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CHAPITRE II

Développement de la littérature ancienne et moderne.

C'est en Grèce que la civilisation européenne, à son aurore, sort des ténèbres de l'ignorance. Elle y débute dans un âge de Foi, et par de poétiques conceptions.

L'expédition des Argonautes en Colchide y est célébrée tout d'abord. Jason, un vaillant explorateur, a quitté le rivage grec, sur le navire Argo\ allant à la conquête de la Toison d'or. Le poète Orphée et de hardis compagnons d'aventures, s'associent à sa fortune. Ils sont menacés par les Harpies, aux formes immondes, moitié femmes, moitié oiseaux; ilscotoyent les Symplégades, îles rocheuses qui semblent se resserrer à leur passage ; ils voient s'approcher d'eux le cruel Alétès et des taureaux furieux, que Jason parvient à dompter et à mettre sous le joug; puis le héros, passant par maintes épreuves, endort le dragon qui gardait la Toison d'or, et revient victorieux après avoir bravé, sur les côtes de Crète, un homme d'airain qui lui lançait d'énormes blocs de pierre.

Ces légendes et d'autres poèmes se rattachant à la personnalité d'()rphée, ou à celles de Musée et de Linos originaires de Thrace, deviennent bientôt populaires. En Béotie, apparaît un autre poète. Amphion, qui s'emparant de Thèbes, l'entoure de remparts «dont

les pierres se rangent au son de sa lyre ». On chante des hymnes religieux en Thessalie et à Delphes, autour des sanctuaires d'Apollon,

Bientôt se forment des cycles poétiques, consacrés aux luttes des Lépithes et des Centaures, à l'occasion du mariage de Pirithoiis ; célébrant l'exploit de Méléagre, vainqueur du Sanglier de Colydon. et surtout la guerre de Troie, dont il nous reste deux monuments impérissables, VlUade et l'Odyssée, attribués à Homère, et remontant au ix' siècle avant J.-C.

L'Iliade, qui nous conduit parmi les Grecs assiégeant Troie, en l'an 1184 avant notre ère, nous initie admirablement aux mœurs qui prévalaient à cette époque, les exposant dans leur violente brutalité.

Jamais historien n'a présenté un tableau plus vivant, plus réaliste d'une période sociale, que le poète de l'Iliade.

Cette immortelle épopée est- elle réellement due à Homère, un chantre aveugle, voyageant de ville en ville, et celui-ci a-t-il jamais existé? La question a été débattue entre de nombreux critiques. Il parait probable que si quelques épisodes, n'appartenant pas à une première version de l'Iliade y ont été ajoutés an cours des âges, l'ensemble de l'œuvre, cependant, en raison de son homogénéité, représente l'etTet d'une puissante inspiration individuelle.

(^omme dans toutes les épopées vraiment primitives, on y chercherait vainement l'application d'une doctrine morale clairement exprimée.

Quant à l'Odyssée, elle fut évidemment composée plus tard, dans l'ouest de la Grèce. Il ne s'agit plus d'une épopée guerrière, mais d'un drame embelli [de légendes, la lutte d'Clysse contre la destinée, l'éloignant d'Ithaque, sa patrie, où il n'arrive qu'après do multiples elTorts.

La poésie épique ou cyclique, fut florissante en Grèce du lV au vi" siècle. Presque en même temps

qu'elle, dans la partie centrale du pays, s'était formée une poésie didactique, généalogique, se complétant de mythes moraux, d'apologues et de sentences.

Hésiode, né en Béotie. en est le représentant principal. D'autres genres étaient cultivés. Un frèi-e de la reine Artémise, le carien Pigrès, serait l'auteur d'un poème burlesque, sorte d'épopée satyrique, relatant le combat des Rats et des Grenouilles, élevé jusqu'au lyrisme.

La poésie lyrique proprement dite fait son apparition, du vil" au vi*" siècle, par les Nomes^ hymnes chantés en l'honneur d'Apollon, d'Athènê, d'Ares et de Cybèle.

Terpandra, né à Lesbos, fonde une école de musique à Sparte; Clouas, de Thèbes, perfectionne la technique des chœurs; Callinos, improvise des chants guerriers au rythme élégiaque ; Alcée, homme politique non moins que poète, chante l'amour et les festins. Il ne reste que des fragments de ses œuvres, qui furent brûlées l'an 1073, sous le Pontificat de Grégoire VI, avec celles de Sapho, qui appartenait comme lui à l'école orphique d'Anlissa, et à la ville de Mithylène.

Le véritable représentant de la poésie lyrique chez les Ioniens est Anacréon, né à Téos, sur le rivage de Clazomèncî Ses chants étaient célèbres vers le milieu du VI'' siècle, et sont d'une grâce légère et charmante. La plupart de ses odes sont perdues, et plusieurs de celles qui portent son nom sont considérées comme apocryphes.

Dans le courant du y" siècle se révèle l'apologue, avec Esope. La philosophie, e.xposée par les sept sages ; par les Ioniens, Thaïes, Anaximandre. Anaximène, puis par Pythagore, Xénophane, Heraclite, Parménide et les philosophes indépendants, Empédocle et Diogène d'Apollonie.

Dès sa première période elle se sépare des opinions

populaires, des traditions courantes, cherchant la vérité par des investigations sérieuses, et appliquant les principes généraux ainsi obtenus à la conduite de la vie. et à la critique des idées reçues. Elle tendait dès lors, à rejeter l'anthropomorphisme, et à séculariser la science.

Au V* et au iV siècle, le génie grec atteint son apogée, l'âge classique par excellence, celui des grandes productions en tous genres. La fête de Dionysos, ou de Bacchus, composée de deux parties, l'une grave et ayant un caractère liturgique, l'autre légère et grotesque, donne lieu aux premières représentations théâtrales, à la tragédie et à la comédie.

La tragédie, d'origine dorienne, reçut son développement historique à Athènes, où Eschyle, Sophocle, Euripide, et leurs contemporains, offraient au peuple, sur la scène, le tableau d'actions héroïques; celui des grandes passions viriles, l'amour de la patrie et celui de la famille, contribuant ainsi à former des âmes énergiques et généreuses, ayant l'amour des bons et la haine des méchants, pénétrées de l'existence de cette loi suprême de justice qui se manifeste au-dessus de la liberté humaine, enchaînant les générations à son obéissance. Dans le théâtre antique, la volonté de l'homme n'agit que dans d'étroites limites, sévèrement tracées. C'est ce qui le distingue tout particulièrement du théâtre moderne, dont les personnages se meuvent avec plus d'indépendance, justiciables surtout d'eux-mêmes.

La comédie s'organisa en même temps que la tragédie, dans deux centres : Athènes et la Sicile. Gratinos et Cratès obtinrent du succès, parmi les Athéniens, comme auteurs comiques ; Épicharme qui arriva de Gos, vers l'année 488, est considéré comme l'inventeur de la comédie sicilienne.

Elle est remarquable par ses tendances philosophiques, amendant ou rectifiant les vieilles croyances.

Aristophane, après Épicharme, introduit au théâtre la satire politique, et Ménandre y présente des tableaux de mœurs. Remarquons cependant que le dénouement, dans les comédies antiques, résulte plutôt d'un fait imprévu que des conséquences naturelles d'une situation bien définie.

La prose littéraire n'était pas sans promoteurs. Réservée d'abord aux chroniques, elle prend bientôt des formes régulières, grâce aux savants, aux médecins—parmi lesquels Hippocrate — aux rhéteurs et aux sophistes. Hérodote, né à Halicarnasse en 484 avant J.-C, l'amène comme historien à un point de perfection remarquable. Thucydide, puis Xénophon. l'illustrent par leurs travaux sur la guerre du Péloponèse et la retraite des Dix Mille, abondant en narrations intéressantes et d'une grande précision.

Les écrits de Démocrite — un des noms les plus célèbres de la philosophie grecque — ne sont pas parvenus jusqu'à nous. Les études psychologiques et métaphysiques acquièrent beaucoup d'activité avec Anaxagore, l'un des fondateurs du Théisme ; Socrate et ses disciples; Phédon et l'école d'Elis ; Euclide et celle de Mégare ; Antisthènes et les Cyniques ; Aristippe, qui plaçait le souverain bien dans les plaisirs, intelligemment modérés ; Platon et l'Académie ; Aristote philosophe, médecin et naturaliste, dont les ouvrages pendant des siècles, posèrent les limites du savoir humain.

Les campagnes d'Alexandre le Grand, en Asie et leurs conséquences sous ses successeurs, ouvrent à l'hellénisme des horizons plus étendus, et inaugurent à partir du iv^ siècle une période littéraire très distincte de la précédente, et qui se prolonge jusqu'au 1" siècle avant Jésus-Christ. Athènes a perdu de son im|)ortance, tandis qu'Alexandrie, Anlioche, Tarse, Pergame et Syracuse ont pris rang de capitales. La langue s'y transforme; la philosophie s'y empreint

d'orientalisme ; les érudits et les rhéteurs y deviennent nombreux. Parmi les philosophes appartenant à cette époque, Zenon le stoïcien ; Épicure et ses disciples : Pyrrhon — le premier des grands sceptiques grecs — sont restés célèbres. Polybe s'est distingué comme historien; Néarque. comme géographe. Il commandait, en l'an 326 avant Jésus-Christ la première flotte grecque qui navigua sur l'océan Indien.

Les sciences exactes, les mathématiques, la physique, l'astronomie, étaient brillamment représentées par Euclide, Archimède, Héron d'Alexandrie et Hipparque, auquel on doit, indépendamment de précieuses observations astronomiques, la découverte de la précession des équinoxes.

Durant une nouvelle ère, à l'époque de la domination romaine, c'est-à-dire pendant six siècles, de César à Justinien. l'esprit grec décline par degré et perd son originalité. Les écrivains sont nombreux, mais se font grammairiens, érudits. compilateurs. Le Christianisme se substitue enfin aux antiques religions aryennes, et les Pères de l'Église aux poètes et aux philosophes de l'ancienne Grèce.

La littérature grecque byzantine, bien qu'ayant prolongé son existence pendant plus de huit siècles, est peu féconde. Elle nous fait connaître quelques historiens : Procope, Constantin Porphyrogénète, Jean VI Cantacuzène ; quelques philosophes et érudits. Elle nous a laissé des hymnes du poète Romanos ; des drames chrétiens, et une tragédie sur la Passion du Christ.

La langue grecque, même après la conquête de Constantinople par les Turcs, demeura en usage parmi les chrétiens d'Orient. Cultivée à Constantinople, à Smyrne, à Patmos, au Mont Alhos, à Janina, à Zante, à Corfou, elle ne produisit toutefois que des traités théologiques, des livres d'histoire ou d'érudition. Un réveil s'opère au xvii^ siècle, donnant lieu

à des poésies populaires et à des romans de chevalerie, souvent imités du français. Le mouvement se précise au siècle suivant, durant lequel on s'efforce de rapprocher le grec moderne du grec classique.

Depuis 1821, la guerre de l'Indépendance a fait éclore, en Grèce, une poésie originale, pleine d'élans patriotiques. Constantin Rhigas, grand admirateur de la Révolution française, est l'auteur d'un recueil d'hymnes assez estimé. On doit à Athanase Christopoulos une traduction de V Iliade, en grec moderne ; à Rizos, un cours de littérature et une histoire moderne de la Grèce.

