CHAPITRE II La Sculpture, la Peinture et la Musique
L'art du sculpteur consiste à reproduire, au moyen d'éléments matériels, les formes extérieures de la vie, telles qu'elles se présentent naturellement, ou combinées entre elles atin d'en obtenir de poétiques allégories.
La sculpture, longtemps associée à l'architecture et consacrée d'abord, comme celle-ci. à s'adapter aux croyances religieuses, ne jouit dans tout l'Orient que d'une indépendance très restreinte.
Elle ne devint un art spécial, ayant ses principes et ses lois, que sous l'impulsion des artistes grecs, qui travaillèrent successivement le bois, les métaux, lé marbre et l'ivoire.
Les costumes en usage en Grèce se prêtaient excellemment, à cause de leur ampleur et de leurs plis, à la beauté sculpturale. Les jeux athlétiques, très pratiqués en Hellénie. et consistant en luttes, courses et pugilats, ainsi que la fréquentation des bains publics, si universelle dans l'antiquité, donnaient occasion aux praticiens grecs d'étudier le corps humain dans toute sa souplesse et sa vigueur.
Ils surent profiter de ces avantages et en tirer des titres de gloire, entièrement mérités.
Dès le VI* siècle avant J.-C. la plastique grecque
avait acquis un haut degré de perfection. Les frontons d'Egine, l'Athena d'Endoios. la stèle d'Aristios, et la plupart des sculptures de Delphes appartiennent à cette époque.
Le progrès s'accentue au siècle suivant auquel remontent les marbres d'Olympie, la Victoire de Penios, les frontons et frises du Parthénon, les basreliefs d'Eleusis. Toutes ces œuvres sont d'une grande pureté de lignes et d'un style sévère. Celui-ci s'adoucit et se raffine au siècle suivant, qui est celui de Praxitèle, et conserve ses allures classiques jusqu'au premier siècle avant notre ère. Plus tard l'habileté technique subsiste toujours, mais l'inspiration, le pouvoir créateur devient plus rare. On produit beaucoup de copies, et moins d'originaux.
La décadence s'accroît lors de l'abaissement de la puissance romaine, et les sculptures datant de la période byzantine, très conventionnelles, ne procèdent plus de l'étude de la nature. Affaibli à sa source, l'art l'était bien davantage dans les anciennes provinces impériales. La statuaire y avait perdu toute existence propre, et on n'y exécutait plus que des pièces d'orfèvrerie, des bas-reliefs en pierre ou en bois, des motifs servant à la décoration d'édifices religieux.
Un retour vers l'antique se manifeste enfin en Italie, d'abord à Pise, puis à Florence, où Andréa Verrochio. auteur de la statue équestre de Coléoni, à Venise, acquérait une haute renommée, que ses élèves Michel -Ange et Léonard de Vinci allaient surpasser. Les travaux de ceux-ci rendent sensibles, même aux observateurs les plus superficiels, les particularités qui distinguent l'art hellénique de l'art moderne.
L'idéal de beauté conçu par les Grecs, éminemment noble et pur, était essentiellement plastique. Tout ce qui pouvait Vomprometlre l'harmonie des lignes et
des contours, surtout les émotions passionnelles, leur semblait contraire à l'esthétique. Quelques chefsd'œuvre, entre autres le groupe des Mobides, — celui de Laocoon et de ses fils; — la belle statue représentant un gaulois blessé, s'écartent de cette règle, mais exceptionnellement. Les artistes grecs, dans la splendide matérialité de leurs types, faisaient rarement pressentir l'àme. sinon en sa noble et calme placidité. C'est cette âme, devenue expressive dans le regard, vraiment intellectuelle, émotionnée, que les modernes cherchent à révéler Michel-Ange et Léonard de Vinci, en véritables précurseurs, l'ont rendue excellemment.
