L'ISLAMISME
C'est la plus récente des religions- révélées. Depuis une époque déjà lointaine, des tribus sémitiques s'étaient établies en Arabie, se livrant à des travaux agricoles dans le Yémen et les oasis, ou vivant à l'état nomade, dans les parties arides de la péninsule.
Parmi ces tribus, celle des Koraishites de La Mecque était relativement prospère. L'un de ses membres, Mahomet, après avoir fait de nombreux voyages en Syrie, où il avait acquis quelques notions de civilisation plus avancée, se donne la mission de ramener ses compatriotes au Monothéisme, et de leur faire abandonner le culte idolàtrique en prévalence parmi eux. Persécuté dans sa ville natale, il fuit à Médine, dont la population lui devient favorable. En 630, il retourne à La Mecque, y fait détruire les idoles, et bientôt l'Arabie entière se soumet à son autorité.
Il avait admirablement compris l'état mental de sa race. La formule religieuse qu'il imposait à ses adhérents, simple, précise, était à leur portée. Prophète d'un Dieu unique et omnipotent, il déclarait en avoir reçu de hautes révélations, exposées dans un livre saint, le Koran, composé de versets, que Zeid, l'un de ses secrétaires, a réuni en 114 chapitres, ou «sonras». Ce livre, d'une grande valeur littéraire, contient des dogmes, des préceptes, des récits, des visions, des sentences, rassemblés sans méthode, mais répondant aux questions qui se présentaient journellement à l'esprit de leur auteur.
Une idée principale s'y lïianifeste, celle de réunir dans une même foi tous les peuples de l'Arabie. Cette foi y est ainsi résumée :
« Il n'y a d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète ! »
LES SENTIMENTS RELIGIEUX
Il fallait, pour implanter profondément le nouveau dogme dans les âmes, en faire une préoccupation constante. Mahomet le comprit, aussi le Koran répond-t-il entièrement à cette nécessité. Les pratiques de la vie quotidienne y sont réglées minutieusement. Tout musulman doit faire la prière au moins cinq fois par jour, en se tournant vers la ville sainte de La Mecque ; se livrer à des ablutions fréquentes, et si l'eau vient à manquer, y suppléer avec du sable. Il est commandé de faire Taumône, chaque fidèle devant y consacrer une partie de son revenu.
La prière, suivant le Koran, conduit à la moitié du chemin qui mène à Dieu ; les jeûnes rigoureusement observés, font entrevoir l'entrée du ciel, mais les aumônes en ouvrent les portes.
Un mois entier, celui du Ramadan, est consacré chaque année aux abstinences obligatoires, après lesquelles ont lieu des réjouissances générales, les fêtes du Baïram. Tout musulman, à moins que des circonstances spéciales ne s'y opposent, est tenu d'accomplir une fois dans sa vie le pèlerinage de La Mecque. Les jeux de hasard, l'usure et même le prêt à intérêt sont interdits, ainsi que l'usage des boissons fermentées. La polygamie est autorisée dans certaines limites, de même que l'esclavage. Les Musulmans sont appelés à combattre les infidèles, et à répandre, même par la force, le culte du vrai Dieu. Au guerrier tombant sur un champ de bataille, les armes à la main, pour la bonne cause, des faveurs suprêmes sont réservées. L'épée. dans ces conditions, devient la clef du paradis .
On comprend l'effet de ces prédications sur des nomades, rêvant l'accaparement et le pillage après la victoire, s'enrichissant par elle, tout en satisfaisant leurs instincts de lutte et de combats.
Après la mort de Mahomet, les Arabes se répandent tumultueusement en Svrie, en Arménie, dans l'ile de
Chypre, en Cyrénaïque. Leur élan. que l'affaiblissement des adversaires qu'ils rencontrent l'end plus irrésistible, les conduit au Maroc, qu'ils subjuguent, puis en Espagne et dans une partie de la Gaule méridionale, qu'ils ravagent. Leur empire, sans cesse augmenté, finit par s'étendre démesurément. Puis il se resserre, se démembre, conservant toutefois parmi de nombreuses populations son intégrité religieuse, mais ne se créant pas de nouveaux prosélytes, sauf dans le Soudan noir, encore barbare.
