CHAPITRE I La famille
Les premières associations humaines ont eu pour base des affinités naturelles, provenant de liens de consanguinité, de rattachement à un même sol, et d'une communauté d'habitudes et de conditions d'existence.
Elles ne se composaient que de familles, d'abord isolées, puis se rapprochant les unes des autres, constituant de nouveaux groupes.
Les unions matrimoniales n'y comportaient aucune cérémonie. L'homme et la femme, soumis tous deux à de rudes travaux, les obligeant à de constants elTorts, étaient moins <listants, typiquement, qu'ils le sont aujourd'hui. L'idéal féminin, très raffiné, très spécialisé, représenté dans la civilisation moderne, était alors inconnu, et ne se rencontre même pas parmi les races inférieures actuelles. Une certaine promiscuité régnait dans les relations entre les sexes. La parenté n'existait que par les femmes, et le Matriarcat constituait l'entité familiale d'alore.
Plus tard, le désir de s'attacher plus étroitement
l LA VIE SOCIALE ET SES EVOLUTIONS
une épouse donna lieu au mariage par achat, c'esl-à- (lire à une vente réelle chez les peuples primitifs, fictive ensuite, diversement réglementée.
11 devenait possible, dans ces conditions, aux gens iTches et aux chefs de tribus, de s'approprier plusieurs femmes. C'est ainsi- que la polygamie, opposée au Matriarcat, prit naissance. Elle s'est maintenue jus- ([u'à nos jours en Asie et en Afrique, par suite de la coulume de confier aux femmes la j)kipart des travaux manuels, ce qui en fait autant d'aides, dont l'activité est profitablement utilisée.
La polygamie, bien qu'oppressive par nature, réalisait un progrès sur le Matriarcat. Le père et la mère y étant connus, les degrés de parenté y acquéraient nue force plus grande. On pouvait désormais, en remontant vers le passé, tracer une ligne directe d'as- (•endants mâles. La vénération des ancêtres, particulièrement en Orient, a donné lieu à un culte spécial encore très vivace.
La monogamie, qui réduit l'homme à une seule compagne, fut adoptée de bonne heure par les populations aryennes. Elle eut pour conséquence d'entourer la femme de plus de respect, et de donner de la valeur à son libre consentement. Aux brutalités des premiers âges succédait un. sentiment d'amour.
Encore esclave au point de vue des mœurs, la femme devenait reine au foyer familial.
Le mariage monogame contribue légalement, en Europe, à la fondation des familles. Essentiellement contractuel, il crée entre les époux d'importantes obligations, souvent discutées, fré([ueminent modifiées, mais admises en princi{)e par l'opinion publique (^t par la loi.
La réciprocité des obligations ainsi contractées a été inégalement répartie. Les Grecs et les Romains, tout en n'étant pas polygames, admettaient leconcubinat et donnaient souvent à l'épouse des rivales quasi-
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légitimes. La jeune fille grecque n'était jamais entièrement émancipée. Dans son enfance, elle dépendait de son père; mariée de son époux; veuve, de ses parents ou de son fils aîné. La matrone romaine, bien que très estimée, n'avait guère plus de privilèges et n'échappait pas à la tutelle virile.
Dans le Nord, parmi les Barbares, la femme n'exerçait qu'une influence restreinte chez les Celtes et les Gaulois; un peu mieux établie et moins précaire chez les Germains, il a fallu un puissant mouvement intellectuel pour lui donner plus de liberté. Le Christianisme, en glorifiant la maternité, a contribué à relever la dignité morale de la femme, et à lui assurer une position plus honorée. Il s'en faut cependant que celle-ci soit à l'abri de toute critique. 11 suffit, pour s'en convaincre, d'étudier brièvement les dispositions législatives qui s'y rapportent, encore en vigueur dans la plupart des États européens.
La femme, y prescrit-on, doit obéissance à son mari, et perd par le fait de l'union qu'elle contracte, sa nationalité, son nom, son domicile, et la libre disposition de sa personne. Il n'est pas facultatif à i'époux'de renoncer aux droits que la loi lui confère, et il est défendu à l'épouse d'accomplir aucun acte de la vie civile ou juridique, sans permission spéciale, soit de son mari, soit de la magistrature compétente. On lui attribue cependant, par faveur, le droit de tester. Elle ne peut, même séparée de biens, attraire devant les tribunaux, donner, aliéner, hypothéquer, acquérir ù titre onéreux ou gratuit, sans le concours de son conjoint, ou, à défaut de celui-ci, sans autorisation de justice. Le mari, sous le régime de la communauté, dispose non seulement des ressources financières de celle-ci. mais peut même, dans certaines contrées, s'approprier les revenus provenant du travail personnel de son épouse.