Parmi les écrivains en prose, on peut encore citer les historiens Schinas et Paparrigopoulos, les romanciers Xénos et Bikilas ; les archéologues Sakellarios et Pittakis. Les prosateurs les plus récents se sont fréquemment inspirés des publications françaises, anglaises et allemandes.

Si de la Grèce on passe en Italie, pour remonter aux débuts de la littérature latine, on y constate tout d'abord l'influence hellénique. Les premiers écrivains latins. Livius Andronicus et Ennius, étaient d'origine grecque, et se dédièrent au genre qui semblait devoir être le plus apprécié à Rome : les scènes dramatiques. Andronicus traduisit en latin quelques pièces de théâtre, ainsi que l'Odyssée et des hymnes religieux. Ennius flt connaître diverses tragédies d'Euripide, et écrivit un poème, les Aymales consacré à l'histoire de Rome. Cnéius Nœvius, un Romain, suivit leur exemple, produisit dès tragédies, des comédies, et célébra en vers les guerres puniques, dont un de ses contemporains, Fabius Pictor, consigna les principaux épisodes. L'éloquence, au Sénat et au Forum, avait pour organes, vers la même époque, Tib. Sempronius Gracchus, le père des Gracques, et Scipion l'Africain. On peut dater d'alors, pour les lettres latines, une première période de développement,

DÉVELOPPEMENT DE LA LITTÉRATURE 2oO

s'étendant de l'an 227 avant J.-C. jus]u'à la fin de la République romaine.

Plante et Térence l'inaugurent par leurs comédies, modelées sur des pièces grecques, surtout celles de Ménandre, mais remplies de traits de mœurs essentiellement romains. Lucilius. né dans le Latium en 149 avant J.-C. s'inspire mieux encore du génie national, en appliquant la satire, souvent violente, aux institutions du temps. Caton. le tenace ennemi de Cartilage, auteur d'un ouvrage sur l'histoire du peuple romain et d'un livre sur l'agriculture, est animé du même esprit d'impitoyable critique.

Deux noms célèbres, ceux de Cicéron et de César, illustrent ensuite les fastes littéraires romains. Cicéron, orateur, historien et philosophe, nous fournit de nombreux renseignements sur la vie sociale, vers la fin de la République; César, grand capitaine et homme d'État, décrivant la guerre des Gaules, en retrace l'histoire avec précision, vigueur et clarté. L'un de ses amis politiques, Salluste, auteur d'une Vie de Jugurlha. et d'une étude sur la Conjuration de Catilina, y fait preuve, comme écrivain, d'habileté et de concision. Un autre historien. Tite-Live, qui vécut dans l'intimité d'Auguste, dédia à celui-ci une Histoire romaine, en 140 livres, dont 105, sauf quelques fragments, sont malheureusement perdus.

Il faut mentionner aussi comme appartenant à la période dont il s'agit, deux poètes, Lucrèce et Catulle, Le premier, qui avait voyagé en Grèce, a laissé un beau poème sur la Xature des Choses, exposant les théories épicuriennes relatives à la constitution du monde, avec beaucoup de verve et d'éclat ; Catulle, poète gracieux et élégiaque, a imité des œuvres grecques de Calimaque, et composé quelques pièces originales d'un véritable lyrisme.

La littérature latine, à l'avènement de l'Empereur Auguste, entre dans une phase brillante.

Moins d'éloquents orateurs, peu d'historiens ; mais des poètes classiques, employant une langue pure, ingénieuse, savante, à célébrer la grandeur de Rome. Virgile, procédant d'Homère, chante les traditions nationales, qu'il amplifie dans VBnéide, puis décrit les charmes de la vie champêtre dans les Géorgh/ues ; Ovide, aux inspirations moindres, mais écrivant avec facilité, élégance et distinction, auteur de VArt d'aimer et des Métamorphoses, son œuvre principale, est encore apprécié. Tout autre, et bien supérieur fut Horace, dont les œuvres, mêlent à de poétiques images les préceptes d'une indulgente philosophie, très goûtée par les esprits fins et délicats.

De Tibère aux Antonins, de pénibles préoccupations modiiient les tendances des littérateurs latins. Les scènes tragiques provoquées par les excès du despotisme impérial assombrissent leurs inspirations. La satire, virulente et passionnée réapparaît avec Juvénal, dont la verve va souvent jusqu'à la crudité, et avec Aulus Persius Flaccus, également âpre et sévère. Sénèque, le précepteur de Néron, écrit des tragédies et traite supérieurement des questions de philosophie et de morale ; quelques poètes, parmi lesquels Silius Italiens et Stace, maintiennent les traditions virgiliennes, tandis qu'un grand historien. Tacite, enrichit les lettres latines d'une Vie d'Auguste et d'une belle et intéressante étude sur les Mœurs des Germains. H ne nous reste que les quatre premiers livres de ses Annales, dont le style, éminemment concis et clair, a le relief d'une œuvre sculpturale. Pline l'Ancien et son Histoire naturelle ; Suétone, auquel on est redevable d'une Histoire des Douze Césars, sont les derniers repré- . sentants de cette période.

Durant la suivante — de l'an 139 à l'an 550 après J.-C. — la littérature romaine tombe en décadence. Des étrangers, tels qu'Apulée, auteur de

l'Ane d'or, et Aulu-Gelle, l'érudit compilateur des Xuits attiques, lui donnent encore un certain intérêt, qui ne tarde pas à s'affaiblir. Les écrits des Pères de l'Église, Tertullien, saint Hilaire, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin, préparent un autre âge. sur les ruines d'un Empire déjà menacé de toutes parts.

Les premiei's essais littéraires réalisés en Europe, hors de l'Italie, se produisirent en Gaule. Quelques Gallo-Romains, s'étant assimilé la langue des vainqueurs, avaient appris à s'en servir avec facilité et correction.

Parallèlement au latin, réservé aux lettrés, s'élaboraient en divers pays des idiomes populaires, éléments de langues en formation. L'un de leurs plus anciens textes est une traduction de la Bible, par Ullilas, en dialecte gothique, composée en Allemagne, au IV* siècle. Un fragment de poème, le Chant de Hildebrand. datant du ix® siècle, rappelle les traditions guerrières de la Germanie : deux ouvrages de la même époque, le Heliand, écrit en bas allemand, sur l'harmonie des Évangiles, en indiquent les sentiments religieux. Quant aux anciennes épopées germaniques, elles avaient au moins huit siècles d'existence lorsqu'elles furent partiellement recueillies, vers la fin du xi* et le commencement du XII* siècle. Elles constituent deux poèmes, les Aiebeluntjen et Gudrun. dont les principaux épisodes ont été représentés récemment sur la scène allemande.

Le Cant'dène de Sainte Eulalie. datant du x' siècle, nous a conservé les formes archaïques de l'ancien idiome français. Trop peu maniable encore pour être littéraire, il contribuait à dénaturer la langue savante, le latin, à peine reconnaissable en de brèves annales, rédigées dans les couvents.

L'enthousiasme provoqué par les Croisades, à partir

LA VIE SOCIALE ET SES EVOLlTIOiNS

du XI" siècle, communique une vitalité nouvelle à l'esprit public. Des poètes, la plupart inconnus, obéissant à l'impulsion ainsi créée, et subissant l'attraction des légendes importées d'Orient, célèbrent en Chansons de (leste, véritablement éi)iques, les guerres de Charlemagne contre les Sarrasins ; la gloire de Salomon ; la guerre de Troie et les campagnes d'Alexandre le Grand, en y joignant bientôt d'autres sujets d'inspiration, puisés dans les poèmes bretons relatifs aux merveilleuses histoires d'Artus et des Chevaliers de la Table ronde. Toutes ces œuvres, conçues à une époque de ferveur religieuse, révèlent une imagination vive, parfois des sentiments élevés, mais peu d'idées synthétiques. Elles étaient dues généralement à des laïques, vivant à la cour de seigneurs féodaux, et se servant de différents dialectes, qui tous, en France, se rattachaient à deux types, la langue d'oïl, particulière aux régions du Nord, et la langue d'oc, en usage dans le Midi.

Les poèmes chevaleresques français ne tardèrent pas à être introduits et imités en Allemagne. Ils furent non moins bien accueillis en Espagne, où on les traduisit, les remplaçant ensuite par des types nationaux, le Cid, Fernand Gonzalès, Bernardo del Garpio, les Infants de Lara.

Dans l'intervalle, aux chroniques monacales succédaient en France les écrits d'hommes d'action, tels que Villehardouin, racontant les principaux faits se rapportant à la quatrième croisade; Joinville, le compagnon fidèle de saint Louis en Egypte. La poésie lyrique florissait en Provence, raffinée, élégante, composée de pièces légères et bien rythmées, de sonnets, d'aubades, de dissertations à l'usage des cours d'amour. La langue d'oc s'enrichissait, ainsi utilisée par les poètes provençaux, se faisait polie, harmonieuse, expressive, lorsqu'une calamité politique, la croisade contre les Albigeois, arrêta violemment son

essor, donnant la prépondérance à la langue d'oïl.

L'Allemagne féodale passait par les mêmes évolutions que la France, et eut aussi, après ses Chansons de Geste, sa période de poésies lyriques. Les chanteurs d'amour, ou « minnesinger ». y sont nombreux au xii^ siècle. Le plus connu d'entre eux. Walter de La Vogehveide. a laissé quelques odes d'un véritable mérite, et très originales. Les villes, comme les châteaux, avaient leurs trouvères, et leur ouvraient des concours.

En Espagne, la poésie lyrique naissait avec la même spontanéité, mais concurremment à des compositions religieuses, les -Miforles de Notre-Dame, de Gonzalo de Berceo ; la Vie de saint Millan. de Santo Domingo de Silos; les Mystères des rois Mages. les Danses de la Mort. etc.

Parmi les poètes lyriques figurent le roi Alphonse X. et les auteurs de divers Cancioneros. L'influence française et provençale y domine, modifiée par celle des Arabes, portée à l'enflure et à l'exagération. La prose, en cette période, n'a guère de représentant en Espagne, sauf le roi Alphonse X, déjà cité, auteur d'un recueil législatif, d'une histoire d'Espagne, d'un traité d'astronomie, etc.

L'Italie, à cette époque, sort du marasme où lavait plongée sa désorganisation politique.

Sa langue dérive du latin, tel qu'il était parlé par la plèbe de Rome. Elle ne prend forme littéraire qu'au xiii^ siècle. L'empereur Frédéric II et son fils Manfred écrivirent en italien quelques poésies à la provençale, exemple bientôt suivi en Sicile par Odo et Guido délie Colonne, Stefano Protonotario, etc. Bologne eut aussi ses poètes, puis Florence. Un Toscan, Brunetto Latini, qui fut le maître du Dante, est l'auteur d'un poème moral, le Tesoretto. où figurent des personnages allégoriques ; Guido Dortati, l'un des premiers prosateurs, devient l'orateur de la

République florentine ; Guido Cavalcanti, un poète mort en 1300, est considéré par le Dante comme une des gloires de la littérature italienne; Guitoncini de Sinibaldi semble avoir été le précurseur de Pétrarque. Ses poésies, toutes d'amour, sont émouvantes, et Pétrarque, dans un sonnet, déplore la mort de ce poète.