L'Islamisme présente cette particularité que, dès son origine, il n'eut pas de sa,cerdoce. Les Kalifes ne sont pas les vicaires du Pouvoir suprême, mais les lieutenants du prophète. La prière à la mosquée est dirigée par l'iman et le muezzin, mais non comme prêtres. L'iman, bien que présidant aux offices, ne reçoit ni consécration, ni initiation. Tout homme vertueux peut être élu à ces fonctions. Il se place en tête de l'assemblée, prononce les formules obligatoires et, le vendredi, dans certaines mosquées, lit un sermon. Son rôle consiste à déposer devant Dieu, au nom des fidèles, leurs hommages et leurs souhaits. 11 n'apporte au peuple, ni la parole, ni la bénédiction divine.
Le xMuezzin remplit un rôle encore moins important. Il est chargé d'appeler les croyants à l'accomplissement de leurs devoirs religieux, ce qu'il fait cinq fois par jour, du haut de la mosquée. A la naissance, au mariage ou à la mort, nulle intervention d'une autorité ecclésiastique quelconque.
L'Islamisme, malgré la simplicité de son culte, n'a pu échapper à la controverse. Il donna lieu, dès son apparition, à de nombreuses hérésies, dont la plus importante est celle des Schiites.
Ceux-ci refusent toute allégeance aux successeurs immétiials du prophète, et ne reconnaissent pour ses représentants légitimes qu'Ali, gendre de Mahomet,
LES SE^TIME^TS RELIGIEUX 95
et les douze imans qui procèdent de lui. Leurs ojiposants vénèrent la « Sunna », ou tradition interprétée par Abou-Békri.
Il exista de sérieuses divergences entre l'Islamisme pratiqué en Perse, et celui de l'Arabie ou de l'Inde. Pour les 50 millions de musulmans hindous. Mahomet et les saints marabouts qui ont suivi la loi. ne sont guère que des dieux nouveaux, ajoutés à beaucoup d'autres. L'Islamisme, n'a pas réiLssi à altolir dans l'Inde le régime des castes.
Dans le Dekkan. parmi les populations Dravidieane?, il s'est tellement modifié qu'on ne peut guère le distinguer du Brahmanisme.
La polygamie du Koran est remplacée en réalité par la monogamie, chez les Berbères.
La base de toute religion, au point de vue social, consiste en principes moraux, présentés aux croyants comme règles de conduite. Ces principes diffèrent selon l'état de civilisation et le milieu où ils sont appliqués, mais tous sont inspirés par une idée dominante : l'intuition d'un bien et d'un mal. Les enfreindre, c'est s'exposer à des pénalités durant la vie, et même — selon toutes les communautés religieuses — après la mort. Je m'occuperai des premières en traitant de la législation en général ; quant aux secondes, se rapportant plus spécialement aux- croyances, elles méritent une étude spéciale.
Avons-nous, après la mort, quelque révélation inconnue à espérer ou à craindre? Nous sommes conscients, durant notre existence terrestre, de nos sentiments, de nos pensées, de nos volontés. La personnalité intelligente que la conscience nous attribue est-elle absolument distincte de la matière, qui constitue ses organes visibles ? Est-elle destinée à se dissoudre avec le corps — dont elle ne représenterait que les éléments les plus subtils — ou lui survivrat-elle impérissable par nature?
Une coutume remontant à une époque assez reculée,
celle de déposer des vivres dans les tombeaux, démontre que l'idée de la permanence de l'individualité humaine après le trépas fut toujours très répandue. On n'y rattachait pas tout d'abord une sanction — sous forme de peine ou de récompense — des actes du défunt.
On supposait qu'il allait rejoindre, après libération des liens charnels, les âmes des ancêtres réunies dans un monde semblable au nôtre, mais inaccessible aux vivants.
Plus tard, à mesure que les relations sociales se resserraient, la notion du bien et du mal devenant plus évidente, il parut injuste d'attribuer le même destin à tous les hommes, leur valeur morale n'étant pas identique.
Des conceptions différentes se produisirent à ce sujet. Aux Indes, en Egypte et en Gaule, on se persuada que l'être désincarné passe par une série d'existences posthumes, prospères ou misérables en raison des mérites acquis ou des expiations encourues. Les Hindous expliquaient ainsi, non seulement les alternances de bien ou de mal résultant d'états intellectuels imparfaits, mais même l'inégalité des conditions sociales.
