques légers embarras ; mais le jeune Quintus, son cousin, venant faire visite à son oncle, en 45, l'aborda d'un air mélancolique ; interrogé sur les causes de sa tristesse, il répondit qu'il allait accompagner César à la guerre contre les Parthes pour fuir ses créanciers et dans l'espérance de gagner de
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quoi les rembourser '*^. Il ne lui restait pas assez d'argent pour terminer son voyage. L'oncle n'offrit pas de lui en donner et ne semble pas avoir pris bien au sérieux les embarras de son neveu.
Encore un exemple des extraordinaires procédés de l'époque en matière de finance et nous en aurons fini. Par bonheur, l'histoire en est venue jusqu'à nous, grâce au plaidoyer de Cicéron pour un certain Rabirius Postumus, en l'an 54 ; ce personnage était mis en cause en vertu d'une loi de César sur la concussion (de pecuniis repetundis. Ce procès nous découvre de la manière la plus claire comment on s'y prenait aux derniers temps de la République pour gagner de l'argent et pour en faire usage.
Le père de ce Rabirius avait été, dit Cicéron, un membre distingué de l'ordre équestre et « un publicain opulent et puissant » point rapace et même très libéral pour ses amis. En d'autres termes, il n'était pas avare, car l'avarice était rare à cette époque, et il prêtait largement pour gagner de l'influence et de la considération. Le fils prit la suite des affaires paternelles et s'engagea dans de vastes opérations financières ; il spécula sur les actions des compagnies adjudicataires d'impôts ; il prêta de l'argent à des villes dans plusiers provinces ; il en prêta à Ptolémée Aulète, roi d'Egypte, avant que celui-ci eût été chassé de son royaume par une sédition et plus tard quand il était à Rome, en 59 et 58, intriguant pour décider le Sénat à le rétablir sur son trône. Rabirius ne douta jamais de la restauration de Ptolémée ; il semble avoir été incapable de se rendre compte qu'une pareille politique ferait naître des contestations et des querelles, ce qui fut précisément le cas dans l'hiver de 57-56. Il prêta encore et persuada à ses amis de se joindre à lui *^ en leur représentant la cause du roi comme un bon placement, puis, comme un agent d'affaires de notre temps qui glisse si facilement de la négligence au crime, il fut obligé de prêter et de prêter encore, de peur que, s'il s'y refusait, le roi ne le traitât en ennemi. Il avait risqué sa fortune dans une
entreprise désespérée. Le temps passait et Ptolémée n'était pas restauré et, sans les revenus de son royaume, il se trouvait, bien entendu, hors d'état de rembourser ses créanciers. A la fin de Tan 56, Gabinius, alors gouverneur de Syrie, fit exercer une pression sur lui par les créanciers, au nombre desquels étaient peut-être César et Pompée, pour le décider à rentrer en Egypte sans l'autorisation du Sénat. Ptolémée emmena Rabirius et, en garantie des remboursements, le nomma surintendant des revenus égyptiens ^. Par malheur pour Rabirius, son rusé débiteur se retourna contre lui ; le malheureux créancier parvint, non sans peine, à s'enfuir d'Egypte et perdit tout. Quand Gabinius fut accusé de concussion (de repetundis) et reconnu coupable d'avoir accepté de Ptolémée des sommes énormes, Rabirius fut impliqué dans les mêmes poursuites, comme ayant pris sa part de l'argent ; Cicéron le défendit, non sans succès, semble-t-il, en plaidant que les chevaliers n'étaient pas passibles de poursuites, en vertu de la loi Julia. Vers la fin de son discours l'orateur peignit éloquemment les infortunes de son malheureux client et déclara qu'il aurait été forcé de quitter le Forum, — c'est-à-dire affiché à la Bourse et disqualifié, — si César n'était pas venu à son secours en mettant de grosses sommes à sa disposition.