Au xiv" siècle s'ouvre en Italie une période littéraire très remarquable. Elle se manifeste d'abord, sans trop d'éclat, par la publication de chroniques en prose, de traités spéciaux, de livres ascétiques, de traductions d'auteurs latins.

On emprunte à l'Espagne quelques récits chevaleresques ; aux Bretons, leur Artus et ses Chevaliers de la Table ronde ; aux Français, les hauts faits de Charlemagne et de ses preux. Trois grands hommes ne tardent pas cependant à entrer en scène, le Dante, Pétrarque et Boccace, et à concentrer sur eux-mêmes l'attention publique.

Le Dante n'était pas étranger aux arts. Il avait appris le dessin sous Cimabue, et fut condisciple de Giotto. L'éloge de son beau poème, la Divine Comédie, serait superflu. Son œuvre résume tout le Moyen âge. avec ses croyances, ses douleurs, son idéal. Pétrarque, dans les sonnets que lui inspira Laure de Noves, mêle de nobles pensées aux accents de la passion ; — Boccace, l'auteur du Décamérori, en y introduisant des narrations variées, intéressantes, habilement présentées, est devenu le prototype du conteur agréable et spirituel. Tous trois étaient trop de leur temps pour n'écrire qu'en italien, c'est-à-dire en langage populaire. Ils eurent aussi recours au latin, Dante, dans son ouvrage Monarchin ; Boccace, en rédigeant ses Traités sur la Mt/thologie ; Pétrarque, en composant son poème sur l'Afrique, ses églogues, ses épîtres, et ses lettres familières.

L'Angleterre, longtemps en proie aux envahisseurs.

occupée par des races diverses, arrêtée dans son développement par la conquête normande, n'exprima d'abord ses aspirations et ses révoltes que par des ballades, répétées dans les campagnes, célébrant les exploits de Robin Hood, le franc-archer, toujours en lutte avec les nobles et le clergé. A la Cour, pendant longtemps, on ne parla que le français, dont quelques formules se sont perpétuées dans les textes officiels, jusqu'à nos jours. Les érudits, là comme ailleurs, n'écrivaient qu'en latin.

Au xw" siècle, un mouvement religieux provoqué par Wiclef, vicaire de Fillingham, qui avait entrepris de traduire la Bible en anglais, donne lieu à quelques publications théologiques, aussi dans l'idiome national. Un poète, William Langland, en la Vision de Pierre Ploicman, se fait l'interprète des plaintes du peuple et de ses propensions mystiques ; GeolTroy Chaucer, qui avait voyagé en Italie, s'inspirant du Décaméron de Boccace, mais tout en restant original, compose les Contes de Cantorbéry l'une des œuvres les plus considérables de l'ancienne littérature anglaise.

La Russie était encore étrangère à la vie européenne. Ses premiers écrivains, presque tous d'église, se servaient du Slavon, ou Slave ecclésiastique, et se rattachaient à l'école byzantine. Leurs travaux, exclusivement théologiques, n'arrivaient pas jusqu'au peuple. Celui-ci avait ses poésies à lui, les « bylines », chants de circonstance, condamnés par les autorités religieuses, qui les traitaient de « diableries païennes et damnables »,

Les bylines gravitaient en deux cycles ditlerents. autour des deux centres de la vie russe d'alors, Kiev et Novgorod. Dans le cycle Kiévien, le héros légendaire placé en relief est le prince Vladimir, entouré de géants, ses compagnons d'armes, gais et vaillants convives.

Le cycle de Novgorod, évoque des types de marchands, de pèlerins, de navigateurs, de constructeurs de villes. D'autres mélodies, dont quelques-unes se répètent encore, remémoraient les diverses phases de la vie populaire.

Leur trait commun, à presque toutes, est un fonds de mélancolie profonde.

La Russie eut un célèbre orateur au x'' siècle, 1(^ Père Hilarion. Au xii*' siècle fut commencée la Chronique dite de Nestor, suivie d'une série d'œuvres du même genre, continuées dans les cloîtres, jusqu'au xviii" siècle. Les faits y sont appréciés à un point de vue religieux, et commentés avec tendance moralisatrice.

Le suédois était en usage, du ix*^ au xi'^ siècle, dans une partie de la Russie. Les langues Scandinaves, à savoir le Suédois, le Danois et le Norvégien, sont dérivées de l'ancien Nordique, prévalant dans l'Europe septentrionale au commencement de l'ère chrétienne.

Les plus anciens chants poétiques de la Suède, consacrés aux héros et aux dieux, ne sont pas parvenus jusqu'à nous. On retrouve la trace de quelques vieilles coutumes locales dans différents recueils juridiques, remontant au Moyen âge. La culture des lettres était concentrée, sous forme latine, dans les couvents, et ne comportait guère que des chroniques ou des ouvrages pieux.

En France, dès le xiii" siècle, des compositions satiriques et des fabliaux narquois, pleins d'allusions aux mœurs de l'époque, avaient succédé aux courtoises poésies provençales. Rutebeuf est l'un des meilleurs représentants de cet esprit frondeur, mêlé parfois d'émotions vraies, dont s'écarte Alain Charlier, plus attaché aux traditions religieuses et aux princi])es de moralité et de modération. La chanson bachique a aussi son poète, le maître foulon Olivier Basselin, dont les improvisations joyeuses sont gaie-

ment accueillies. Un jeune clerc. Guillaume de Loris, avait écrit quelques années auparavant la première partie d'un poème allégorique, le Roman de la Rose. qui. continué par Jean de Meung, surprend par la virulence avec laquelle les croyances d'alors y sont combattues. L'esprit d'examen s'y affirme déjà, sans beaucoup de méthode, mais évoquant hardiment le doute.

Des représentations théâtrales attiraient la foule. Elles avaient lieu dans les églises, et rappelaient des scènes de la vie du Christ et des Saints. Bodel d'Arras, Rutebeuf, et les frères Gréban préparaient pour l'édificatian des fidèles des pièces religieuses ou « mystères », qu'animaient des personnages religieux et des comparses, parfois grotesques et humoristiques.

Ces représentations, qu'on dut finir par exclure des temples, furent reprises dans les villes, sur les places publiques, en plein air. Des confréries fournissaient les acteurs, parmi lesquels les femmes n'étaient pas admises. Des sujets profanes, tels que la légende de Berthe aux grands pieds ; celle de Robert le Diable. ou de Griséiidis, remplaçaient occasionnellement les scènes sacrées.

Les études avaient leurs patients continuateurs. L'Histoire, d'abord écrite à l'ombre des cloîtres, puis par des confidents royaux, devient à cette époque, plus colorée et plus ample.

Froissart. né à Valenciennes en 1338, voyageant de cour en cour, réunit les éléments des récits animés qui portent son nom ; Monstrelet, reprend l'œuvre de Froissart à partir de l'année 1400. D'autres écrivains, parmi lesquels Christine de Pisan, auteur dune Vie de Charles V; Jacques Duclercq, Georges Chastelain. Olivier de La Marche, nous font assister aux transformations de la vie publique au xv- siècle. Le plus habile d'entre eux est incontestablement Philippe

deCommines, dont l'esprit déjà moderne ne se contente plus de récits, plus ou moins imagés, mais apprécie librement les événements contemporains, en expose les conséquences, en tire des conclusions et en détermine la valeur.

Un fait considérable, la découverte de l'imprimerie, suivi de la vulgarisation des chefs-d'œuvre de l'antiquité, allait bientôt donner une vive impulsion aux gens studieux.

En 1459, trois élèves de Guttenberg, installent des presses dans les bâtiments de la Sorbonne, Ils eurent bientôt des imitateurs, tant à Paris que dans les autres villes de France.

On était à l'aurore d'une civilisation nouvelle, et le Moyen âge appartenait désormais au Passé.

Les imprimeurs établis à la Sorbonne, d'abord protégés par Louis XI et François P'", ne tardèrent pas â exciter la méfiance de l'autorité ecclésiastique, qui combattit leurs privilèges. Nulle puissance toutefois n'est assez forte pour s'opposer longtemps au cou rant d'idées qui caractérise une époque.

La résurrection de la philosophie grecque et latine rejetait dans l'ombre les subtilités scolastiques, et allaient susciter une effervescence intellectuelle"dont les effets devaient bientôt s'étendre sur les arts, les sciences et les travaux littéraires, non seulement en France, mais dans toute l'Europe.

Ce mouvement, qui devient intense lors de l'avènement de François 1" et des guerres d'Italie, remplit une période féconde, celle de la Renaissance.

Clément Marot. un charmant poète, y débute par des compositions ingénieuses, indiquant un progrès dans l'art d'écrire, qu'un autre poète d'un mérite supérieur, Ronsard, essaie d'activer en faisant de nombreux emprunts à la littérature grecque et latine.

Non moins soucieux de la forme, se groupaient

autour de lui les affiliés d'une société littéraire, la Pléiade, dont l'un des membres, Jodelle, fait jouer à Paris, en 1552. la première tragédie française, Cléopàtre.

L'esprit satirique se manifeste en d'Aubigné, auteur des Tragiques, que Sainte-Beuve appelle le Juvénal du xvi' siècle, et Mathurin Régnier, non moins nerveux et virulent. Rabelais, mort à Paris vers 1553, suit la même voie, en remaniant un vieux roman populaire, les Grandes Chroniques du géant Gargantua, dont il tire une œuvre étrange, très commentée, dans laquelle, sous d'éloquentes bouffonneries, il affronte le passé, attaque les puissances civiles et ecclésiastiques — surtout ces dernières — et expose des idées hardies et rénovatrices.

Plus mesurées et empreintes d'une philosophie plus pratique, elles se manifestent dans les Essais de Michel Montaigne, s'épanchant en fines causeries, non exemptes de scepticisme, mais toujours attrayantes et instructives.

Charron, dans un Traité de la Sagesse, donne comme fondement de la science le libre examen et le doute méthodique, tandis qu'Etienne de La Boëtie. un ami de Montaigne, nourri des maximes grecques et romaines, se fait connaître par un discours sur la Servitude volontaire. On peut encore citer parmi les ;)0ns écrivains de l'époque, l'évêque d'Auxerre, Jacques Amyot, traducteur de la Vie des Hommes illus- 'res, de Plutarque, et faisant d'une œuvre de seconde main, par un tour de style naïf et original, l'un des monuments les plus curieux de la langue française du xvi*^ siècle.

La littérature s'empreint de plus en plus des réminiscences de l'antiquité. Divers auteurs réunis publient, en 1594, la Satire Ménippée, pamphlet politique dirigé contre la Ligue. Malherbe dédie une ode à Marie de Médicis sur sa bienvenue en France, et

acquiert comme poète une grande autorité, qui se manifeste jusqu'au siècle suivant. Ses pièces officielles, odes, sonnets, vers de ballets, savamment écrites, très travaillées, manquent de chaleur et de spontanéité. On doit en excepter cependant quelques strophes réellement belles, celles par exemple qu'il adresse à M. du Perrier, et la paraphrase du psaume C. X. L. V.