Il faudrait entrer dans trop de détails pour suivre le développement de la statuaire à partir de la Renaissance, dans les principales contrées de l'Europe. Qu'il nous suffise de constater que deux courants s'y font remarquer, l'un se rattachant au Passé classique, plus ou moins modifié par quelques combinaisons nouvelles; l'autre, franchement réaliste, inspiré par les instincts nationaux en prévalence, et traitant des sujets entièrement opposés aux idéalités grecques, pris sur nature, populaires, où la beauté des lignes s'etTace devant l'intensité passionnelle, rendue avec verve et sentiment. Citons, comme exemples de cette phase de l'art le Chant du Départ, de Rude, cette Marseillaise de pierre, surgissant de l'un des côtés de l'Arc de Triomphe de l'ttoile; quelques créations géniales de Rodin; les types de mineurs et d'ouvriers, si pathétiques et si vrais, de Constantin Meunier: les groupes pleins de fougue et d'ardente vitalité de Jef Lambeaux, etc.
Les anciens Grecs ne limitaient pas leurs travaux à la sculpture monumentale. Tous les objets, même d'un usage familier, employés par eux, avaient des formes agréables et gracieuses. Il n'en est pas de même parmi nous, et il y aurait sous ce rapport bien
des améliorations à réaliser. La sculpture de genre n'était pas négligée de leur temps, ainsi qu'en témoignent les délicieuses figurines dites de Tanagra. récemment découvertes. On peut faire grand, réellement, en toutes proportions. Il y aurait là, pour nos artistes, une voie à suivre, peu explorée, et dans laquelle plusieurs d'entre eux s'engageraient utilement.
L'architecture et la sculpture, plus ou moins abstraites ou symboliques, évoquent des pensées, mais n'agissent pas toujours aussi vivement sur nos impressions que la peinture, plus accessible aux sens, à cause des illusions qu'elle procure. Les animaux même, peu sensibles à la forme des objets, subissent l'action de certaines couleurs, au point d'en être fortement troublés.
Toute peinture artistique présuppose un dessin préliminaire, comprenant l'ensemble ou la composition générale de l'œuvre, auquel il faut ajouter la coloration des silhouettes qui s'y rattachent; la mise en valeur de chacune de celles-ci, et enfin leur modelé, c'est-à-dire leur présentation en relief, obtenue au moyen de gradations d'ombre et de lumière. En d'au^ très termes, il s'agit en peinture de reproduire les corps selon les différences d'aspect que leur éloignement ou leur position rapprochée y apportent, soit comme figures, soit comme teintes.
Ces aphorismes ne s'appliquent qu'à des conceptions d'art déjà avancées. Même en Grèce, la peinture fut longtemps archaïque. Elle y fit de notables progrès au v'= siècle avant Jésus-Christ, sous Polygnote. mort à Athènes en 426, et contemporain de Phidias : Aga Therque, qui décora de fresques la maison d'Alcibiade; Apollodore, l'un des promoteurs du clair obscur.
Deux écoles, l'une ionienne, l'autre dorienne, se disputaient les suffrages des Hellènes. La dernière.
plus scientifique, obtint l'ascendant sur sa rivale et eut de nombreux imitateurs.
Les Romains, tributaires des peintres grecs de l'Italie méridionale, ornaient leurs édifices et leurs habitations privées de peintures décoratives, dont on on a jtu faire l'étude, grâce aux fouilles exécutées à Pompéi. Elles représentent des paysages, des vues de villes, des scènes mythologiques, des danseuses at'itant des guirlandes de fleurs, etc.
On n'y observe que peu de compositions comprenant de nombreux personnages, diversement groupés et concourant à une action commune.
Le Christianisme, mystique et iconoclaste à son origine, peu favorable à une grande activité artistique, ne donna lieu, tout d'abord, qu'à une symbolique bizarre, où parut Orphée, devenu le bon pasteur, l'agneau pascal, la colombe eucharistique, etc.
Ce ne fut qu'au ii" siècle que l'on commença, très naïvement, à reproduire quelques sujets bibliques. Les images du Christ et de la Vierge sont très rares jusqu'au iv' siècle.
Ces œuvres, à peine ébauchées, sont très inférieures comme exécution aux travaux payens de la même époque. On y observe toutefois une sincérité, inspirée par la foi. qui annonce une ère nouvelle.
