‹ La vie sociale et ses évolutionsChapitre 14 sur 35 · LE CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

LE CHRISTIANISME

C'est à ce moment que Jésus, né à Bethléem, l'an 749 de Rome, commença vers l'âge de trente ans les prédications qui allaient senir de base à une religion nouvelle, le Christianisme.

Deux idées principales, entièrement contraires aux principes bibliques, s'y rattachent tout d'abord. Le lahveh d'autrefois, inexorable et farouche, y est représenté comme un père : les hommes, unis dans son amour, sont des frères, tenus à se prêter réciproquement aide et assistance. Il n'est plus question de supériorité de la part des Juifs, en qualité d'élus de Dieu, sur les autres peuples. La puissance divine, miséricordieuse envers tous, accueille avec la même bonté, tous ceux qui l'implorent.

Ces notions, désavouées par le Sanhédrin, hardiment affirmées au sein d'une communauté éminemment intolérante, justifient le prestige bientôt acquis par Jésus sur ses auditeurs. Attirant à lui les persécutés, les malades, les enfants et les humbles, il leur recommandait d'éviter le mal, promettant le pardon au repentir sincère ; préconisant la charité, même à l'égard d'ennemis avérés. Il considérait le monde actuel comme condamné à une lin prochaine, et faisait entrevoir, dans un avenir peu éloigné et un milieu purifié, la réalisation du royaume de Dieu, espéré par les Juifs. Les intérêts temporels, en général, étaient absolument négligeables, comparés aux hautes destinées assurées aux justes par l'Etre Suprême. Il fallait faire pénitence, s'amender, se rendre meilleur, afin de ne pas être exclu de la Jérusalem céleste.

La vie de Jésus eut deux théâtres distincts, la Galilée, c'est-à-dire Nazareth, les environs du lac de

Génésareth, et Jérusalem. En Galilée, il avait fait choix de douze apôtres qui le suivaient recueillant ses paroles. Arrêté comme séditieux, il comparait devant la justice de sa nation, représentée par le Grand Prêtre, puis devant le tribunal romain, et meurt supplicié sur la croix, au Golgotha.

D'après les croyances chrétiennes, les faits se rapportant à la mission de Jésus, à sa doctrine, et à son enseignement, se trouvent consignés dans quatre évangiles, dont le plus ancien, celui de saint Marc, date de 70 ans après la mort du Christ, et fut probablement rédigé par un disciple de l'apôtre Pierre. Saint Mathieu en composa un autre, en syro-chaldaïque ou araméen, dont il n'existe plus qu'une traduction grecque, tenant lieu du texte original.

Son auteur y a utilisé un recueil des discours de Jésus, attribué comme il est dit ci-dessus, à saint Mathieu. Le troisième évangéliste, saint Luc, déclare connaître divers récits de la vie du Christ, et annonce son intention d'en écrire un nouveau. Les faits n'y sont pas groupés dans le même ordre qu'en la version due à saint Mathieu. Le quatrième évangile, celui de saint Jean, composé probablement à Ephèse, dans un milieu judéo-alexandrin, pendant le premier quart du ii* siècle, présente Jésus comme une incarnation de Dieu, descendu sur terre sous forme humaine, issu d'une vierge pour rédimer les hommes du péché originel, et leur ouvrir la voie du salut. Les évangiles ainsi que l'exégèse moderne le démontre, ont tous été écrits assez longtemps après la mort du Christ. Ils constituent des compilations de versions plus anciennes, coordonnées entre elles pour l'instruction des adhérents au culte nouveau. Il y est fait mention, à côté de faits historiques généralement admis, de nombreux miracles. Ces récits, bien qu'extraits de textes souvent remodelés, ont été admis comme articles de foi. Scientifiquement, ils sont loin

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d'être à l'abri de la critique. Il est à remarquer que Jésus, durant sa vie. ne s'est jamais attribué une origine extra-humaine, et qu'il s'adresse à Dieu comme à un père, comme eussent pu le faire tous les hommes. Quant aux miracles qu'il aurait accomplis, ses disciples, dans le désir de répandre sa doctrine, n'ont-ils pas été tentés de les mêler à ses actes afin d'y ajouter l'attrait du merveilleux? N'avonsnous pas constaté déjà, en étudiant le bouddhisme, des faits analogues? Çakya-Mouni n'a-t-il pas été déifié après sa mort, et la consécration de phénomènes surhumains a-t-elle manqué à sa mémoire?