Toutes les âmes, après purification, étaient destinées à s'unir à l'élément divin, synthèse de toute activité.
Durant certains intervalles entre leurs migrations, elles séjournaient dans un enfer temporaire, divisé en plusieurs régions.
Le Bouddhisme, introduit en Chine, initia les Chinois à ces convictions, plus ou moins modifiées. D'après les livres confucionistes et taôristes, à part d'un nombre très restreint d'hommes ayant obtenu la déification à cause de leurs vertus, les esprits des morts se groupent autour des lieux où ils habitaient, étant incorporés. L'oubli et l'absence de tous sacrifices funéraires à leur intention, s'ils ont été criminels,
leur cause des privations et des douleurs qui amènent leur anéantissement définitif.
Les Egyptiens, tout en admettant la métempsycose, ne la concevaient pas comme les Hindous. Suivant eux, l'àme, aussitôt qu'elle se trouve séparée de sa forme matérielle, s'incarne dans le corps d'un animal, puis se dégageant de celui-ci, passe successivement par divers organismes, et ne reprend le type humain qu'après un temps considérable. C'était pour épargner ces matérialisations à leurs proches qu'ils embaumaient avec tant de soin la dépouille des morts, afin d'y retenir l'àme, dans la paix du sépulcre. L'action directrice et protectrice exercée par des êtres célestes, pouvait cependant sanctifier et illuminer l'homme juste, et le rendre digne d'être admis dans la société des dieux. L'âme de l'impie finissait par se perdre dans le non-être.
Les Druides considéraient les degrés de transmission inférieurs à la condition humaine, comme des états d'épreuves et de châtiments.
Ils croyaient à un autre monde, affranchi des misères du monde terrestre. La mort était pour eux le milieu d'une longue vie, impliquant des peines temporaires et des récompenses. L'âme, enfin libérée, conservait son identité personnelle et ses affections.
L'idée que les Grecs des première âges se formaient de la vie future, était vague et peu précise. Ils se représentaient leurs morts errant dans une région éthérée, et y menant une existence paisible. La doctrine des récompenses et des peines ne se manifeste en Grèce que vers le y" siècle a^-ant Jésus- Christ, avec ses descriptions, si connues, des supplices infernaux. Les conceptions romaines, sur ces sujets, différaient peu de celles des Grecs. Remarquons, toutefois, que le fait de laisser un cadavre sans sépulture, constituait d'après eux une impiété. Dans ce cas, les ombres des trépassés, ne pouvant p»'nétrer
dans leur séjour futur, poursuivaient les vivants.
Selon les Perses, l'âme humaine, après avoir veillé le corps pendant trois jours, le quittait pour être jugée. Elle arrivait alors au pont de Chirvat, jeté sur les profondeurs de l'enfer. Impure, elle ne panenait pas à le traverser, et tombait dans labime ; immaculée, elle gagnait le ciel, pour y attendre, en toute félicité, le triomphe d'Ormuz, le principe du bien, sur Ahriman. le principe du mal, triomphe qui aura pour résultat un monde nouveau, préservé à jamais de toute soutïrance. morale ou physique.
Les Scandinaves, dont la rude nature nappréciait que la vaillance, mettaient le brave sous la garde d'Odin. qui le guidait durant la vie, et veillait à ce qu'il succombât glorieusement dans une bataille, afin de le recueillir au Valhalla. où il retrouvait une confraternité guerrière. Les indignes étaient soumis à des tourments, mais supplices et béatitudes prenaient fin au Crépuscule des dieux, c'est-à-dire au déclin de toutes choses.
D'après les Pharisiens, un être Tout-Puissant, le Messie, devait inaugurer les temps futurs. Les justes, morts avant sa venue, ressusciteraient alors en chair et en os. et participeraient au bonheur universel.
Cette résurrection simultanée du corps et de l'esprit, au jour de la parousie, fait partie des croyances de toutes les communautés judéo-chrétiennes. Il y avait nécessité, cependant, de déterminer le sort des âmes aussitôt après le trépas, et avant l'échéance de la date fatidique du jugement dernier. L'idée de sentences immédiates et individuelles, au moment de la survie, finit par être généralement acceptée.