Elle se fait jour en Italie, au xiii"" siècle, dans les œuvres de Cimabue qui. renonçant aux conventionnalités byzantines, s'efforce à donner de lanimation et de la réalité à ses figures.
Giotto. son élève, se rapprochant plus encore de la nature, réussit à introduire dans une série de compositions, tirées des Evangiles, beaucoup de sentiment et d'expression. La voie était ouverte, et une illustre école de peinture, celle de Florence, allait la parcourir glorieusement.
On ne peignait encore, à cette époque, qu'à la détrempe. Giotto et quelques-uns de ses contempo-
rains avaient essayé de mêler de l'huile à leurs couleurs, mais sans succès. Les frères Van Eyck, deux artistes, aidés peut-être par l'un de leurs compatriotes, Jean de Bruges, y réussirent, et leur découverte équivalait à une révolution dans l'art de peindre.
Elle inaugurait un procédé nouveau, le plus j)rofond, le plus {)uissant. le plus solide d'entre tous.
Deux facteurs, dont l'assemblage caractérise les œuvres réellement fortes, étaient désormais à la portée des artistes, le dessin et la couleur.
Les uns attachaient plus d'importance à la ligne. au trait, les autres se préoccupaient des effets lumineux, de la richesse du décor, de la beauté des teintes. Ces tendances, très marquées, permettent de grouper les différentes écoles en raison même de leurs qualités distinctives.
Parmi les partisans du dessin, en Italie, Stafano Fiorentino, Tomaso di Stefano, méritent une mention spéciale. Ce dernier surtout, dans le dessin du nu et des raccourcis, témoigna de beaucoup d'habileté.
Aux Pays-Bas, les frères Van Eyck et leurs élèves furent des dessinateurs consciencieux et adroits, manquant parfois de grâce, mais faisant preuve d'une remarquable netteté. Un autre peintre flamand. Memling. né vers 1435, a rendu sous les formes les l)lus correctes et avec sentiment les scènes principales de la Vie du Christ, de la Vierge et des Saints.
Au XVI* siècle, les grands dessinateurs sont nombreux et de premier ordre. Il suffit de citer, en Italie. Léonard de Vinci. Michel-Ange. Raphaël. Fra Bartoloméo. le Corrège, Andréa del Sarto, le Titien, le Giorgione. le Tintoret. et enfin Véronèse, si original et si ingénieux dans les vastes décorations architecliirah^s dont il entourait ses compositions.
En Allemagne, même ardeur à bien faire. Albert
Durer et Hans Holbein reconnaissaient la plus grande importance au dessin, qu'ils appliquaient à l'étude scrupuleuse de la nature.
Il faut encore rappeler, parmi les fervents admirateurs de la ligne, les Carrache et leur école; Poussin et ses imitateurs: Lebrun et la plupart des peintres français et allemands du xviii* siècle. David. Overbeck. Cornélius. Kaulbaeh. Ingres et H. Flandrin.
Les coloristes forment un groupe d'artistes qui, eux aussi, ont conquis une juste célébrité.
Nous avons à mentionner, parmi eux, toute l'école vénitienne, luxueuse et su|>erbe : Rubens. aux créations nombreuses, variées, pleines d'action et de vie débordante ; Jordaens, le peintre réaliste ; Rembrandt, ce merveilleux dispensateur du clair obscur: Velasquez, d'une correction officielle et sévère: Murillo. Watteau, Proudhon. Gros, Géricault, Eugène Delacroix.