En Angleterre, l'activité productrice, au xvi" siècle, fut également remarquable. Le grand chancelier d'Henri VIII, Thomas More, rédige en anglais l'histoire de Richard III et d'Edouard V, réservant au latin un roman politique, VUlopie, où il décrit comme étant mises en pratique, dans une île lointaine, les institutions d'un État socialiste et démocratique. A la même époque, Tyndale et Goverdale, reprenant le projet de Wiclef, traduisent les Evangiles et les Épitres, tandis que Skelton, auteur de poèmes satiriques^ dirige de violentes attaques contre le clergé.

L'imprimerie fut introduite en Angleterre par William Caxton, qui vint de Bruges s'établir à Westminster et y publia, le 18 novembre 1477, une compilation philosophique, llie Dictes and saijinges of the philosopliers.

Dès lors, sous le règne d'Elisabeth, la culture des lettres prit un vif essor. George Gascoigne, qui accompagna la reine aux fêtes de Kenilworth. est l'auteur de la première comédie anglaise en prose, et de la première tragédie traduite du grec en anglais, la Jocaste, d'Euripide. On lui doit aussi le plus ancien traité de prosodie imprimé en Angleterre.

Parmi les contemporains de Gascoigne figurent Saksville, le créateur du drame anglais; sir Philij» Sidney, connu comme auteur d'un roman de chevalerie, VA^xadia; Edmund Spenser, qui conçut un poème allégorique, la Reine des Fées, rempli do prises d'armes et d'aventures. Quelques poètes lyri-

DÉVELOPPEMENT DE LA LITTERATURE ~-l '

ques obtenaient du succès; sir Walter Raleigh se rendait célèbre par ses voyages.

L'art dramatique, plus encore que la poésie, était en vogue. Les représentations théâtrales, en Angleterre comme en France, avaient débuté par des pièces religieuses, Miracles et Moralités. En 1566 fut jouée une comédie en vers, d'après Térence, le Ralph Roister Doister, d'Udall; puis en 1576, une troupe de comédiens s'établit à Blackfriars. Le Théâtre du Globe, auquel appartient l'éminent poète qui allait donner à l'art dramatique anglais une renommée universelle, William Shakespeare, s'ouvre à Londres en 1599. D'habiles écrivains s'y font applaudir, éclipsés bientôt par le génie shakespearien, également puissant dans la tragédie, le .drame et la poésie lyrique.

Sous son évocation créatrice, l'homme est dépeint en une variété de types qu'on pourrait rencontrer en tous pays. Tel est l'art de Shakespeare que tous ses personnages vivent, délibèrent, agissent, sans que jamais la personnalité de l'auteur y soit sentie. A ce point de vue, Shakespeare n'a pas été égalé.

Ses successeurs, Ben Johnson, Beaumont et Fletcher, sont plus anglais et de leur temps ; Philip Massinger puise des sujets dans les chroniques italiennes; John Webster réussit à exciter l'émotion dans son Diable blanc et sa fameuse Courtisane de Venise., tragédies qui ne sont pas sans mérite; George Chapmann se fera connaître dans un genre particulier de fantaisies poétiques, appelées Masques ; James Shirley, écrivain élégant et correct, est froid et sans passion.

La prose n'était pas délaissée. Elle acquiert une grande clarté sous la plume de Francis Bacon, dont l'un des ouvrages, les ^s^ais de morale et de politique. publié en 1597, a contribué considérablement à former la langue anglaise. Robert Burton, moins déductif, produit un livre singulier et plein d'érudition,

VAnatornie de la mélancolie, qui a été souvent cité.

Tandis qu'en France et en Angleterre, au xvi' siècle, la littérature prenait des formes variées, traitant maints sujets, l'elTort intellectuel se portait de plus en plus, en Allemagne, vers la solution des questions religieuses.

Cette tendance n'y était pas nouvelle, car dès la fin du xiii^ siècle, Hugo de Trimberg y attaquait avec véhémence l'Église romaine. «Rome, écrivait-il alors, a été bâtie par des brigands. Aujourd'hui on n'y détrousse plus les voyageurs, mais on leur vide le gousset en leur vendant des indulgences. «

La Réforme s'implantait dans les esprits; aussi lorsque Luther se mit en désaccord avec la Papauté, trouva-t-il autour de lui un parti puissant, disposé à le soutenir. Sa traduction de la Bible est d'une importance capitale au point de vue de la formation de la langue allemande. Ses cantiques religieux sont non moins remarquables.

On prêchait partout, même au théâtre. Les « Jeux de la Passion » — c'était le nom usité des « mystères » allemands — se maintenaient, même dans les pays où dominait le Protestantisme. Les deux partis en lutte y trouvaient une occasion d'y défendre leurs doctrines.

Tandis que les ressources théâtrales se prêtaient ainsi aux besoins et aux exigences de la polémique quotidienne, quelques auteurs essayaient de remonter aux traditions de l'antiquité. Plante, Térence, Sophocle et Euripide étaient traduits et joués dans les écoles. D'autre part, Jacques Ayrer et le duc Jules- Henri de Brunswick, s'inspiraient de Shakespeare, que des comédiens anglais avaient fait connaître en Allemagne. L'influence italienne n'y fut jamais franchement acceptée. La culture latine s'y heurtait contre le vieil esprit germanique.

La Réforme y eut un champion d'une étonnante

fécondité : le maître chanteur et savetier, Hans Sachs, qui produisit un grand nombre de pièces de théâtre et de récits, témoignant d'une conviction sincère, ne manquant pas d'élévation, à force de simplicité et de naturel.

La littérature espagnole, du milieu du xiv' au début du xvi" siècle, eut pour principaux représentants des poètes et des chroniqueurs. Les Cnncionems , de Baena et de Stuniga attestent la fécondité des premiers et leurs dispositions romanesques, absorbées par des visions d'amour et de guerre.

L'un d'eux cependant se détache de cegroupe nombreux, comme auteur d'une allégorie dantesque el Laherinto, développée en sept cercles planétaires, et se rapportant à des événements présents et futurs, entremêlés d'évocations patriotiques.

Du XVI* au xvii' siècle. l'Espagne produit d'illustres écrivains. La littérature dramatique y prédomine ainsi qu'en Angleterre, concurremment avec le lyrisme. Les poètes y subissent l'influence italienne, très sensible dans les écrits de Boscan, composés de sonnets et de pastorales; de Garcilaso, imitateur de Pétrarque, de Théocrite et de Virgile ; de Herrera, qui se rapprochait des classiques, et modifia la prosodie nationale.

A côté d'eux se formait l'école andalouse, avec Rioja. dont les poésies étaient très estimées; Espinel, musicien, poète et romancier. Son livre sur les Aventures de récuyer Xarios de Abrejon^ a fourni plusieurs épisodes au Gil Blas^ de Le Sage. Un recueil spécial le Romancero, publié en 1600. contient un grand nombre de productions littéraires, chevaleresques, satiriques et burlesques, datant de cette époque.

La poésie épique avait des adeptes en Ercilla y Zuniga, auteur de la Araucana, qui nous décrit les régions les plus sauvages d'Amérique ; Rufo, qui composa la Austriada; Lope de Vega, auquel on doit la Jérusalem conquistada.

La série des œuvres dramatiques s'inaugure brillaniment par la tragi-comédie de Calislo et Meibea, de Ferfiando de Rojas, puis par las Autos, ou pièces religieuses de Juan del Encina, et les scènes variées reproduites au théâtre par Gil Vicente, Torrès Naharro et Lope de Rueda.

C'est dans ce genreque s'est illustré Lope de Vega, doué d'une merveilleuse facilité au travail et de la plus féconde imagination.

Il a écrit 1 .800 comédies, sans compter d'autres essais en tous genres. Les effets dramatiques y abondent, de même que les combinaisons théâtrales les plus habiles ; mais on n'y découvre pas, au même degré que dans les pièces de Shakespeare, cette profonde connaissance du cœur humain, celte analyse subtile des moindres manifestations psychiques, qui en font des modèles incomparables.

Il nous reste à citer, après Lope de Vega, ses continuateurs, Tirso de Molina, Alarcon, Verez de Guevara, Morelo et Galderon de Da Barca. On attribue à ce dernier 120 ouvrages dramatiques. Le caractère espagnol avec ses élans chevaleresques, ses rigueurs inflexibles, et ses cruautés passionnelles, y apparaît en plein relief.

On le retrouve avec ses propensions idéalistes chez les prosateurs contemporains, Montemayor et Valbueno. Ferez de Hita entreprend de dépeindre les Guerres civiles de Grenade, et quelques romans réalistes sont livrés à la publicité, tels que le Lazarillo, de Tormes; le Guzman d'Alfarache, de Aleman; ï'Obregon, d'Espinel; le Jhicon, de Quevedo; les Novelas ejemplares , de Cervantes, l'humoristique et génial créateur des types, si réussis, de Don Quichotte et son écuyer Sancho, qui ont inspiré tant d'artistes.

Les historiens n'ont pas fait défaut, en Espagne, au xvf siècle, non plus que les auteurs mystiques et les

théologiens. Parmi les premiers, Antonio de Herrera, Mariana. Oviedo. Las Casas. Sandoval. Moncade, Coloma, ontrecueilli des documents précieux; les seconds, tels que Juan de Avila. Juan de La Cruz et sainte Thérèse sont restés célèbres. Beaucoup d'écrivains espairnols s'enorgueillissaient d'ailleurs d'appartenir à la profession ecclésiastique. Cervantes devint moine franciscain trois ans avant sa mort ; Lope de Vega était prêtre, membre de l'Inquisition, et assista en 1623, à un autodafé; Tirso de Molina était membre du clergé ; Sandoval. historiographe de Philippe II, fut d'abord moine bénédictin ; Mariana. appartenait à l'ordre des Jésuites, etc. De même, aucune contrée n'a produit comme l'Espagne, autant de littérateurs qui fussent en même temps soldats. Calderon. Cervantes et Lope de Vega. prirent part à des expéditions uiililaires. Argote de Molina, Acura. Bernai. Diaz del Caslillo. Boscan, Caçrillo, Cetina, Ercilla. Espinel. Uurtado de Mendoza, Marmol Carvajal, Perez de Guzman, qui tous se distinguèrent comme gens de lettres, passèrent une partie de leur vie dans les camps.

Une orientation nouvelle s'était produite en Italie, depuis la mort de Boccace. La littérature nationale, presque entièrement toscane, commençait à perdre sa noble simplicité. La passion de l'antiquité, résultat de la Renaissance grecque et latine, y absorbait la plupart des écrivains, d'ailleurs très érudits, tels que Pomponius Lœtus. Pontanus, Sannazar, Bienivieni, Pic de La Mirandole, Scaliger, .Eneas Sylvius. On fondait des Académies à Rome et à Xaples, tandis qu'Aide Manuce introduisait l'imprimerie à Venise, en 1494. Les Médicis, à Florence, attiraient les lettrés, parmi lesquels on remarquait Pulci, auteur du poème Morgnnt le Géant, parodie des romans de chevalerie ; Philelphe, ayant acquis de la notoriété par ses débats avec Pogge et Laurent Valla ; Léonard de Vinci, ce génie universel, et le grand dominicain Savonarole, qui

combattait les tendances païennes alors en vogue, et dont le sort devait être sî dramatique.