Ce que Rabirius avait fait, c'était tout simplement de jouer sur un énorme enjeu et de trouver d'autres personnes pour tenir l'enjeu avec lui. La chance tourna contre lui et mal lui en prit. On dirait vraiment que les personnages riches et influents étaient possédés d'une extravagante passion pour les spéculations ; c'était la mode du jour et on n'y voyait point de mal, à condition de ne pas s'y ruiner. Ainsi les énormes capitaux extorqués aux provinces et aux royaumes limitrophes de l'Empire n'étaient presque jamais consacrés à des dépenses productives. Ils ne retournaient jamais aux pays d'où ils venaient, pour en développer les ressources ; le joueur n'avait pas la moindre idée de les faire servir — fût-ce
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même en Italie — à des entreprises industrielles. Ces villas sans nombre, dont nous reparlerons, étaient des demeures fastueuses et magnifiques, ce n'étaient jamais des centres d'industrie agricole. On peut croire, il est vrai, d'après certains indices, à une renaissance de l'agriculture en Italie, surtout s'il s'agit de la culture de l'olivier et de la vigne ; Varron, quelque vingt ans plus tard, revendique pour sa patrie le mérite d'être le pays le mieux cultivé du monde ^i. Il se peut que le tapage du Forum en délire et de ses furieuses spéculations nous ait empêchés d'entendre parler des silencieux efforts des campagnards pour employer leurs capitaux à des usages légitimes et productifs. Mais le centre de la vie sociale à Rome était le Forum, et le Forum ignorait à peu près tout de la mise en valeur prudente et scientifique des capitaux.
Des deux classes de gens d'affaires que nous venons d'étudier, fermiers des impôts et prêteurs d'argent, il est difficile de dire laquelle fit le plus de mal à l'Empire ; ils agirent de concert pour extorquer de l'argent aux provinciaux sans défense. Leur influence combinée eut un effet désastreux moralement et socialement sur les classes supérieures de la société à Rome. Les maladies économiques réagissent sur l'état moral et mental d'un peuple. Quand l'idée de gagner de l'argent pour lui-même ou pour le plaisir qu'on trouve à l'émotion de la lutte, l'emporte sur toute autre préoccupation chez la plupart des citoyens, la perception morale ne tarde pas à s'oblitérer. Le sens de la justice disparaît ; quand un homme est en proie à la fièvre du gain il ne s'arrête pas pour se demander si ses gains sont légitimes et, à cette époque, des lois, inefficaces pour la plupart, étaient la seule garantie des sujets de l'Empire contre les exactions. Bien des choses nous répugnent dans la poésie raffinée de Catulle, mais rien ne choque plus notre sentiment moderne que ses virulentes invectives contre un gouverneur provincial qu'il avait accompagné en Bithynie dans l'espoir d'y faire fortune, et dont l'administration équitable trompa
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ses espérances. Le sens des devoirs que la richesse nous impose, le sentiment qu'il faut savoir en user pour le bien général ou du moins en consacrer une partie à des oeuvres utiles, se perd. Enfin, l'excitation de la lutte dans cette course à la fortune produit une singulière inquiétude et cette versatilité des caractères dont nous trouvons nombre d'exemples à l'époque que nous étudions. « Inconstant comme l'onde, tu n'excelleras en rien », voilà une menace qui pourrait s'adresser à beaucoup de jeunes gens en relation avec Cicéron et à bien des femmes aussi.
Aucune opération hâtive ne pouvait guérir ces maux ; il y fallait l'art soigneux et patient d'un médecin avisé, lyà, comme en maint autre cas, Auguste fit preuve de son merveilleux discernement de réformateur social. Le premier remède urgent, c'était d'établir une paix relativement durable, de créer une atmosphère salubre où le patient eût le temps de recouvrer sa vigueur native. Il fallait ensuite couper court à tout ce qui pouvait stimuler la passion des richesses et des dépenses illégales ou inutiles ; il fallait, en même temps, revivifier le sentiment du devoir envers l'Etat et le gouvernement. On rendit donc plus efficaces les responsabilités des gouverneurs provinciaux et un recensement, établi sur des bases scientifiques, fit connaître exactement la valeur imposable de la fortune provinciale ; on surveilla plus soigneusement les fermes des impôts qui finirent par disparaître. Il est vrai sans doute que, sous l'Empire, de grandes fortunes se firent et se perdirent, mais l'esprit d'agiotage, la furieuse témérité des spéculations financières, ne se rencontrent plus. Le Forum en délire se calme et l'Italie redevient le lieu d'élection d'une vie rurale heureuse et utile. L'égoïsme passionné et sans bornes d'un Catulle fait place, dans la génération suivante, à la calme douceur de l'optimisme virgilien ; en passant d'un poète » à l'autre, nous voyons disparaître derrière nous une époque d'égoïsme ombrageux auquel succède une ère nouvelle