La femme est exclue des conseils de famille, qui
décident cependant du sort de ses enfants. Princesse royale, l'accession au trône, dans plusieurs Etats, lui est interdite, bien que l'histoire de quelques souveraines, d'Angleterre, d'AUema^me, de Russie, démontre que le sceptre, dans leurs mains féminines, n'a manqué ni de puissance, ni d'autorité.
Des elforts sérieux ont été faits, surtout récemment, dans le but d'atténuer les effets d'une iéjjfislation qui n'accorde à l'épouse, au sein de la famille, qu'une part d'action si limitée. On leur a apposé, en justification des restrictions établies, l'esprit peu pratique (le la femme, son inexpérience, ses propensions émotionnelles, son impulsibilité, sans prendre en considération que si ces causes d'erreurs et d'actes irréfléchis ont exercé souvent leurs effets, elles résultent en partie de cette même législation, jugée trop partiale. Que l'instruction donnée aux jeunes filles, insuffisante aujourd'hui et mal comprise, soit étendue, modifiée, rationnellement améliorée, et il n'est pas douteux que ses conséquences se fassent bientôt sentir. Élever l'intelligence de la future mère de famille; inspirer à celle-ci le sentiment de l'importance de son rôle, c'est jeter les bases du caractère de l'enfant, dont elle sera appelée à contrôler et à diriger les premières impressions.
L'épouse doit être la comj)agne de son mari, et non sa servante. Partageant sa bonne et sa mauvaise fortune, elle a le droit d'être initiée à sa vie, à ses projets, à ses rêves d'avenir; de compter sur son appui et sa [)rotection en toutes circonstances. D'autre part, si elle a quelque respect d'elle-même, elle lui restera fidèle. Gardienne du type familial, elle ne peut y introduire, sans déloyauté, des éléments étrangers. Une faute commise à cet égard, dans un moment de faiblesse, entraîne à des actes d'hypocrisie et de dissimulation incompatibles avec une noble nature ou qui doivent, tout au moins, la troubler profondément.
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Le mariage, tel qu'il se présente à un esprit juste et droit, présuppose une sympathie réelle entre les futurs époux, et la libre disposition de facultés suftisantes, en capital ou en capacité de travail, pour assurer lexistence d'une famille. Cette dernière condition, malheureusement, est parfois difficile à satisfaire. Il en résulte, pour quelques-uns, la prolongation indéfinie du célibat, avec les irrégularités qui s'en suivent, et pour d'autres, des engagements matrimoniaux de simple convenance, n'ayant pour mobile que des intérêts privés.
De là des immoralités, causes de sérieux abus, et parfois de véritables crimes. Il s'est manifesté dans certaines unions de tellesjincompatibilités de tempérament et de caractère, qu'il a fallu y pourvoir enaut<v risant leur dissolution. Le divorce entre époux mal assortis, n'est que l'admission légale d'un fait constaté, dont la persistance est devenue intolérable.
Toute atteinte à la permanence du contrat matrimonial, même justifiable, n'en est pas moins extrêmement fâcheuse, par sesetfetssur le sort des enfants issus des époux désunis. Cette considération devrait décider ceux-ci à ne se séparer qu'après mûres réflexions, et pour éviter de plus grands maux.
Les résultats peu favorables de nombreux mariages, contractés hâtivement et sans prévision de l'avenir, ont donné lieu à médire de l'institution même, sous sa présente forme, et à préconiser l'union libre, avec assurance pour les enfants qui en proviendraient de quelques garanties spéciales. Il n'y aurait plus lieu dès lors à la célébration de cérémonies civiles ou religieuses, mais à la rédaction d'un simple pacte, dont les clauses dépendraient de la volonté des contractants.
Un changement aussi radical du système actuellement usité, serait probablement préjudiciable. J'ai eu l'occasion, ci-dessus, de faire remarquer combien les mariages irréfléchis, acceptés sans souci des respon-
sabilités qui en résultent, sont devenus fréquents. II n'est donopas inutile de laisser au rituel nuptial une certaine solennité, afin de mieux faire comprendre l'importance de l'engagement contracté. La respectabilité de l'épouse ne peut qu'en être mieux établie. Si les promesses précédant l'union libre sont de nature à assurer à la femme une position sociale ne l'exposant pas à subir les efîets d'un caprice injustifié, elles ne différeraient guère des stipulations matrimoniales usuelles, qu'il n'y" a donc pas obligation de changer; si l'on en déduit plus de liberté pour les intéressés, c'est la femme qui en souffrira. C'est elle, en effet, qui profite surtout du mariage, car celui-ci n'est qu'assez exceptionnellement, pour l'homme, un accroissement de ressources. La période d'attraction de la femme, son règne de beauté ne se prolonge pas indéfiniment. Que deviendrait-elle en vieillissant si elle n'avait obtenu, par un long séjour au foyer domestique, ainsi que par la pratique d'une vie méritoire, des droits à l'affection durable et à l'estime de son conjoint ? Dans toute convention ne lui conférant pas d'état stable, elle ne peut espérer atteindre les félicités maternelles, si belles et si pures, qui sont l'apanage de l'épouse légitime.