Selon les dogmes de l'Église catholique, tout être humain sera traité selon ses œuvres. Celles-ci ne suffisent pas cependant à assurer sa félicité. Il ne l'obtient qu'en vertu d'une grâce, don ou secours surnaturel accordé par Dieu, en raison des souffrances et
de la mort de Jésus-Christ, Une vie pure et can forme au devoir assure à l'élu l'entrée du ciel et la faveur de contempler l'Etre suprême dans sa gloire, éternelle et ineffable extase.
En cas de mérite moindre et de fautes à expier, l'âme du défunt passe au purgatoire, pour y être soumise à des tourments temporaires. Les vivants peuvent abréger ces tourments par des prières, des actions charitables et des messes. Les pécheurs obstinés, mourant dans.l'impénitence finale, sont condamnés à un châtiment éternel, l'enfer.
Les dogmes dont il s'agit, soulèvent de fortes objections. L'homme est-il responsable de ses actes s'il est naturellement vicié, et incapable de vertu efficace sans le secours de la grâce divine? Or, celle-ci, d'après saint Augustin, n'est nullement motivée de la part de l'homme. Dieu choisit ses élus, c'est-à-dire qu'il prédestinerait les uns" au salut, les autres à la perdition. Comment concilier le libre arbitre avec cette volonté toute-puissante, antérieure même à la création, et absolument contraire à la plus haute notion de morale, au principe d'amour inséparable de la perfection?
L'idée d'un châtiment éternel, comme sanction de méfaits ou de crimes commis durant la vie. semble non moins injuste. Deux hypothèses sont ici en présence : ou l'entité humaine est absolument modifiée après la mort, ou elle demeure en possession de ses forces intellectuelles. Dans le premier cas, il y aurait substitution d'une individualité à une autre, ce qui rendrait le châtiment incompréhensible ; dans le deuxième cas, n'est-il pas évident que l'être le plus criminel, le plus endurci, finirait après des souffrances prolongées par se repentir de ses fautes et par les regretter profondément? Et en admettant qu'il soit absolument incorrigible, ne serait-il pas éternellement à plaindre, et une bonté absolue ne devrait-elle pas,
non le punir, mais atténuer sa misère morale par tous les moyens"? Est-il concevable qu'une intelligence supérieure applique des peines par vengeance, et non dans un but de réforme?
D'incessables supplices, comme conséquence dune existence aussi limitée que la vie terrestre, aussi transitoire, aussi fugitive, sont-ils proportionnés à sa courte apparition en ce monde?
Observons de plus, que d'après l'Église catholique, il n'y aurait aucun rapport, dans la survie, entre les morts qui nous ont précédés sur terre et nous-mêmes, puisque nos seules relations seraient alors avec Dieu. Les justes jouiraient-ils des joies du Paradis s'ils savaient ceux qu'ils ont aimés au purgatoire ou en enfer, livrés à d'affreux châtiments?
La plupart des communautés protestantes, adoptant les vues de Luther et de Calvin, rejettent l'idée d'un purgatoire, qui n'est acceptée que par quelques puséyisles, et non sans réserves.
Les Musulmans croient à l'immortalité de l'âme, et admettent la théorie des peines et des récompenses, servant de sanction à la justice céleste. Au jour du jugement apparaîtra l'ange Gabriel, tenant une balance, dont les plateaux seront suspendus, l'un sur l'Enfer, l'autre sur le Paradis.
Les coupables seront classés suivant la catégorie de leurs fautes. D'éternelles douleurs sont réservées aux infidèles, mais non aux Musulmans qui, après purification, seront tous appelés au séjour des bienheureux, où leurs jouissances satisferont un idéal des plus sensuels.
Leur doctrine de justice distributive s'accorde mal, elle aussi, avec celle de la prédestination, bien que certains articles du Koran semblent admettre la liberté humaine. Il est difficile cependant de concilier le fatalisme et celle-ci ; d'accepter assez de fatalisme pour conserser à Dieu sa toute-puissance, et de laisser à
l'homme assez de liberté pour engager sa responsabilité.
Il résulte de tout ce qui précède que toutes les religions assignent des devoirs à l'homme, et le jugent condamnable s'il cherche à s'y soustraire. Leurs prescriptions, cependant, diffèrent entre elles.