L'Angleterre n'a connu, jusqu'au xvm* siècle, que des peintres étrangers, flamands, allemands, italiens, français. Elle s'est révélée depuis lors, comme productrice d'art. Quelques-uns de ses artistes ont supérieurement réussi à peindre le portrait, le paysage et les scènes de genre. Une nouvelle école de peinture, dite préraphaélite, s'y est formée au xix* siècle, très spiritualiste. et poussant jusqu'à la minutie la fidélité des moindres détails de chaque œuvre. Burne Jones, qui en représente les plus éminentes qualités, est remarquable par son style élevé et son sentiment religieux. Ses imitateurs n'ont pas toujours échai)pé au reproche d'être maniérés et conventionnels. 11 semble que l'artiste, s'il veut rester vrai, doit rejeter tout exclusivisme, tout esprit de système. Ce qu'il lui faut, c'est la forme, la couleur, la pensée, l'émotion, le tout résultant d'une communion constante avec le monde extérieur, (juant à l'exécution, elle dépend du talent d'observation et du tempérament du peintre.
Le désir d'obtenir du succès par des effets inattendus a donné lieu, dans ces derniers temps, à quelques innovations. Le « pointillé », comme moyen d'intensifier les effets lumineux, a eu ses adeptes ; l'impressionnisme », consistant à saisir, dans un sujet de peinture, un état de vision instantané, et à le reproduire très rapidement, négligeant tous détails, toutes particularités secondaires, comme étant de nature à diminuer l'intensité de l'effet ressenti, a de nombreux partisans.
Les peintres impressionnistes ont poussé fort loin l'étude du plein air. Leurs procédés paraissent convenir plus spécialement au paysage, et surtout à ceux du Nord, toujours légèrement brumeux. Ils se prêteraient moins à la reproduction des scènes d'Orient, où les plus infimes détails sont en lumière dans leur infinie variété, et ne sont pas négligeables.
En résumé, à l'époque actuelle, la peinture religieuse, si féconde autrefois, si touchante et si émue sous le pinceau des vieux maîtres de jadis, de ces primitifs si inspirés, n'a guère produit d'oeuvres capitales. La peinture d'histoire, bien que représentée encore par quelques tableaux de haute valeur, et par des fresques habilement composées, semble également assez délaissée. Les paysages, les tableaux de genre et les portraits, abondent dans toutes les expositions. L'art, devenu plus démocratique, se dégage des traditions d'école et s'individualise de plus en plus. Il est bon d'être soi, mais on ne devrait pas, comme beaucoup de jeunes artistes, tenir à s'affirmer avant de posséder la science du procédé.
Il serait à désirer qu'en dehors des connaissances techniques, ils s'appliquassent davantage à acquérir des éléments plus étendus d'instruction générale, surtout en littérature. II y a là un monde d'idées originales à matérialiser en types poétiques et vivants. Il nous reste à parler de la musique.
Tous les êtres auxquels leur conformation physique donne la faculté d'émettre des sons, expriment instinctivement, par la nature et l'intensité de ceux-ci. de multiples impressions, très perceptibles, même entre individus de ditTérentes races.
C'est ainsi que Fhomme. en entendant le €ri d'un animal, distinguera parfaitement s'il s'agit d'un simple appel, d'une plainte ou dune éjaculation de haine et de colère.
Une succession de sons, habilement groupés, permet de rendre toutes les nuances du sentiment et de la passion. C'est ainsi que s'est formé l'art musical, mode de communication émotionnel absolumentincomparable et universellement répandu. On le trouve en usage, au moins à l'état rudimentaire. chez tous les peuples.
Il était connu des Aryens, des- Assyriens, des Hébreux et des Egyptiens. Les légendes d'Orphée, de Musée et d'Amphion démontrent toute l'importance que lui attribuaient les Grecs, si enthousiastes de toute manifestation de beauté. La musique, aux premiers âges, était intimement liée à la poésie, se faisant guerrière avec Tyrtée; lyrique et ardente sous l'inspiration de Sapho: grave et noble associée aux dithyrambes de Pindare; gracieuse et tendre animée du génie d'Anacréon.
Des concours musicaux avaient lieu à Delphes, et des odéons. ou théâtres de musique, existaient en différentes villes. L'art, durant cette période, cousis tait en évolutions cadencées, encore peu compliquées, qui ne manquaient cependant ni d'etTet. ni d'ampleur.
Les Romains profitèrent " des traditions grecques, sans trop les modifier. Par delà les limites de l'Empire, dans les forêts ombreuses, les Gaulois et les Germains avaient leurs bardes, écoutés religieusement.