Un argument qui n'est pas sans valeur s'impose ici à notre attention.
L'enfant, pour se développer normalement, au physique et au moral, réclame les soins vigilants du père et de la mère. Or ce n'est que vers sa majorité qu'il est capable d'agir avec suffisamment de prudence et de discrétion pour être livré à lui-même. L'intérêt social rend désirable, jusqu'à ce moment, que ses parents vivent en commun. Le fait comporte des années de cohabitation. Celles-ci écoulées, serait-il à conseiller aux deux époux de se séparer, pour recommencer sur le tard une nouvelle expérience de la vie?
Il est donc à souhaiter, pour le bien de tous, que le
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luariaiit' fun>i'rve ^a permanence, et ne soit rompu (jnexceptionnellement.
J'ai fait remarquer, précédemment, qu'il devait faire supposer l'existence, en ses aspirants, de sentiments réciproquement alTectueux. ainsi que de la libre disposition de ressources suffisantes à l'entretien d'une famille. Il n'en faut pas plus, en réalité, au point de vue individuel, pour le légitimer. Socialement, ces conditions suflîsent-elles? N y a-t-il pas à prendre en considération, dans l'intérêt des générations à venir, l'état de santé des futurs époux? Doit-il être permis à certaines pei^sonnes, affligées de maladies transmissibles ou contagieuses, de contracter mariage, et de contaminer par égoïsme et imprévoyance de nouvelles familles?
La question mérite d'être discutée, étant des plus délicates. Dans un établissement d'élevage, sa solution ne serait pas douteuse. En vertu du principe qu'il importe tout d'abord de s'occuper de l'amélioration de l'espèce, on éliminerait systématiquement les sujets trop faibles ou mal constitués, leur présence étant nuisible à tout le groupe. On pourrait même invoquer, en justification de ce procédé, des lois naturelles parfaitement démontrées. En effet, un travail de sélection ne s'opère-t-il pas constamment autour de nous parmi les êtres organisés? Ne constate-t-on pas. tous les jours, dans la série des entités végétales et animales, la destruction d'une quantité énorme de germes, par insuffisance du milieu où ils se produisent, ou leur état d'anémie constitutionnelle?
L'homme, en retardant par son intervention — toute généreuse, intelligente et dévouée que soit celleci — la disparition de certains types, condamnés à toutes les calamités physiques dès leur entrée dans la vie. agit-il logiquement et conformément à ses devoirs?
Il est établi qu'il n'a pas toujours témoigné, à cet égard, de grands scrupules. Dans l'antiquité, le père avait droit de vie et de mort sur son enfant nouveauné. Celui-ci, était-il jugé trop infirme ou trop faible, il le vouait inexorablement au trépas.
Un sentiment, non pas absolument moderne, mais que les progrès de la civilisation a généralisé, celui de la pitié, s'oppose aujourd'bui à ces exécutions sommaires. De plus, un être disgracié en apparence, mal conformé physiquement, n'est pas nécessairement un idiot, et peut trouver dans les cadres complexes de notre organisation sociale, une place où il lui soit possible de rendre des services. Il s'agit donc de découvrir d'autres moyens, moins radicaux, d'amélioration des races.
On a proposé de soumettre les candidats au mariage, pour prévenir tout abus, à un examen médical. L'application de ce système préventif })roduirait d'excellents elfets s'il était réalisable, ce qui parait plus qne douteux. Les passions humaines, ainsi restreintes, provoqueraient de constantes infractions à la loi et — recourant à la fraude et aux certificats médicaux de faveur — éluderaient ses prescriptions. Si celles-ci devenaient effectives, et si le mariage légal, pour quelques individus, était absolument inabordable, ils auraient recours à l'union libre, se soustrayant ainsi à tout contrôle.