Matteo Boiardi, contemporain de Puici, traduit en Italien l'histoire d'Hérodote ; l'Ane d'or, d'Apulée, et le Timon, de Lucien. Il doit néanmoins sa principale renommée à un poème resté incomplet, le Roland amoureux, bien conçu, mais de forme peu correcte.

Un autre poème, se rapportant au même sujet, le Roland furieux de Ludovico L'Arioste, lui est infiniment supérieur par la variété de ses types, et la beauté du langage. Bernardo Tasso, imitateur assez habile des Odes d'Horace, se fait remarquer par un roman poétique l'Amadis, que devait bientôt faire oublier Tœuvre de Torquato Tasso, son fils, la Jérusalem délivrée, dont la publication opportune, au moment oi^i les Turcs menaçaient l'Europe et venaient de subir la célèbre défaite de Lépante, signalait une forte réaction catholique, provoquée par le Concile de Trente.

Pétrarque continuait à avoir de nombreux admirateurs. Une foule de poêles à son exemple, chantaient leurs amours, vraies ou feintes, et quelquesuns s'y distinguaient, tels que Sannazero, loyal serviteur des princes aragonais ; Pierre Bembo, auteur d'une Histoire de Venise en latin, et d'élégantes poésies lyriques, adressées à une dame Morosina, qu'il avait aimée étant à Rome ; Vittoria Colonna, très estimée non seulement à cause de son talent, mais de sa rare fidélité à la mémoire de son mari, le marquis de Pescara; Michel-Ange, le grand artiste, dont les sonnets, d'un platonisme austère, manquent parfois d'harmonie, mais non de noblesse et de sentiment.

Les poètes didactiques se montraient également actifs. Ruccelai, se souvenant du iV^ livre des Géorfjiques, célébrait les Abeilles ; Luigi Alemani, l' Agriculture ; tirasme de Valvasore, la t'hassi' : Bernardo Baldi, la Navigation.

L'esprit critique cependant conservait ses droits, et avait alors pour interprète Francesco Berni, très en faveur auprès des Médicis. et créateur d'un genre de poésies burlesques non exempt d'allusions satiriques, auquel on donna son nom.

Les représentations dramatiques avaient passé des églises et des places publiques à la Cour des Princes. L'influence grecque et latine s'y faisait sentir. Deux comédies de l'Arioste avaient été bien accueillies, de même que la Mandragore de Machiavelli : plusieurs ftièces de l'Arétin, le Sénéchal. Iq Courtisan'^. l'Hij- ■ocrite dépeignent vivement la corruption qui régnait lans les mœurs au xyi*" siècle, tout en étant déparées, trop souvent, par de basses facéties.

Les conteurs continuaient à suivre les traditions de Boccace. Bandello, frère dominicain et évêque. est l'auteur de nouvelles, et entre autres de celle de lîiiméo et Juliette, dont il prit le sujet dans un écrit (le Luigi da Porta : Grazzini, dans les Soupers. fait raconter par de joyeux convives -l*^? «cènes variées, et Strapparola, dans les Xuits / v s'y

dédie également.

Les historiens produisirent en Itali.*. au xvi siècle. quelques œuvres importantes. Machiavelli et Guicciardini, l'un dans Z»^ Prince et l'Histoire florentine, l'autre en son /lishiire d'Italie, établirent les bases d'une science politique approfondie, mais cherchant sa justilîcation dans le succès de ses combinaisons, en dehors de toute considération morale. Paolo Paruta, plus scrupuleux que Machiavelli. bien qu'également perspicace, a formulé l'un des premiers les principes du Droit des Gens. Parmi les penseurs, il importe de citer Campanella. dont les doctrines métaphysiques inclinaient vers le i»anlhéisme. et Giordano Bruno, victime de l'intolérance cléricale, et brûlé vif à Rome en 1600.

Si de l'Italie on se transporte en Suisse, on y

constate qu'au xv" siècle, durant les guerres de Bourgogne, l'enthousiasme pour la liberté et la défense de la patrie y avait fait surgir des poètes, même dans les rangs des paysans et des ouvriers. En 1450, Ilan Auer, puis Hans Viol et Veit Webcr. y célébraient énergiquement les gloires nationales. A côlé de ces poètes se formaient des historiens, tels que Schilling et Etterlin, qui eux aussi avaient pris part aux dangers et aux. illustrations des luttes d'alors, les racontant avec une naïveté familière et attachante.

Un courant intellectuel assez vif, déterminé par des communications de plus en plus fréquentes avec les pays voisins, entraînait les esprits vers les sciences et l'étude des classiques.

On en observe les premiers symptômes dans les écrits du chanoine de Zurich, Félix Hsemmerlin, qui avait voyagé en Italie, et fut l'un des hommes les plus érudits de son temps. Un autre zurichois. Simmeer, dans son livre sur le gouvernement de la Confédération, en 1576. exposa le développement intérieur de la Suisse, et sa constitution politique. Son ouvrage fut traduit en plusieurs langues, et eut un grand nombre d'éditions.

En Portugal, l'influence étrangère, galicienne, castillane, provençale, fut longtemps toute puissante. Au XV' siècle, la poésie lyrique — dont le Canciojiero de Resande, formé de 1511 à 1516, contient des pièces choisies — commence à prendre plus d'originalité.

Vers la même période, Gil Vicente crée les premières œuvres théâtrales portugaises, tandis que Cristovam Falçao et Bernardin Ribeiro, livrent à la publicité quelques pastorales assez gracieuses.

La langue, grâce à ces travaux, s'épure et se fixe. Les entreprises maritimes, parlant des ports portugais, agissent sur les imaginations et leur donnent

pleine carrière. La poésie lyrique s'enrichit des inspirations de Sa da Miranda ; Pero de Andrade ; Caminha ; don Manoël de Portugal ; Antonio Ferreira. Celui-ci succédant à Gil Vicente, compose une tragédie. Inez de Castro avec chœurs à Tantique. puis une comédie de caractère, le Jaloux^ l'une des plus anciennes du genre. On lui doit aussi des élégies et des épitres, qui ont confirmé sa réputation.

La littérature portugaise s'honore, au xvi* siècle, d'un nom illustre, celui de Luiz de Camoës (Camoens), l'auteur du poème national des Lusiades, si rempli de verve et de brillants épisodes. Il eut beaucoup d'imitateurs, mais pas d'égaux. Les prosateurs s'attardaient à reproduire des romans de chevalerie, des romans champêtres, et quelques nouvelles.

Les historiens étaient plutôt des chroniqueurs et manquaient d'esprit critique. Saint François Xaxier, comme orateur sacré, donnait à ses prédications des formes très pures et très littéraires.

Les Turcs, qui avaient rempli l'Europe du bruit de leurs exploits, figurent à peine dans l'histoire de la littérature. Les plus lettrés d'entre eux ne s'occupaient que de vulgariser les œuvres arabes et persanes. Hadj Ahmed el Bighavi traduisit, au xv* siècle, les traités mystiques de Sohraverdi et de Yazidji- Oghli. La poésie lyrique turque offre peu de variété et abonde en expressions recherchées et en jeux de mots. Le plus ancien ouvrage s'y rattachant est le Charib-Xamèh^ de Asrik, datant du xiv' siècle ; Baké, le poète lyrique turc le plus estimé, vivait en

Pour retrouver quelque activité littéraire, du xui* à la fin du xvi* siècle, en dehors des contrées déjà citées, il faut remonter au Nord, dans les provinces Belges. On y comptait de nombreux écrivains, nés lans diverses localités de la Flandre, du Hainaut et de l'Artois, qui ont passé à la France.

Rangés parmi les auteurs français, ils appartiennent par leurs origines, leurs relations, aux anciens Pays- Bas. Parmi eux figurent des poètes, parmi lesquels l'un des plus connus est Adenez le Roi^ ménestrel de Henri II, duc de Brabant, auteur du roman de V Enfance d'Ogier le Danois et de celui de Pépin et de Berthe. Un Gantois, Philippe Mouskes, évêquo de Tournay, au xiii^ siècle, est l'auteur d'une chronique en vers octo-syllabiques, sur l'histoire de France ; Jean le Bel de Liège, mort en 1370, suit ses ' traces, prédécesseur lui-même de Froissart, qui s'est souvent servi des renseignements recueillis par Le Bel. Les ducs de Bourgogne, dont les Pays-Bas formaient le plus brillant apanage, favorisaient les gens de lettres, et avaient réuni à Bruxelles une bibliothèque des plus importantes.

Bien que le français, comme langage de Cour, attirât les lettrés, le flamand avait également ses organes. Au xiii* siècle parut dans cette langue une imitation du Roman du Renard, extrêmement remarquable ; un poète, Jacques Van Maerlant, né à Damme, près de Bruges, édite une Bible rimée et un Miroir historique^ qui eurent un grand succès : Jean Van Heelu célèbre en vers éloquents la victoire de Wœringen, remportée par le duc de Brabant, Jean I", sur le Duc de Clèves et l'Archevêque de Cologne ; Louis Van Velthem, écrit au commencement du xiv^ siècle une continuation du Miroir historique de Van Mcerlant ; Jean Van Boendale fait connaître la première partie de ses Brahantsche Yeesten, puis le Lekensspiegel ou miroir des laïques, et le Jans testaye (les témoignages de Jean). ^

Au xv!** siècle, l'effervescence religieuse fait surgir un vigoureux écrivain flamand, Marnix de Sainte- Aldegonde, né à Bruxelles en 1538, qui traduisit les psaumes de David, composa un chant national, le Wilhelmus lied, ainsi qu'un livre de polémiques, le

DEVELOPPEMENT DE LA LITTERATURE -iO/

Bien Korf la Ruche), dirigé contre l'Église romaine, dont il flagelle les abus avec virulence. Le mouvement littéraire, d'abord concentré dans les provinces belges, alors ruinées par les guerres religieuses, passe ensuite dans les provinces hollandaises, devenues calvinistes.

Dirk Coornhert Volctkertszoon, dans ses poésies et ses comédies, se fait l'interprète des nouvelles croyances ; Spieghel et Wisscher s'occupent de prosodie et de grammaire ; les chambres de rhétorique vulgarisent en Hollande le goût des lettres, et en multiplient les manifestations.

Les autres pays septentrionaux ne s'initiaient encore que très lentement aux travaux littéraires. Moscou, au XV* siècle, avait obtenu en Russie la suprématie politique et religieuse. C'est à cette époque que remonte un traité d'économie domestique, intéressant pour l'histoire des mœurs, le Domoslroi, se distinguant par ses tendances utilitaires naïvement exprimées. On y recommande de ne pas s'enivrer, afin de ne pas salir ses vêtements ou se faire voler son argent. « La femme, y est-il dit, doit être bonne, silencieuse, obéissante, laborieuse et accepter de son mari les corrections qu'il lui appliquera sans colère et avec douceur, en la tenant honnêtement par la main, et toujours à l'écart, de façon à ce qu'on ne voie ni n'entende rien ».

La correspondance d'André Kourbsky et d'Ivan le Terrible contient également des parties vraiment typiques.