Dans les églises chrétiennes, on chantait des hymnes durant les offices. Saint Ambroise de Milan, au IV* siècle, en changea le rythme, le rendant plus varié, plus mélodieux. Deux cents ans après, le jilainchant liturgique fut substitué — sauf à Milan et dans les églises grecques — par ordre du pape Grégoire VII. L'emploi de l'orgue, cet admirable instrument, à la fois si sonore et si doux, particulièrement approprié au culte, ne fut généralisé qu'au x" siècle.
A peu près vers le même temps, un moine bénédictin. Gui d'Arezzo, né en 995 et mort en Italie en 1050, fit faire des progrès notables à la théorie musicale, en y appliquant une méthode simplifiée d'enseignement et de notation. On a])prenait à relier entre elles les j)hrases mélodiques, à les alterner, tout en y maintenant un sentiment de profonde unité. Au XII* siècle, l'étude du contre-point, base de l'harmonie, consistant à disposer les accords de façon à faire entendre, non successivement, mais simultanément ]>hisieurs parties chantantes, prépare de nouveaux succès aux compositeurs. Plusieurs d'entre eux, <mi Flandre et dans le Nord de la France, donnent à la musique polyphonique un brillant essor. Des artistes flamands vont fonder des écolos en Espagne, en Italie, en Allemagne. Adrien Willaert, à Venise, et Orlando de Lassus. à Munich, acquièrent une grande renommée, et y laissent d'impérissables souvenirs.
La musique profane finit par obtenir accès dans les églises, ce qui fut désapprouvé par le Concile de Trente, en 1560. Dans l'intervalle, les ménestrels et les trouvères, à la fois poètes et musiciens, répandaient jiartout leurs mélodies, expressions vives, légères ou mélancoliques de la vie populaire.
C'est de Florence, au xvi'' siècle, que nous viennent d'autres innovations. Un groupe de poètes et d'artistes y conçoivent le projet de reconstituer l'ancienne déclamation musicale grecque. Adojjtant le chant
monodique. accompagné de quelques instruments, ils commencent par mettre en musique des sonnets, de petits poèmes, puis de véritables scènes dramatiques. Ils répudiaient dans ces compositions toute espèce de forme mélodique réelle, se bornant à une sorte de récitatif uniforme.
Ces essais, encore jhésitants. faisaient présager ["opéra moderne. Il leur manquait un élément indispensable, la modulation, découverte par Monteverde qui. délaissant les coutumes de plain-chant et des modes ecclésiastiques, révolutionne la science musicale en employant librement les dissonances, sans préparation, procédé caractéristique de la tonalité actuelle.
Grâce à la modulation, la pensée du compositeur allait pouvoir s'empreindre de sentiments pathétiques dont on n'avait jusqu'alors qu'imparfaitement traduit l'expression.
L'opéra était créé, et reçut le meilleur accueil en Italie, puis en France. En 1672, fut fondée à Paris l'Académie royale de musique, sous la direction de LuIIi. Vigarini et du poète Quinault.
Après la mort de LuUi. la gérance du Grand Opéra fut confiée à Rameau, qui la conserva pendant trente ans, et en augmenta la vogue par une série d'ouvrages dont l'importance lui assure l'immortalité.
L'influence étrangère s'est fait sentir en France, relativement à la musique théâtrale, du xvii* au XIX* siècle. Pour le démontrer il suffit de citer les noms, aujourd'hui célèbres, de Gliick, Grétry, Rossini. Donizetti. Bellini. Mercadante, Puccini. Gherubini. Meyerheer. etc. Ce n'est qu'à une époque récente que nous voyons briller dans la pléiade des compositeurs dramatiques, très estimés sur la scène parisienne, les noms français de Boiëldieu, Félicien David. Ambroise Thomas. Gounod. Bizet, Massé. Delibes, Saint-Saëns, Masseiiet, d'Indy. etc.