L'instruction, dii-igée avec sagacité, et tendant à développer des sentiments personnels de haute moralité, peut seule remédier à cette situation. Elle ferait comprendre aux déshérités de ce monde, que s'il serait injuste de leur refuser une part d'affection, si tant est qu'elle leur soit offerte, il leur incomberait, pour obéir aux injonctions de l'honneur et du devoir, de s'abstenir de ]>erpétuer leurs infirmités.
Y a-t-il contradiction, entre celte conclusion et les sentiments de haute moralité que je viens d'iuvo(pu,>r?
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Jo ne le pense pas. et je crois même que dans quelques cas spéciaux, tels que l'insuffisance des moyens d'existence d'une famille, il serait méritoire, pour son chef, d'éviter de multiplier inconsidérément le nombre de ses enfants, sachant qu'il les condamne, dès leur naissance, à l'abandon et à la mendicité. Ce n'est lias qu'il faille accepter comme vraies les idées malthusiennes relatives à la disproportion existant entre l'accroissement de la population et ses éléments de subsistance, et qu'un défaut d'équilibre entre ces quotités soit inévitable. S'il se présente en etTet. il a surtout pour cause l'inégale répai-tition des races humaines à la surface du globe.
En effet, tandis qu'elles se condensent sur certains points jusqu'à se disputer les moindres parcelles d'un sol dont les forces productives sont en partie épuisées, d'immenses territoires, d'une rare fertilité, sont encore absolument incultes. Bien des obstacles s'opposent, d'ailleurs, à une expansion exagérée de l'espèce humaine. La nature a ses correctifs, dont les lois sont encore mal connues, mais qui exercent sur les variétés trop prolifiques du règne végétal comme du règne animal, une action indéniable.
J'ai mentionné, en dernier lieu, quelques faits anormaux. Il me reste à rentrer dans la généralité, en exposant comment est comprise, d'après les idées modernes, l'autorité paternelle.
Selon l'ancien droit, elle était absolue. Le Décalogue fait de la piété filiale une obligation des plus strictes. Le fait de mauvais traitements, infligés aux parents, ou de désobéir au père, était puni de mort. La même législation, bien que moins sévère, était en usage à Athènes. A Rome, les fautes dQmestiques étaient réprimées par le chef de famille, pleinement autorisé à cet égard. Le lien de parenté n'était pas (considéré comme résultant d'un engagement contrac- Inel, et ne pouvait être rompu, sauf chez les Ger-
mains et los Slaves. A Rome, un (ils n'était y)as lil)re (le sortir de la famille |)ar sa seule volonté. L'acquiescement (le son père, donné sous forme d'émancipation, était indispensable.
En principe, il n'est pas douteux que l'enfant, ignorant de toutes choses, a besoin d'enseignement et de (lis(-ipline. Il doit Obéissance à ses parents, et il est du devoir de ceux-ci de lui inspirer assez d'aifection et de respect — par leurs relations entre eux et leurs procédés à son égard — pour rendre cette obéissance aussi empressée que naturelle. Il s'agit de développer en lui le désir de s'instruire, l'habitude de la réflexion, les sentiments de justice et de bonté qui restreindront ses passions et le rendront utile en sa future carrière. Son intelligence, constamment exercée, ayant acquis ]»lus de force et de lucidité, en même temps que la conscience des responsabilités qui lui incombent, il convient de lui laisser plus de liberté, et de remi)lacer les ordres paternels par des conseils bienveillants. L'obéissance exigée dans toute sa rigueur de la part d'un homme fait, en pleine possession de ses facultés, serait abusive. Le père, en cette période, ne doit plus être qu'un ami, écouté avec déférence, et non pas un maître, disposant d'un avenir qui n'est pas le sien.
L'adoption, très facile autrefois, a été entourée, par les lois actuellement en usage, de formalités et de conditions.
Le lien familial, dans les parties les plus civilisées de l'Europe et de l'Amérique, tend à se relâcher. La vie privée y avait autrefois un caractère de lixité. résultant de l'organisation sociale préétablie, qu'elle a perdu dans les grandes villes modernes. L'extension des relations internationales a contribué, avec le mélange des races ainsi en rapport, à modifier bien des habitudes acquises, bien des opinions préconçues, de nature à rattacher r('Iénu'nt individuel au
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groupe dont il fait partie. La facilité des déplaecmenls entraînant des changements de milieu, donne lieu, nécessairement, à des impressions nouvelles. L'activité intellectuelle s'en est ressentie, s'inspirant d'idées plus larges, plus humanitaires. Dautre i)art l'ancien équilibre moral, troublé par maintes innovations, en est devenu i)lus instable. Il se reformera uécessairement, car sans une certaine solidarité, dont le principe familial est la base naturelle, toute association humaine serait jtrécaire. et absolument infructueuse.