La doctrine chrétienne insiste sur les devoirs de charité, et l'abstention des actes énumérés dans le Décalogue. Elle préconise la résignation et la soumission, en tant que celle-ci n'intéresse pas directement la foi religieuse, car dans ce dernier cas, il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux puissances terrestres.
La résignation, en présence de malheurs irréparables, peut constituer, en effet, une force réelle contre les égarements de la douleur, mais en général, elle présente un caractère de passivité qui ne devrait pas aller jusqu'à l'abandon du droit individuel de légitime défense.
Il y a bien des luttes à soutenir dans la vie, comportant des revendications à faire respecter, en face desquelles une attitude trop résignée serait blâmable. La liberté religieuse est à sauvegarder, sans doute, mais à côté de celle-ci les libertés civiles et politiques réclament également quelque attention, et exigent parfois un déploiement d'énergie qui a sa raison d'être.
Les premiers moralistes chrétiens ont beaucoup trop négligé l'idée du droit naturel, qui eut dû les préoccuper.
Dans la question de l'esclavage, par exemple, ils n'y font point appel, et ne se placent qu'à deux points de vue, celui de la religion et celui de l'État. Religieusement, ils considéraient tous les hommes comme libres, mais en Dieu, car il ne peut y avoir devant lui ni maître, 'ni esclave. Dans l'Etat, ils ont longtemps admis l'esclavage, sans protestation. L'esclave, selon eux, devait obéir à son possesseur. Leurs
notions d'égalité n'étaient pas plus claires. Elle existait, mais entre les membres de la communauté religieuse, en dehors de laquelle subsistaient. pratTquement. toutes les gradations sociales.
Les principes de moralité fournis par la plupart des religions ont le défaut d'être intéressés, et d'agir sur l'individu par des promesses de récompenses ou des menaces de châtiment dans la vie future, et non en préconisant l'amour du bien, comme expression du vrai et du juste. L'espoir de félicités à venir, ou la crainte de punitions méritées, expriment des sentiments individuels peu élevés, et dune moralité relative. On peut être très dévot sans être réellement vertueux, mais toute société serait bientôt dissoute, si chacun de ses membres se considérait comme étant au-dessus de toutes prescriptions morales. En l'absence de tout culte, de toute religion, on ne pourrait se soustraire à celles-ci, à moins de vivre dans un isolement absolu. Même une association de bandits, tout en étant en dehors du droit commun, ne se maintiendrait qu'à condition que ses membres reconnussent entre eux une certaine solidarité, l'exercice de devoirs réciproques, et l'existence d'intérêts communs. La règle à imposer aux volontés individuelles n'est pas partout la même, car elle dépend du degré de civilisation et de culture de ceux qui l'ont conçue, mais l'idée d'une restriction nécessaire aux instincts les plus grossiers s'impose à tous. On peut affirmer néanmoins, suivant la définition de Kant. que toute action susceptible d^être érigée en loi universelle par tous les êtres raisonnables est bonne, et que lorsqu'on ne peut la généraliser, elle doit être jugée, sinon mauvaise, au moins insuffisamment justifiée.
La plupart des institutions politiques et sociales ont eu pour base des croyances religieuses. L'affaiblissement de celles-ci pourrait donc entraîner de sérieuses conséquencps. Les hommes en arriveront-
ils à ne plus accorder qu'un intérêt médiocre aux problèmes qui s'y rattachent et, absorbés par l'utilitarisme, opposeront-ils Tindifférence en ces matières au fanatisme d'autrefois?
L'affirmer serait méconnaître les exigences de leur intellectualité. L'Au delà et ses profonds mystères ne cessera en aucune époque d'exciter leur imagination, et d'émouvoir leur sentiment. Les conceptions encore admises aujourd'hui subiront sans doute des transformations, grâce aux progrès de la science et à l'activité des recherches, mais il s'en élaborera d'autres en rapport avec l'état social nouveau. Ce travail d'évolutions intérieures date de l'origine de l'homme et s'est produit sans interruption. Les divinités païennes, qui n'étaient étrangères à aucune des passions humaines, ne se sont-elles pas effondrées devant l'auguste vision d'un Dieu unique, apparaissant d'abord en implacable justicier, puis adoré pour son incommensurable amour, sa suprême bonté, sa céleste mansuétude. Tandis qu'une majorité de croyants lui adressaient des supplications et des prières, quelques esprits troublés n'ont-ils pas nié son existence, critiquant la démonstration qui en est faite, la jugeant insuffisante, et dénuée de certitude?