On ne devrait ])as en conclnre. toulefois. que le sens musical ait jamais fait défaut en France. Les refrains populaires n'y manquaient pas d'originalité ; la chanson souvent vive, alerte, satirique, parfois spirituelle et sentimentale, y prenait pour thèmes toutes les phases de la vie publique et privée.
Le grand opéra, d'importation étrangère, était pompeux et conventionnel. C'est en France qu'on lui oi)posa Fopéra-comique, moitié parlé, moitié chanté, abondant en mélodies, accompagnées d'une orchestration ingénieuse et légère.
L'opéra-bouffe est d'origine italienne. En Allemagne, un théâtre lyrique avait été fondé en 1678, à Hambourg, mais l'influence italienne y prédominait. Cette situation anormale s'y modifia, grâce au génie de deux illustres compositeurs, Mozart et Beethoven, qui ramenèrent leurs compatriotes à leurs prédilections naturelles, l'un par le succès d'une grande et belle œuvre, la Flûte enchantée \ l'autre en présentant sa noble partition de Fideliô. 11 convient de rappeler également le nom de Gliick, qui a joué un rôle considérable dans l'expression musicale dramatique. Gliick, dans la célèbre préface d'.4/ceA'^e. attaqua les abus de l'art italien; y défendant la cause de la poésie, voulant voir celle-ci non pas soumise, mais renforcée par la musique.
Son œuvre, dans son ensemble, égale en beauté les plus remarquables pages contemporaines. Mozart, si fécond dans ses conceptions musicales, généralement expressives, délicates et d'une extrême distinction, a non seulement contribué au déveloj)pement de l'art théâtral, mais aussi à celui de genres très diff'érents, la sonate, le quatuor, la symphonie, qu'il cultiva excellemment. Haydn y acquit aussi une grande réputation, et ses oratorios, la Création et les Saisons, justifient les plus grands éloges. Il tira très habilement parti des capacités de l'orchestre, dont il aug-
menta les effets en y employant les divers instruments qui le composent, selon la nature et le caractère propre de chacun d'eux.
Beethoven, son élève, était destiné à agrandir considérablement le domaine exploité par Mozart et Haydn. Combinant avec une intuition géniale les grâces de la mélodie à la noblesse, la puissance et les amples ressources de l'harmonie — cet art de la formation et de l'enchaînement des accords — il jouit à bon droit d'une renommée universelle.
Il a transporté dans la musique instrumentale l'expression dramatique mise par Gliick dans des oeuvres lyriques. Avant lui, la musique de chambre, la symphonie, la sonate, ne manquaient pas d'évocations émotionnelles sous des maîtres tels que Mozart et Haydn, mais ceux-là même sont loin d'avoir traduit les phases diverses que subit l'àme humaine sous l'empire des passions, des souffrances, des joies, de tout ce qui est la vie, au même degré que lui. Ses dernières œuvres surtout révèlent, à côté de l'artiste, le penseur. Son art est plus humain, plus élevé, et rappelle dans un autre ordre celui d'un génie également incomparable, Michel-Ange.
L'opéra allemand, entrant en existence, fut essentiellement classique, de 1780 à 1830. L'Allemagne a produit, durant cette période, des contre-pointistes sérieux, bien que de second ordre, ayant cependant le plus vif souci de la forme, parmi lesquels nous citerons Weber. Spohr. Marschner, Nicolaï, etc.
Weber se distingue d'entre eux, en ce qu'il fut le premier à transporter la symphonie au théâtre, telle que dans Huryanthe^ Ohéron. etc.
Il est nécessaire de faire ici un retour vers le passé et de constater qu'indépendamment de ce qu'il doit au théâtre, l'art musical allemand a reçu une consécration définitive par l'ascendant de deux musiciens de haute valeur, nés la même année, J.-S. Bach et
G. -F. Hœndel. Le premier surtout est très remarquable. Dans tous les genres, sauf dans l'opéra, il a laissé des chefs-d'œuvre non égalés jusqu'ici, si l'on considère la prodigieuse faculté que possédait Bach dans la pratique du contre-point. Ses fugues pour piano sont des modèles qui serviront à l'instruction de générations d'artistes.