Peu après la prise de Constantinople, des écoles furent créées en Russie; un moine grec, du mont Athos, revisa le texte des livres sacrés, et une imprimerie fut installée à Moscou.

Une subdivision du monde russe — troublé par l'invasion tartare — avait été rattachée à la Lithuanie et subissait l'influence de la Pologne.

Cette Russie polonaise allait servir d'intermédiaire entre la culture latine et le savoir byzantin. Des imprimeries s'ouvrent à Astrog, en Lithuanie; à Lemberg, en Galicie; des drames bibliques, élaborés dans la Russie occidentale, pénètrent dans la Russie moscovite. Le premier alphabet national est publié à Vilna en 1596.

La Suède, au début du Moyen âge, avait déjà quelques écrivains, romanciers ou chroniqueurs. En 1526, deux frères, Olaus et Laurentius Pietri, traduisent le Nouveau Testament et contribuent puissamment au progrès du Protestantisme. Olaus se distingue aussi comme historien dans sa Chronique suédoise, mieux conçue que les œuvres précédentes du même genre.

Johannes Mesénius, auteur de la Scandia illustrata, a laissé des drames considérés comme les plus originaux de l'ancienne littérature suédoise et une histoire des Evèchés suédois,

Une révolte de la haute aristocratie, coïncidant en France avec une prise d'armes du parti huguenot, y trouble les premières années du xvii^ siècle. Le cardinal de Richelieu, devenu premier ministre en 1624, rétablit la paix. Trop judicieux pour ne pas comprendre l'influence des gens de lettres sur l'opinion publique, il les pensionne et fonde en 1635 l'Académie française, comme élément de pondération et de stabilité. Il avait autorisé, en 1631, le médecin Renaudot à faire paraître une publication périodique et politique, la Gazette de France, premier essai de presse ministérielle.

Une réaction catholique s'opère alors dans le monde littéraire français, sérieuse et réfléchie parmi les écrivains de Port-Royal ; mondaine, chez ceux qui, comme le poète Voiture, fréquentaient l'hôtel de Rambouillet. Tandis que le mauvais goût, résultant de maladroites imitations d'auteurs ilaliens et cspa-

gnols. tend à se répandre. René Descartes, penseur solitaire et profond, jette les bases de la philosophie moderne, en élaborant la science de l'étendue, et celle de la méthode dans les recherches psychologiques.

Ailleurs, peu d'apparence de progrès. L'inspiration lyrique aboutit à Scarron, l'auteur du Virgile travesti^ qui réussit à faire accepter le burlesque et même à le mettre à la mode. Le roman, pastoral avec d'Urfé; conventionnel avec Gomberville, la Calprenède et M"* de Scudéry, ne se soutient que par la narration d'étranges aventures et l'analyse de sentiments factices. Le Roman comique^ de Scarron, qui relate les tribulations d'une troupe de comédiens en voyage, n'est pas sans quelques mérites, et l'esprit d'observation n'y fait pas défaut. On ne peut mentionner aussi avantageusement les essais d'épopée du P. Lemoine, de Scudéry, de Chapelain et de Desmarets. œuvres sans vie, lourdes, froides et prétentieuses.

La littérature dramatique ne partageait pas ce marasme. Hardy y opérait ses débuts, au xvii^ siècle, par une pièce antique. Méagène et Charidée. suivie bientôt d'une centaine d'autres; Théophile Viaud s'y faisait connaître par un drame, Pijrame et Thisbé\ Rotrou, par son Venceslas, joué en 1647, et enfin Pierre Corneille qui — après avoir écrit quelques comédies dans le goût du temps — constituait définitivement la tragédie française en livrant au théâtre un chef-d'œuvre, le Cid, acclamé avec enthousiasme par le public et critiqué par les érudits, comme n'étant pas assujetti aux règles, c'est-à-dire à la discipline classique.

Corneille créait en réalité un genre nouveau. Ses conceptions n'étaient plus celles des poètes tragiques d'autrefois. Ceux-ci provoquaient l'émotion en évoquant des personnages mystérieusement suggestionnés, soumis irrésistiblement aux arrêts irrévocables du Destin. Il faisait de ses types des êtres libres, en

conflit avec eux-mêmes, et opposant à leurs passions héroïquement comprimées le sentiment exalté du devoir.

Ce stoïcisme hautain, qui ne s'analyse pas mais se convertit en force, caractérise particulièrement !<■ génie de Pierre Corneille et reparaît dans ses plus belles œuvres, Horace^ Cinna, Polyeucte.

Une semblable harmonie entre la forme et l'idée, se remarque en prose dans les Provinciales de Biaise Pascal, dont le style, concis, ironique et fin n'a guère vieilli, et qu'on retrouve, plus sérieux et plus sévère dans le livre des Pensées du même auteur, esquisse inachevée, destinée à servir de préparation à un grand ouvrage sur la religion chrétienne.

Une période littéraire différente commence à la majorité de Louis XIV, dominée par l'esprit do Cour et l'orthodoxie religieuse. L'expression de la pensée s'y revêt de formes irréprochables, mais le sentiment de la nature n'y est guère exprimé, sauf peut-être occasionnellement, et en quelques traits, par La Fontaine, dans le recueil de ses Fables si humoristiques et si malicieusement naïves.

La réforme du théâtre, commencée par Pierre Corneille, est complétée par Molière et Racine. Le premier, abandonnant les traditions antiques et les modèles italiens, inaugure en France la comédie de caractère, ridiculise les travers sociaux, et donne une vie intense à des types inoubliables, Tartufe. Alcesle, Célimène, VAiiare, le Bourgeois gentilhomme., A* Malade imaginaire, . pour l'édification d'une élite ; puis met en scène, pour plaire à la foule, M. de Pourceaugnac, le Médecin malgré lui., et les Fourberies de S cap in.

Racine, qui succède à Corneille comme poète tragique, emprunte ses meilleurs effets à l'amour, touchant et pathétique, même dans ses excès. Chacune des pièces qu'il a produites, et dont la plus vibrante,

Phèdre, date de l'année 1677, indique en lui un admirable interprèle des passions humaines.

Durant le même temps se manifeste un genre esentiellement psychologique, représenté par les Maximes de La Rochefoucault et les Caractères de La Bruyère. M"* de La Fayette fait paraître un roman la Princesse de Clèves, très apprécié alors, tandis que Boileau, reprenant le rôle de Malherbe comme législateur du Parnasse, publie un Art poétique dont les formules ont vieilli, mais dans lequel il préconise le travail, aux etTets duquel, même le génie, peut utilement faire appel. Comme poète satirique il manque d'originalité, tout en faisant preuve parfois, comme critique littéraire, de bon sens et de jugement. Son Lutrin, épopée burlesque, n'est qu'un jeu d'esprit, d'un comique médiocre.

L'éloquence politique, sous un régime tel que celui de Louis XIV, n'avait aucune raison d'être. L'orateur sacré pouvait seul se faire entendre, et Bossuet, en cette qualité, sût attirer à lui d'illustres auditeurs. Comme théologien et polémiste, il fut moins heureux. Son Histoire universelle n'est qu'une thèse, tendant à justifier ses croyances religieuses ; ses écrits contre le Protestantisme et le Quiétisme, conformes aux traditions de l'Église, sont opposés à tout esprit d'examen. Organe du Passé, il condamne l'ouvrage de l'oratorien Richard Simon, traitant au point de vue critique et philologique de l'Ancien Testament, et fait exiler Fénelon. l'auteur des Aventures de Télémaqxie. trop tolérant pour trouver grâce à ses yeux.

L'absolutisme royal, inconciliable avec l'indépendance des historiens, ne leur laissait guère de liberté, aussi ceux-ci, sous Louis XIV, se montrèrent-ils médiocres. Quelques mémoires imprimés plus tard, tels que ceux de Saint-Simon, offrent un vif intérêt, de même que la correspondance de gens du monde

262 LA VIE SOCIALE Eï SES ÉVOLUTIONS

tels que Bussy-Rabutin, Saint-Evremond et la vive cl spirituelle M™*" de Sévigné.

Les dernières années de Louis XIV, après la Révocation de l'Édit de Nantes, furent déplorables. Le peuple était mécontent, les autorités publiques oppressives et rapaces en présence d'un trésor vide. A l'étranger, des armées ennemies envahissaient les frontières françaises ; les gens de lettres, selon leur plus ou moins de servilité, ne rappelaient plus en rien leurs illustres prédécesseurs qui, presque tous, s'étaient formés sous un autre régime.

Une réaction s'opère à la mort du roi. L'esprit public, longtemps comprimé, s'éveille, ainsi que le sens critique, s'appliquant désormais à la religion, la philosophie, la morale, la politique. Une rupture s'effectue entre les classes intelligentes et le gouvernement, qui cherche à combattre l'excitement général en prodiguant l'emprisonnement et l'exil parmi les écrivains français, ainsi que la suppression de leurs ouvrages.

Beaucoup de gens de lettres, alors proscrits, réfugiés en Angleterre, s'y inspiraient d'idées nouvelles. Parmi eux, au premier rang, se trouvait Voltaire, dont l'influence devait être si grande, et qui fit connaître en France les travaux de Newton, de Locke et de Shakespeare. Son activité était sans égale. Il fait représenter des tragédies, dont quelques-unes, Mérope, Zaïre, Fancrède, ne sont pas sans valeur; il publie des poèmes, des contes, et même une épopée la ffenriade, où il y a plus d'art que d'éloquence. Gomme historien, il se révèle judicieux et habile dans son Charles XII. son Siècle de Louis XI V^ son Essai sur les mœurs, qui nous montre l'humanité se dégageant peu à peu des préjugés et des superstitions, s'elîorçant d'atteindre de progrès en progrès, la réalisation de notions de raison et de justice. Promoteur d'un grand nombre de réformes, il plaide successivement en faveur de

l'abolition de la torture ; l'équitable gradation des peines, la modification de la léjsrislation criminelle; l'institution du jury. Sa correspondance, des plus étendues, embrasse toutes les questions agitées durant son époque. La littérature, sous son impulsion, devient la ressource suprême de la liberté.

Montesquieu, auteur des Lettres Persanes, œuvre de fine satire ; de \ Esprit des Lois et des Considérations sur les causes de la grandeur des Roinains et de leur décadence, habita Londres durant deux ans. En ses études de haute généralisation, il sépare nettement la biographie de l'histoire.

Les sciences d'observation, se rapportant au monde extérieur, eurent pour adej^e en France, au xviii^ siècle, un savant illustre, le comte de BufTon, qui commença sa carrière par une traduction de la Statique des végétaux de l'anglais Haies. Son Histoire naturelle est pleine de patientes recherches et d'intéressantes observations, exposées avec art, sous une forme parfaite.

Il reste à nommer deux hommes supérieurs, qui remplirent un rôle considérable dans l'histoire des Lettres françaises, Diderot et Jean-Jacques Rousseau.

Diderot, esprit fécond et indépendant, se rapprochait lui aussi de l'École britannique. Chargé de la traduction de V Enctjclopédie anglaise de Chambers, il conçoit l'idée d'une œuvre semblable, mais française. Ce travail, auquel collaborèrent de nombreux savants, et particulièrement d'Alembert. valut la prison à Diderot qui fut enfermé à Vincennes. en 1759. Le Gouvernement, en 1764, défendit la publication de tout ouvrage dans lequel étaient discutées des questions de droit public ou de finances.