Il n'est pas aisé, évidemment, de circonscrire l'infini en une formule, ou de concevoir ce qui constitue la perfection absolue. Ce qu'on ne peut contester, c'est que l'homme, avec son esprit soumis au doute et à l'erreur, imparfait par essence, dépendant de lois inconnues, ne peut être sa propre cause. Tl en est de même d'une série d'organismes doués de vie, distincts de sa personnalité, et qui n'ont pas davantage, par euxmêmes, leur raison d'être.
Où chercher celle-ci, sinon dehors et au-dessus d'eux ?
L'immense variété des types existants se reproduisent d'après leur nature, et agissent suivant leurs ins-
tincts. Ils conservent entre eux certains rapports, qui se maintiennent et se renouvellent. Cette régularité serait-elle explicable s'ils dérivaient de forces brutales et aveugles, sans orientation spéciale? N'indique-t-elle pas plutôt les effets d'une influence déterminatrice.se traduisant par des lois, et irrésistible en ses effets?
L'homme est un être pensant, se sachant tel. et en pleine possession de son individualité.
Celle-ci cependant ne réprésente qu'une infime partie d'une prodigieuse universalité. Est-il admissible que cette fraction presque négligeable d'un ensemble s'étendant incommensurablement, jouisse d'un privilège intellectuel qui ne serait réalisé qu'en elle? Tout ne conduit-il pas à croire que cette intelligence humaine n'est qu'un faible reflet d'une entité supérieure, dont la totalité des phénomènes naturels serait l'admirable manifestation?
Cette entité supérieure, dont toutes les religions ont prétendu pénétrer l'essence et déterminer les attributs est en réalité inconnaissable. L'esprit humain, dont elle dépasse les facultés, peut conclure à son existence, et n'est pas autorisé, en tout cas, à la nier, puisqu'elle est « possible >>. Elle relie entre eux tous les éléments de vie, et c'est en elle que l'étonnante multiplicité de ceux-ci forme une grandiose unité.
Des lois inflexibles, dont l'action est constatée chaque jour par la science, dominent l'universalité des êtres et des choses. Des mouvements en résultent, produisant des effets dérivant les uns des autres, et dont aucun n'est sans conséquences. Nos investigations ne uous en apprennent pas davantage. Par delà s'étend le voile, absolument impénétrable, de l'infini !
Existe-t-il quelque raison, pour l'homme, de croire à quelque future immortalité?.
On a décrit minutieusement les organes corporels au moyen desquels les sensations, provenant du
monde extérieur, nous sont transmises. Elles sont presque continuelles et d'ordres différents. Nous négligeons les unes, comme autant de messages inopportuns, et nous accueillons les autres, se traduisant en raisonnements, qui nous permettent de systématiser nos connaissances acquises.
H existe là, semble-t-il, un intellect dont les aspirations ne peuvent s'expliquer par des mélanges ou des transformations de matière, et, de plus, des intuitions qui se rattachent à un idéal que nulle combinaison chimique ne saurait produire. Cette concentration de facultés, cet intellect ou àme, est doué de raison. Or, l'objet de celle-ci, l'idée, est un, immuable, éternel, donc la raison, en vertu de l'homogénéité qui réunit le sujet pensant et l'objet pensé, est une, simple, immortelle.
S'ensuit-il, pour l'âme, la perpétuité de son individualité? A-t-elie existé de tout temps? Et si elle a eu un commencement, n'est-elle pas prédestinée à avoir une fin? 11 est à remarquer que telle ou telle idée, de même que l'âme, peut ne remonter qu'à une époque déterminée; mais une fois émise, conçoit-on qu'il soit possible qu'elle cessât d'être, au moins virtuellement ?
Les diverses fonctions de l'âme, a-t-on dit, sont liées à des parties déterminées du cerveau, et sont impossibles si celles-ci ne se trouvent pas dans un état normal. Il faut une machine, sans doute, pour produire • certains effets, mais le mécanicien ne peut-il survivre à la machine ?