Ses oratorios de la Passion et de A'ocl, sa messe en si mineur, sont de toute beauté. Il en est de même de ses cantates d'église.
L'orchestration tendait à se compliquer de j)lus en })lus. Un réformateur, Richard Wagner, l'une des gloires de l'art moderne, allait bientôt lui faire subir d'importantes modifications. Les instruments dans l'ancienne musique accompagnaient la voix, l'appuyant, la guidant, la renforçant, mais la suivant toujours, subordonnés aux moindres modes de son émission.
Wagner, cherchant des elfets d'ensemble, l'incorpore à l'orchestre, dont elle devient l'une des unités, la confondant avec les autres, plus ou moins indépendantes, bien que reliées à la première.
De plus, comprenant que dans toute situation psychologique il y a une préoccupation dominante, qui s'impose parfois à l'esprit comme une obsession, il répète à certains moments un même motif musical, caractérisant avec une grande force cet état spécial.
Musicien et poète, il voulait que la poésie et la musique, employées simultanément, s'inspirassent d'une même pensée, née d'une commune inspiration.
D'anciennes légendes [)armi lesquelles l'Epopée des Niebelungen, essentiellement allemande, mêlée d'éléments mystiques et historiques, ont été interprétées par lui, et transformées en drames lyriques très émouvants.
La salle de théâtre. [)récédemment, éclipsait la scène par le luxe des toilettes et l'éclat des lumières.
En véritable novateur, il voulut que toute l'attention se portât sur la scène, plus éclairée et mieux en vue. Pour augmenter encore l'illusion à produire, il dissimula l'orchestre, dont les accords, et non les mouvements doivent seuls être perçus par le public.
Ces réformes, mises en pratique au théâtre de Bayreuth, et généralement approuvées, sont tout à fait judicieuses.
Wagner n'a pas seulement vivifié les anciens poèmes allemands, mais aussi les légendes Scandinaves et bretonnes, si éminemment tragiques. La passion a rarement été exprimée sous une forme plus saisissante que dans son opéra de Tristan et Yseult. l'une de ses dernières créations. C'est l'œuvre d'un maître, mais d'un maître qu'il est dangereux d'imiter.
La Russie et la Scandinavie ne sont pas restées étrangères au mouvement moderne. La première a su tirer de son fonds populaire des éléments mélodiques et harmoniques très appréciables. Le compositeur Scandinave. Grieg. s'est acquis, à juste titre, un grand renom.
Les manifestations d'art varient suivant le milieu où elles se produisent. Le goût des représentations scéniques, en se généralisant, a fait naître un genre d'établissements, les cafés-concerts, dont le programme comprend des chansonnettes, des duos, des morceaux orchestrés, ainsi que des exhibitions d'acrobates, de gymnastes et d'équilibristes. Ces établissements, très fréquentés, font une concurrence sérieuse aux théâtres, et exercent, par la vulgarité et l'ineptie de beaucoup de leurs productions, une action réellement démoralisante sur la foule.
Pourquoi ne pas puiser dans l'ancien répertoire, enrichi par tant de chansonniers de talent, des œuvres gaies et bienvenues, plutôt que de faire « beugler ». par des voix criardes, des trivialités récentes, rendues jdus |grossières encore par l'indé-
cence des gestes et le débraillé d'une mimique par trop expressive.
Si l'art élève l'esprit et le cœur, sa parodie les dégrade.
L'étude de la musique s'étend de plus en plus. Des conservatoires, en exercice dans la plupart des grandes capitales, tendent à répandre, et forment d'excellents instrumentistes. En Allemagne, en Belgique, et dans une partie de la France, des sociétés de chant et d'harmonie se sont formées spontanément, même parmi les ouvriers, et les succès qu'elles obtiennent dans les concours régionaux, témoignent de l'activité et du zèle de leurs membres.
L'émulation qui existe entre elles, plus marquée chaque jour, est pour l'art musical une garantie d'avenir et de nouveaux progrès.