Un miracle, c'est-à-dire une modification apparente de certaines lois naturelles, peut causer quelque surprise, mais est-il digne d'un être intelligent de l'accepter comme élément d'une conviction religieuse? Le spectacle de tout ce qui nous entoure, de cet univers sans limites dont nous n'apercevons qu'une partie insignifiante, ne constitue-t-il pas la plus sublime des révélations, et ne suffit-il pas à nous inspirer de nobles sentiments et de grandes pensées? Et si ces astres innombrables que nous avons sous les yeux sont autant de mondes exhubérants de vie ainsi que la Terre — qu'on peut à peine leur comparer — est-il admissible, que là aussi Dieu se manifestera sous quelque forme périssable, pour sauver successivement d'autres humanités, déchues comme la nôtre, par suite de quelque péché originel?

Le Sanhédrin, en faisant mourir Jésus sur la croix, n'avait pu supprimer les effets de sa parole. Ses apôtres, groupés entre eux, continuaient à la répandre, tout en observant extérieurement les pratiques juives. Ils vivaient en commun, obtenant de fréquentes conversions, et voyant s'accroître rapidement le nombre de leurs adhérents.

Parmi ceux-ci. l'un des anciens agents du Sanhédrin. Saiil, né à Tarse et citoyen romain, quoique juif

d'origine, était destiné à remplir un rôle considévable dans la nouvelle Église, et à y prendre rang, sous le nom de Paul, comme apôtre des populations païennes.

Peu de temps après son admission parmi .' les fidèles, réunis à Jérusalem, il part pour Antioche. l'an 49, et y prêche avec succès. C'est eh cette ville que les disciples du Christ reçurent l'appellation sous laquelle on les a désignés depuis, celle de Chrétiens.

Une question importante ne tarda pas à se présenter. L'initiation au judaïsme était-elle nécessaire pour faire partie de la secte? Fallait-il appliquer aux néophytes la loi de Moïse ? L'affirmation était soutenue par les judéo-chrétiens de Jérusalem, qui crai>gnaient l'affaiblissement de leur autorité par suite de l'adjonction constante de convertis étrangers ; la négative par les chrétiens d'Antioche. Ces derniers finirent par l'emporter. On se contenta de leur interdire la fornication et l'usage des viandes offertes aux dieux dans les sacrifices.

Paul n'en continuait pas moins son apostolat. Accompagné de Barnabe et de Jean Marc, il parcourt Fîle de Chypre, la Pamphilie, la Galatie et fonde de nombreuses églises. Puis il franchit la mer, traverse fa Macédoine et y crée les communautés de Philippes. de Thessalonique et de Bérée. A Athènes, il parle devant l'aréopage puis s'établit à Corinthe.

La doctrine chrétienne se précisait, grâce k ses travaux. A l'idée d'un dieu unique, il ajoutait la notion d'une œuvre de rédemption 5 la régénération de l'humanité obtenue par la mort du Christ.

Les judéo-chrétiens, toujours mécontents, persistaient en leur hostilité. Paul étant retourné à Jérusatem, en l'an 59, y eût été massacré sans l'intervention des soldats romains qui s'emparèrent de lui et le transférèrent à Césarée, puis à Rome.

Les causes de dissentiment restaient sans sohilioii.

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La lui de Moïse était-elle décidément abrogée par la venue et la mort du Messie? La prise de Jérusalem par Titus, l'an 70 après J. -G. , et la dispersioB des Juifs, enleva toute opportunité à ces débats.

L'Empire romain, avec ses anomalies, ses classes élevées s'inspirant de rationalisme, et sa plèbe réduite à la plus profonde misère, se prêtait admirablement à la propagation d'une foi nouvelle, affirmant Tunité divine — ce qui était de nature à lui rallier les philosophes — et dont les tendances égalitaires attiraient à elle les pauvres et les humbles.

Les chrétiens devenaient .plus nombreux. D'abord dédaignés, puis considérés comme séditieux, leur refus de participer aux sacrifices et aux rites publics leur attirèrent des persécutions. L'État se défendait, mais les croyants lui opposaient leur héroïsme et leur mépris de la mort ; la force brutale ne peut triompher d'une idée ; lune n'est pas durable, l'autre toujours présente, est susceptible d'interprétations diverses, mais ne saurait être supprimée.