L'homme, se sentant imparfait, a la notion et le désir d'un progrès réalisable, contribuant à lui ouvrir des voies nouvelles, à l'élever, à le rendre plus intelligent, plus intuitif. Cet espoir d'une amélioration éventuelle est inhérente à sa mentalité. Si les vœux qui en résultent ne doivent aboutir qu'à la tombe ou au néant, la Puissance suprême qui les aurait sug-
gérés ne serait-elle pas accusable de la plus atroce cruauté? Ne serait-il pas plus digne d'elle de lui assurer des destinées successives de plus en plus amples, grâce à des modifications constantes, et aux vaillants efforts qui les préparent et les justifient ?
La mort, suivant cette théorie, ne serait qu'une métamorphose, un passage d'une existence à une autre. Rien ne s'anéantit, pas plus la molécule humaine que le moindre atome de matière. La goutte d'eau qui au lever de l'aurore brille à l'extrémité d'une feuille, se volatilise au soleil, se mêle au nuage qui passe, se dissout et se reconstitue. Sous quelle forme se présenlera-t-elle plus tard ? On n'en sait rien, mais ses éléments subsisteront toujours et ne disparaîtront pas. L'âme, sur^•ivant au corps, ne peut être qu'une force psychique arrivée à un certain degré de développement. Les formes de ces réincarnations, toujours ascendantes suivant la loi du progrès déjà constatée, seraient en rapport avec celle-ci. Toute noble pensée lui assurera des avantages ; toute belle action sera féconde, pour elle, en résultats. Contrairement, toute manifestation égoïste et basse, ne pourra que lui être préjudiciable. Indépendante par nature, l'âme humaine, selon cette conception, serait appelée à se faire un avenir. le même pour toutes, mais que toutes n'atteindront pas à la même heure. Se rapprocher d'étape en étape de la perfection, sans pouvoir l'atteindre puisqu'on ne la comprend que dans l'infini ; jouir, tout en y aspirant, de chaque conquête achevée, de chaque splendeur entrevue, et de la découverte de lois nouvelles ou mieux interprétées, n'est-ce pas une destinée enviable, et conforme d'ailleurs aux évolutions constamment opérées sous nos yeux?
La sanction du bien et du mal ainsi entendue, ne vaut-elle pas celle qui assigne à l'âme un jtaradis d'éternel repos, ou un enfer, lieu de supplices sans
fin, et sans justification, puisque ceux qui y souffrent ne seraient plus réformables. Rêve pour rêve, celui qu'inspire l'étude philosophique n'est-il pas supérieur à l'autre, et plus digne des méditations d'une humanité future ? Le mal en ce monde, c'est-à-dire tout ce qui est transitoire, irraisonné, n'est qu'un résultat de notre ignorance, et des fausses solutions qu'elle nous fait adopter.
C'est cette ignorance qu'il nous faut dissiper, pour mieux comprendre notre véritable bien, qui est aussi celui de tous. Il s'agit, non de s'absorber dans une foi immuable, mais de chercher sans cesse à se rapprocher, d'essais en essais, d'une vision de plus en plus claire, de plus en plus consolante, de tout ce qui est accessible en hautes vérités, en éternelle beauté !
Notre corps, durant notre existence terrestre, subit d'innombrables modifications. Il se fortifie, se développe, acquiert son apogée, puis s'affaiblit graduellement et redevient, dans l'extrême vieillesse, aussi débile qu'en sa première enfance. II a été transformé plusieurs fois, complètement renouvelé, atome par atome, et cependant, malgré tous ces changements, la conscience de notre individualité ne persiste-t-elle pas en nous, toujours entière ? Même en cas de dérangement d'esprit ou de démence, Tâme, qui n'a pas cessé de se sentir elle-même, durant les troubles physiques les plus graves, ne continue-t-elle pas à imposer au corps sa volonté, et même n'entre-t-elle pas en guerre avec lui ? Le Moi se connaît d'une manière immédiate. Il ne peut connaître tout autre chose que par lui-même. Plus la conscience personnelle est forte, plus elle réalise d'harmonie et plus sa puissance de métamorphose acquiert d'étendue.