Diderot, réformateur, utopiste, très impulsif, possède un style essentiellement personnel, vif, alerte et d'un grand charme. Ses vues, comme critique d'art, n'ont pas perdu leur attrait.

Rousseau, né à Genève d'une famille calviniste française, eut sur son siècle une influence égale à celle de Voltaire. Répondant à un appel de l'Académie de Dijon, qui avait mis au concours la question de savoir a si le progrès des sciences et des arts a corrompu ou épuré les cœurs », il attaque la civilisation en général, qu'il considère comme factice et contraire au bonheur de l'humanité, lui opposant la vie à l'état de nature, simple et sans artifice. Poursuivant cette idée, il écrit un discours sur l'Origine de rinégalilé parmi les hommes, se proclame républicain, publie le Contrat social, V/iraile, dans lequel il condamne le système d'éducation en usage ; les Confessions, tableau de sa vie intime, etc.

Admirable prosateur, souvent paradoxal, mais chaleureux, enthousiaste, très sensible aux beautés de la nature, qu'il rend avec une poésie rêveuse et mélancolique, il fut l'un des précurseurs du cataclysme social qui allait bouleverser la France durant les dernières années du xviii* siècle.

Au théâtre, prévalait, avec Marivaux, le genre italien dans des comédies à intrigues peu compliquées, au dialogue animé et gai, émaillé de mois spirituels ; puis, avec Beaumarchais, un élément plus français, touchant à la satire, très sensible dans le Barbier de Séville et ses deux personnages si caractéristiques, Figaro et Basile.

Quelques poètes, Lebrun, Saint-Lambert, Bouchez, l'abbé Delille, persistent dans les traditions classiques; Gresset, dans son Vert-Vert, commence à s'en dégager; Florian publie ses Fables, et Gilbert, mort jeune, se survit dans ses Adieux à la Vie.

Durant l'eflondrement de la royauté, sous Louis XVI, les méditations littéraires se perdent dans les agitations de la vie publique. Deux poètes, deux frères, André et Marie-Joseph Chénier, s'y font cependant une réputation, l'un par ses odes, d'une grande

pureté de forme ; l'autre par des discours en vers et quelques tragédies, parmi lesquelles celle de Charles IX, jouée quelques mois après la prise de la Bastille, fut accueillie avec enthousiasme.

La parole était désormais aux orateurs politiques Mirabeau. Vergniaud, Danton, dont l'éloquence illustrait la tribune française.

Une rénovation littéraire se produit au commencement du xix*" siècle, sous les auspices de Chateaubriand et de M"* de Staël. Durant les dernières années du siècle précédent, trois ouvrages anglais, traduits par LetOurneur, avaient été introduits en France, les Nuits, d'Young, d'une profonde mélancolie ; les Méditations sur les tombeaux, de Har\'ey, et les Poèmes d'Ossian. alors attribués à un ancien barde, véritable épopée, transportée dans les brumes (lu Nord.

Ces ouvrages, très populaires en France, ne furent probablement pas sans effet sur Chateaubriand et coutribuèrent à l'état d"àme, profondément troublé, tendant au mysticisme, qu'on observe dans Atala, dont il raconte le roman d'amour, s'achevant douloureusement à l'ombre des vastes forêts américaines, et surtout, dans René, qui nous initie particulièrement à ses impressions. Dans son désenchantement, la religion lui offre des consolations, et lui inspire ses autres écrits : le Génie du Christianisme, les Martyrs, Y Itinéraire de Paris à Jérusalem. Doué d'une brillante imagination, et possédant une grande maîtrise de la langue, dont il excelle à faire valoir l'harmonieuse beauté, il doit être classé parmi les meilleurs prosateurs modernes, sur lesquels il exerça un incontestable ascendant.

M"^ de Staël, tant par ses ouvrages que par ses relations, a laissé sa trace dans le monde littéraire. Son livre, I)e l'Allemagne, et celui où elle traite de la littérature dans ses rapports avec les institu-

lions sociales, témoignent de sérieuses qualités intellectuelles, servies par de constantes études et un talent réel d'écrivain.

Une nouvelle période s'annonce, celle du romantisme, caractérisée par l'abandon des règles classiques, plus de liberté dans l'expression des idées, la prépondérance du sentiment. La tragédie, la poésie descriptive ou didactique, les madrigaux légers et spirituels se trouvent démodés. Le lyrisme reparaît, mélodieux dans les Méditations, de Lamartine; sous forme philosophique et symbolique dans YEloa, d'Alfred de Vigny; imagé et brillant, mais moins naturel dans les Odes, de Victor Hugo; fantaisiste et fin sous l'inspiration d'Alfred de Musset.

Autour de ces réformateurs, se groupent, tout en ayant leur originalité personnelle, Théodore de Banville, Laprade, Aug, Barbier, Sainte-Beuve, etc.

Quelques-uns des romans modernes les plus célèbres sont des œuvres de poètes, entre autres le Stello et le Cinq-Mars, d'Alfred de Vigny; Mademoiselle de Maupin et le Capitaine Fracasse, de Théophile Gautier; Notre-Dame de Paris, les Misérables et les Travailleurs de la Mer, de Victor Hugo ; la Graziella, de Lamartine. Moins psychologique que ceux dus aux prosateurs, ils s'en distinguent par une facture plus soignée et plus littéraire.

Considéré en général, le roman tel qu'il est compris, actuellement en France, accuse un parti pris d'indépendance morale. D'abord idéaliste sous la plume de George Sand, il s'empreint de réalisme avec Balzac, Flaubert, Feydeau, Alphonse Daudet, Jean Hichepin, les Goncourt et Emile Zola; se remplit d'analyses psychologiques raffinées, non sans quelque scepticisme, tel qu'il est conçu par Paul Bourget, Anatole France et Marcel Prévost; il est mêlé d'épisodes de voyages, par Rosny, Pierre Loti, Hugnes Le Roux et Jules Bois ; se fait satirique avec

H. Monnier, Edmond About, Catulle Mendès, et devient patriotique dans les narrations d'Erckmann- Chatrian. Multipliant ses formes comme la vie ellemême, il se teinte d'archéologie et d'histoire au gré de Théophile Gautier, Léon Cahun, Paul Adam; de notions scientifiques, avec Jules Verne et André Laurie, tandis que Jules Lemaitre. Maurice Barrés. Melchior de Vogué y introduisent des idées politiques.

Le drame historique comporte une large place dans le théâtre contemporain. Il y a été mis en action par Victor Hugo, Alfred de Vigny, Alexandre Dumas père, Victorien Sardou, Henri de Bornier, Fr. Coppée, Jules Lemaitre, Jean Richepin. Edmond Rostand, Catulle Mendès. Le drame bourgeois, qui tombe bientôt dans le mélodrame, représenté par Dennery, Félix Pyat, Bouchardy, Ducange, est moins apprécié.

La comédie légère très superficielle, écrite selon les courants de l'opinion publique, a été exploitée par Scribe, avec habileté et une grande entente de la mise en scène. La comédie à situations dramatiques, plus littéraire, a valu des succès à Alex. Dumas fils, qui a écrit ces pièces à thèse, très spirituelles, mais dont la morale porte souvent à faux ; George Sand, Octave Feuillet, Jules Sandeau, Camille Doucet, les frères de Concourt. Vacquerie, Emile Augier. La comédie proprement dite, tantôt consacrée à la peinture des mœurs contemporaines, tantôt développant une intrigue, a produit peu d'œuvres remarquables. On n'y a que trop souvent entendu des avocats discutant un divorce, les intérêts des enfants, le droit des époux ; des médecins parlant de maladies et d'opérations chirurgicales. Quant aux vaudevilles compliqués d'adultères, d'allusions graveleuses, de quiproquos impossibles, il vaut mieux — sauf pour quelques rares exceptions — les passer sous silence.

Durant la période révolutionnaire el l'Empire, la France eut peu d'historiens. Tout l'intérêt se portait alors sur les luttes de peuple à peuple, et sur les hommes d'action, se dévouant sur les champs de bataille. Plus tard, au retour de \s paix, les travaux d'histoire sont repris par Guizot, Michelet, Thiers. Louis Blanc, et maints savants /irudits, explorant l'antiquité grecque et romaire, il remontant jusqu'aux civilisations d'Asie et d '. l'ancienne Amérique.

Quelques-uns des poètes les plus récents, préconisent les vers libres, et prétendent s'affranchir presque entièrement des règles de l'ancienne prosodie. Il semble à cet égard que toute licence est justifiable, pourvu qu'elle ne nuise pas à l'harmonie du vers, et n'en brise pas le rythme musical. Dans ce dernier cas, mieux vaut se servir de la prose, qui elle aussi cependant n'est pas sans mesure, ni sans périodes bien déterminées. Baudelaire, dans ses Fleurs du mai recueil de poésies étranges, où de répugnantes peintures se mêlent à des compositions d'une grâce exquise, a su donner au vers une forme savante et impeccable. Leconte de Lisle a témoigné du même culte de la forme dans ses Poèmes antiques, ses Poèmes barbares et ses Poèmes tragiques.

Mallarmé et Verlaine sont les initiateurs du d symbolisme». Le premier, mort à Valvins en 1898, s'était créé d'ardentes sympathies. Quelques-uns de ses vers sont fort beaux; la plupart, de parti pris, sont presque inintelligibles. Verlaine, capricieux, inégal, très indépendant, était doué d'un véritable génie lyrique. Quelques noms, parmi les prosateurs, ne peuvent être omis, ceux de Renan, si remarquable par l'abondance, l'aisance et la grâce de son style, toujours admirablement clair ; Barbey d'Aurevilly, si éloquent et si plein de passion dans ses Diaboliques ; WW'xer^ de risle-Adam, l'auteur des Contes cruels et d'un

véritable poème en prose, Axel, œuvre posthume et inachevée.

Au moment où Corneille. Molière et Racine, illustraient la scène française, au xvn* siècle, l'Angleterre, qui avait eu sa période littéraire cent ans plus tôt, avec Shakespeare, précédait aussi la France en agitations politiques, et était livrée aux passions révolutionnaires. On n'y remarquait alors, comme écrivains en renom, que sir Thomas Brown. savant et humoristique, auteur des Lettres d'un mort à un vivant; Izaac Walton qui réussit à donner de l'intérêt à un Traité de pèche et à en faire une œuvre originale ; John Bunyan, prédicateur anabaptiste, dont le Voyage du Pèlerin, livre mystique et allégorique, obtint une grande popularité.

Les poètes étaient devenus rares. L'un d'eux cependant, John Milton, après une vie des plus actives, devenu aveugle comme Homère, a laissé un poème, le Paradis perdu, qui est devenu classique.