Le Christianisme, en se répandant, subissait des influences opposées. L'école chrétienne d'Alexandrie, imbue de notions néo-platoniciennes, les mêlait à la doctrine du Christ, en y ajoutant des susceptibilités mystiques sur l'existence de Dieu, unique eu trois personnes. La plupart des chrétiens évitaient ces discussions, tout en s'efforçant de consener les traditions et l'uniformité des croyances.

Celles-ci furent définies après le triomphe de la foi nouvelle, sous l'empereur Constantin, par le Concile de 2sicée qui, en 325, proclama l'identité du Père et du Fils, ainsi que la coexistence de la nature humaine et de l'essence divine dans la pereonne de Jésus, fils de Dieu, Dieu lui-même, engendré et non créé, consubstantiel au Père.

En:381, le second concile œcuménique, inauguré à Constantinople. reconnut la Trinité divine en lui ad-

joignant le Saint-Esprit. Toutefois, le Fils et le Saint-Esprit sont encore représentés comme procédant du Père. Cette différence disparut plus tard, quand fut adopté le Symbole, dit d'Athanase, qui complète et résume l'évolution de la théologie chrétienne. Le culte tendait à se compliquer. Dès le second siècle de l'ère chrétienne, il s'était diversifié entre les fidèles ordinaires et ceux qui aspiraient à se sanctifier par une vie plus ascétique : le Monarchisme avait pris naissance.

Dans la Basilique même, les néophytes avaient à passer d'un degré à l'autre ; d'abord simples auditeurs, puis catéchumènes, ils n'étaient pas admis comme fidèles qu'après un stage. Le baptême, qui suivait primitivement la conversion, donnait lieu désormais à une cérémonie solennelle et collective, après noviciat. L'Eucharistie n'était plus une simple commémoration de la communion entre Jésus et ses disciples, mais un sacrifice, célébré sur un autel, et rappelant l'expiation sur la croix. Les Sacrements recevaient de nouvelles consécrations, ainsi que l'usage de l'eau bénite — emprunté au paganisme — l'emploi des reliques ; la vénération des images ; l'intervention des Saints en faveur des croyants ; la glorification de la Vierge, comme mère du Christ.

Les fonctions religieuses et administratives, conférées d'abord par élections, se répartirent peu à peu entre les membres d'un clergé, chargé des détails du culte, de l'observation de la discipline dans les églises et du maintien de l'unité des traditions. L'autorité religieuse se concentrait à Rome, siège primitif de l'empire, et d'un épiscopat.

Vers le ix^ siècle, l'affaiblissement de la domination byzantine en Italie, et la constitution d'un Etat pontifical, y fonde définitivement la Papauté. A partir du XI' siècle, rÉglise d'Orient se sépare de l'Église Romaine, et la Chrétienté se trouve divisée entre

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chrétiens orientaux de la Grèce, de l'Asie Mineure et de la Russie — ne reconnaissant de validité quaux sept premiers conciles œcuméniques — et les chrétiens dOccident. ou catholiques romains, accommodant l'antique organisation aux temps nouveaux.

L'Eglise catholique romaine prétend à la perpétuité des doctrines. Elle a pour chef, et pour pasteur suprême, le Pape, successeur de saint Pierre. Les évêques dépendent de lui et en reçoivent leurs pouvoirs. Le Souverain Pontife est infaillible en matière de dogme. Tous les fidèles doivent croire au mystère de la Trinité et de rincarnation ; à la transmission du péché d'Adam à tous ses descendants, qui naissent coupables, mais que Jésus a rachetés par sa mort. Les Sacrements assurent à l'homme les bénéfices de la Rédemption. C'est par eux, et non uniquement par la foi, qu'on se libère du mal.

Des millions d'hommes, soit par conviction, soit sous l'empire de principes inculqués dès l'enfance et non médités, sont encore soumis aujourd'hui à la discipline et aux commandements de l'Eglise catholique. Tout en respectant des croyances sincères, il doit être permis cependant, pour mieux en saisir la portée, d'en étudier les bases. D'ailleurs, n'est-ce pas comme êtres raisonnables que les hommes en sont arrivés à adopter une religion quelconque, et s'il en est ainsi, est-il logique d'écarter la raison, continuant à agir, de toutes recherches qui ne confirmeraient pas ces premières conclusions ?