En changeant de conditions extérieures, l'âme conservera-t-elle la mémoire d'états précédents ? Il est clair qu'aucune trace de ces états ne peut lui être
transmise par le corps, qu'elle aura quitté et qui se sera désagrégé. Observons cependant, que la diversité desdits états résulte de lois souveraines toujours en action. Si nous connaissions mieux celles-ci, notre intelligence ayant acquis en progressant des lumières nouvelles, ne pourrions-nous pas inférer logiquement et sans erreur probable, qu'un organisme quelconque, arrivé à certain stage d'existence, a dû nécessairement passer par telle ou telle phase d'extension avant d'avoir atteint sa situation actuelle ? Un exemple servira à exposer plus clairement cette pensée. La terre depuis sa formation dans l'espace, a été le théâtre de phénomènes sans nombre, auxquels les hommes, ses derniers nés, n'ont pas assisté. N'en ont-ils pas cependant reconstitué l'histoire par la seule inspection des couches terrestres, patiemment explorées? La science ainsi qu'une quantité de faits serviraient à le démontrer, suffirait à nous rendre la mémoire du Passé, si celle-ci n'avait une cause de réveil dans nos propensités affectives qui, comme nos facultés intellectuelles doivent avoir leur raison d'être et leur avenir.
Dans notre présent état de civilisation, il semble probable que les grands groupes religieux, avec leur exclusivisme absolu, leur intransigeance dogmatique, se transformeront en nombreuses associations partielles, c'est-à-dire qu'en présence d'une plus complète liberté d'examen, le sentiment religieux s'individualisera considérablement. L'Église catholique, dont l'organisation politique et sociale est- des plus remarquable, eût pu conserver longtemps encore sa puissante influence en se rapprochant de ses anciennes traditions, plus démocratiques, plus humanitaires, mais il est déjà bien tard, pour elle, d'opérer uae telle conversion.
L'homme instruit, intelligent, fréquemment occupé de hautes questions psychologiques, n'a pas besoin d'être rappelé au sentiment de l'Au delà par l'exercice
d'un culte quelconque. Une bonne action, à ses yeux, est supérieure à toutes les prières. Celles-ci, tendant à obtenir des faveurs individuelles, ou à solliciter, dans une pensée égoïste, des modifications aux lois générales régissant toute la nature, n'ont d'autre avantage que d'inspirer de la confiance à ceux qui y ont recours, et y puisent quelque consolation.
Ces derniers cependant, souffriraient de l'absence de tout culte. Les masses populaires, toujours en lutte contre les difficultés de la vie, sans appuis moraux, seraient privées, par l'abolition du culte, d'un important élément d'idéalité. Des essais de rénovation des anciens rituels ont été effectués, aux Etats- Unis, par un sociologue très connu, M. Félix Adler. Il supprime, d'après ce que nous rapporte M. Guyau, toutes cérémonies, tout catéchisme, tout livre saint. Il n'affirme rien à l'endroit des notions de Dieu et d'immortalité. Il admet seulement l'existence du noumène inconnaissable, d'une réalité ultime, qui gît derrière toutes les apparences, et d'où sort l'harmonie du monde. Il place la morale où elle ne peut se discuter, dans la pratique. Le premier but que les associations réformatrices doivent poursuivre, selon M. Adler, est d'éclairer et d'ennoblir leurs membres.
Il serait possible, par exemple, de préparer à l'usage de ceux-ci des lieux de réunion spacieux, sobrement garnis de reproductions d'objets d'art de haute valeur esthétique, où des hommes dévoués et instruits, désignés par un comité, donneraient chaque dimanche, à diverses heures, des conférences sur des matières de philosophie et de morale d'un intérêt général, à la suite desquelles aurait lieu une audition ' de compositions musicales d'un caractère religieux interprétés par les sons puissants de l'orgue et le charme des voix humaines. Chaque association désignerait quelques-uns de ses adhérents les plus actifs
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pour procéder, au nom de tous, à des œuvres de charité, et employer leur influence à répandre dans toutes les classes les principes de fraternité et de solidarité qui doivent servir de base à toute civilisation réelle. A l'émulation d'immobilité, on verrait alors, peut-être, se substituer l'émulation du proerrès.