La perpétuité des doctrines n'a aucun fond de réalité. L'histoire démontre qu'elles ont constamment varié, progressant en même temps que la compréhension humaine, s'élevant avec elle et s'adaptant à ses découvertes. Le Christianisme n'a pas échappé à cette loi, non plus que le Brahmanisme et le Bouddhisme. Sous sa forme actuelle, il ne rappelle pas seulement la parole de Jésus, mais les prédications

des Apôtres; les travaux philosophiques des Pères de l'Eglise, souvent contradictoires ; les décisions des Conciles et celles des Papes. Ceux-ci, prétendant à une autorité temporelle ; se considérant comme chefs d'Etat, portant la tiare ; entourés d'une cour de dignitaires, de camériers et de gardes-nobles, nous remémorent-ils le Christ, affirmant que son royaume n'est pas de ce monde, suivi de pauvres gens, et n'ayant au front qu'une couronne d'épines ?

Le fond des idées étant fixé par le dogme, il ne reste de liberté que pour le justifier et l'appliquer. C'est dans cette direction, en effet, que nous voyons se porter toute l'activité intellectuelle au Moyen âge. Même dans ces limites, la faculté d'agir est restreinte.

La Foi ainsi conçue, condamne l'esprit humain à l'abdication de presque toute initiative. Elle est logiquement l'ennemie de toute science indépendante, et en réprouve d'avance les investigations. Celles-ci deviennent dangereuses et même répréhensibles. 11 doit être défendu, aux contempteurs de la vérité révélée, de répandre leurs théories, jugées subversives, et de corrompre les fidèles. L'Eglise, triomphante a[)rès de dures épreuves, agissant d'après ces principes, s'est faite persécutrice pendant plusieurs siècles. D'illustres savants, de hardis novateurs périrent comme on lésait, victimes de l'intolérance cléricale. Son action fut effroyablement fortifiée par la Confession auriculaire, rendue obligatoire en l'an 1215. Elle donnait aux inquisiteurs l'omniscience et l'ubiquité dans toutes les affaires domestiques. Les hérésies, dans toute l'Europe, furent noyées dans le sang. Le clergé ne s'appuyait plus sur le peuple, mais sur les classes élevées,et devenait conservateur. Sa position aujourd'hui est absolument contraire à celle qu'il occupait dans la société antique.

Ces excès, si opposés à l'esprit de charité et de mansuétude des temps évangéliques, déterminèrent

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au xvi' ï^iècle. parmi les catholiques même, un mouvement séparatiste, impliquant une réforme et un refus de future adhésion.

Le Protestantisme, tel qu'il a été conçu par Luther et Calvin, n'est cependant qu'un compromis, remplaçant l'autocratie papale par une Foi plus large, mais également dominatrice et orthodoxe. Tout e» faisant appel au libre examen, ses fondateurs le limitaient, ne l'autorisant qu'à eux-mêmes.

Les dogmes catholiques du péché originel, de la rédemption, de la prédestination rigoureuse, sont maintenus. L'intolérance des Protestants égale celle de leurs adversaires. Melanchlhon, bien que modéré, et tout en s'etTorçant de concilier le Protestantisme et la Science, affirme dans ses écrits le droit de punir les hérétiques, et Calvin use cruellement de ce droit à l'égard de Servet. L'idée de libre examen, contraire aux mœurs et aux traditions encore ea existence, ne pouvait être qu'imparfaitement comprise au xvi' siècle. Le Protestantisme a cependant introduit le doute dans le domaine de la Foi ; son clergé ne vit pas dans le céhbat, sans famille et dépendant passivement d'une autorité étrangère ; la lecture ea langue vulgaire de la Bible et des Evangiles, défendue aux catholiques, est recommandée aux protestants: ceux-ci ont pu se réunir dans des églises nationales.

A ces divers points de vue, le Protestantisme a servi la liberté. Partout où celle-ci domine, selon les principes de la Réforme, les mœurs se sont épurées ; le nombre des illettrés a diminué ; la situation économique s'est améliorée. Dans les pays encore inféodés à un catholicisme intransigeant, l'ignorance, la superstition, le despotisme n'ont cessé de produire leurs déplorables effets.

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