Après la restauration des Stuarts, linfluence française devient sensible parmi les auteurs anglais. Dryden fait représenter plusieurs pièces de théâtre, dont lune, Tout pour Vamow\ eut du succès, puis achève un grand poème, Annus Mirabilis, ainsi qu'une composition satirique, Absalon et Achitophel, avec allusions à Buckingham qui l'avait ridiculisé. La réaction contre le puritanisme a pour interprète Samuel, qui en caractérise les tendances avec moquerie dans son Hudihras. La production théâtrale, tout enconservant quelques qualités, se montrait plus licencieuse. t

La science, étrangère à la vie mondaine, comptait alors à Londres l'une de ses gloires, Isaac Newton, dont le génie a ouvert à l'esprit humain de vastes horizons, et John Locke, non moins célèbre, l'illustre inspirateur de l'école philosophique anglaise.

Sous la reine Anne, au xviii* siècle, les investiga-

lions philosophiques et historiques se poursuivent avec méthode; le journalisme se forme, et commence à agir sur l'opinion publique; la poésie perd de sa spontanéité, Alex. Pope, qui s'en fait le coryphée, n'est qu'un imitateur d'Horace, de Quintillien et de Boileau. Elle est non moins factice chez John Gay, Mathew Prior, et se fait descriptive et métaphysicienne sous la plume de Robert Blair et de Mark Akenside.

Edward Young, l'auteur des Nuits, où il déverse la mélancolie et le découragement, obtient cependant en France, un succès de vogue.

Un renouveau s'opère sous l'impulsion de Jonathan Swift, remarquable par sa verve satirique, si finement prodiguée dans les Voyages de Gulliver; John Addison et Richard Steale, créateurs de revues littéraires, telles que le Taller et le Spectator, où la critique s'exerce déjà avec autorité.

Un autre journaliste, qui était aussi un romancier, Daniel de Foë, livre au public le Robinson Crusoé, bientôt reproduit dans toutes les langues; Samuel Richardson fait paraître ses deux romans, Pamela et Clarisse Barlow, qui allaient avoir bien des lecteurs; Henri Fielding et Tobie Smolett le suivaient dans la même voie, ainsi que Sterne, l'humouriste, auteur du Voyage sentimental, et Olivier Goldsmith, si connu pour son roman, le Vicaire de Wakefield.

L'art oratoire, au xviii^ siècle, eut eu Angleterre de brillants adeptes, les deux Pitt. Charles Fox, Edmond Burke; l'économie politique, un novateur de génie, Adam Smith; la philosophie, un puissant logicien, l'écossais Thomas Reid; l'histoire, trois écrivains de valeur, David Hume, William Roberlson et Edward Gibbon.

Au théâtre, une comédie de Shéridan, l'/ù:ole de la Médisance, pleine d'esprit et de fines observations, attirait la foule.

Vers la seconde moitié du xviu^ siècle, Percy, estimé pour ses recherches sur les origines littéraires de la nation, réédite d'anciennes poésies, des chansons et des ballades populaires, tandis que Thomas Warton en fait l'histoire. Ce retour vers le passé induisit probablement Jacques Macpherson à faire publier ses poèmes ossianiques, et Chatterton à mettre au jour, sous le nom de Rowley. poète du XV* siècle, divers écrits, dont l'un sur la bataille de Hastings. On doit à Thomas Grey des élégies où dominent les sentiments mélancoliques, et à l'écossais Robert Burns des vers charmants, d'un naturel exquis, transcrits dans son dialecte national.

Le charme pittoresque de certains districts anglais, surtout au Nord-Ouest, du côté des lacs, est dépeint par un groupe de poètes de talent. William Cowper, William Wordsworth et Coleridge. L'Irlande, verte et fertile, a son chantre en Thomas Moore. dont les harmonieuses mélodies ont eu tant d'appréciateurs: l'ancienne Ecosse, avec ses mœurs patriarcales et guerrières, renaît, ressuscitée à la vie, dans les récits de Walter Scott.

La période du romantisme en Angleterre débute brillamment avec lord Byron, l'un des grands poètes du siècle, et son ami Shelley, auteur lyrique d'un talent réel, qu'il ne put sauver d'une mort tragique.

Dans la fiction en prose, se font applaudir William Godwin; Anne Radcliffe, aux sombres visions; Miss Edgeworth, aux contes simples et naïfs ; Miss Austin, pour laquelle la vie de province na pas de mystère. Le goût de l'érudition donne lieu aux travaux de William Mitford sur l'histoire grecque; de Lingard sur l'histoire d'Angleterre, tandis que Dugald Stewart se fait une réputation comme économiste, et Jérémie Bentham. par ses études philosophiques et sa théorie toute mathématique du bonheur, que Mal- Ihus, d'autre part, n'accorde qu'à quelques élus.

Une quantité de journaux et de revues très littéraires sont successivement fondés, parmi lesquels le Morning Chronicle, le Times, le Morning J*ost,\e Morning Herald, la Revue d'Edimbourg, la Quarterleg « Revieiv »,le Blackwood Magazine, la Revue de Westminster, etc.

A une époque plus moderne, sous le règne de Victoria, Macaulay se fait une renommée comme historien, comme critique et comme poète; Elisabeth Barrett écrit Auro7'a Leigh, un roman poétique, et devient la femme d'un poète, Brow^ning, aux pensées élevées, symbolysées en brillantes images. Un homme d'Etat, lord Beaconsfîeld, plus connu sous le nom de Disraeli, se rend populaire par une série de romans très étudiés ; Ilarriett Martineau acquiert dans le même genre une réputation de moraliste, et E. L. Bulver, celle d'un conteur élégant et érudit. Un autre romancier, Charles Dickens, très anglais, ayant des tendances humanitaires et faisant valoir avec talent des observations de détails saisies sur le vif, y forme contraste avec Thackeray, plus superficiel, mais incisif et ironique, surtout dans sa Vanity h air. La même ironie, mais plus amère et plus paradoxale, se manifeste dans les œuvres de John Carlyle. Le Catholicisme s'assure deux défenseurs en J. H. Newmann et le Cardinal Manning; les principes d'art sont magistralement exposés par Ruskin ; l'histoire naturelle est traitée de main de maître par Darwin.

Il reste encore à citer parmi les contemporains, le poète Gabriel Rosetti, lord Tennyson, William Morrit, Swinburne , Gladstone, Rider- Hagard , Corelli, Kipling, etc.

Les troubles religieux, résultant de la Réforme, avaient divisé l'Allemagne en deux camps, et provoqué l'invasion étrangère. C'est ainsi que s'écoula, pour cette vaste contrée, la période qui donna à la France Corneille et Molière, à l'Espagne Cervantes et

Calderon, à l'Angleterre Shakespeare et Milton. Le génie national était paralysé dans son expansion, et Jean-Christopho Gottsched. anteur d'un Essai de poétique critique, ainsi que le roi de Prusse, Frédéric II, étaient de fervents défenseurs de la poésie classique française. Un poète, Klopstock. réagit contre ce courant et recommande l'étude des écrivains anglais. Cette étude, surtout celle de Milton. de Richardson et de Young. linduisit à composer un grand poème, la Messiade. consacré à célébrer la Rédemption de l'homme par la Passion du Sauveur. Il obtint un grand succès, et mérite d'occuper une place importante dans l'histoire allemande, à cause des services rendus à la langue nationale, dont il a augmenté la souplesse, tout en l'enrichissant. Un critique qui sut s'élever par le travail à la création originale. Lessing. continua les réformes indiquées par Klopstock. Ses œuvres dramatiques, intéressantes comme art et par leur caractère philosophique — surtout Nathan le Sage — sont très connues.

Wieland, né en 1733, à Oberholzheim. un village de la Souabe. revient à l'imitation française. Disciple de Voltaire, mobile d'esprit, doué d'une imagination vive, il exerçait un grand ascendant personnel. C'est à Weimar quil publia sa plus belle œuvre, le poème d'Obéron, et l'un de ses meilleurs romans, les Abd^ritains. Il y fonda une revue, le Mercure allemand. Les poètes de l'école de Gœttingue. Voss, les frères Stolberg et Burger — l'auteur de la fameuse Ballade de Léonore — lui tirent une forte opposition.

Moins national mais possédant une rare intuition littéraire, Herder, né en 1744, s'applique à résumer les connaissances acquises. Ses Idées sur la philosophie de Vkumanité annoncent le renouvellement des sciences historiques, qui fut l'œuvre principale du xix*" siècle.

Deux grands hommes, Gœthe et Schiller, allaient

enrichir la littérature allemande par leurs inestimables conceptions.

Gœthe. dont la carrière extrêmement active s'est prolongée durant soixante ans. aborda non seulement tous les genres littéraires, mais contribua aux progrès des sciences physiques et naturelles par des découvertes en anatomie comparée et en physiologie végétale. D'abord exalté et dur dans une de ses premières œuvres, Gœiz de Berlichingen^ passionné dans son roman de Werther^ il analyse ses sentiments et ses impressions dans Wilhelm Meister, écrit plusieurs tragédies, un charmant poème en prose Hermann et Dorothée, et prépare son Faust, commencé en 1774 et fini en 1831, travail de toute une vie, symbole d'une époque, résumé des aspirations d'un puissant esprit, à fa recherche de l'idéal et de la vérité.

La ville de Weimar, sous l'influence de Gœthe. était devenue un centre littéraire important. Schiller y vint en 1787 et s'y lia d'étroite amitié avec Gœthe. Il avait déjà fait représenter quelques drames, les Brigands, Intrigue et Amour, la Conjuration de Fiesque. Don CarloSj qui avaient été accueillis avec enthousiasme.

Devenu plus calme, il entreprend des travaux d'histoire, termine son célèbre Chant de la Cloche et fait connaître ses chef-d'œuvres dramatiques, Wallenstein. Marie Stuart, la Pucelle d'Orléans, la Fiancée de Messine et Guillaume Tell.

Gœthe et Schiller ont inauguré l'époque classique allemande, plus récente que celles d'Angleterre et do France. On peut y rattacher Jean-Paul Richter, révélateur d'un genre humoristique particulier, plus sentimental que satirique, quoique tenant de l'un et de l'autre, et bien approprié au génie de sa race.

Au xix*" siècle, la vie littéraire en Allemagne devient très intense. L'école romantique y remet en honneur le Moyen âge et le mysticisme. Ses repn'sentants,

Novalis. les Schlegel. Tieck, Brentano. Arnim. Kleist, Hoffmann. Chamisso. ont pour opposant Platen, le défenseur du classicisme, un artiste de la forme.

Bientôt la politique fait naître le parti de la Jeune Allemagne, auquel appartient Henri Heine, auteur du Livre des Chansojts, des Tableaux de Voyage. d'Atta TrolL de Gennania. un vrai poète, mais d'une ironie parfois cruelle.

Les guerres de la délivrance amènent une explosion de sentiments patriotiques, vivement exprimés dans les œuvres poétiques d'Arnt. Kôrner, Schenkendorf et Uhland. L'Autriche a des écrivains aimables et délicats en Lenau. Grillpazer, Hamerling, Parmi les poètes allemands contemporains, les noms de Frieiigrath, Seibel, Heyse, sont populaires. Quant aux historiens. Banke. Gervinus. Niebuhr, Mommsen, Sybel. Treichke. se sont acquis une haute réputation.

Les contributions de l'Allemagne au mouvement philosophique sont considérables et font gloire à d'illustres penseurs, Leibnitz. Kant, Fichte. Schelling, Schopenhauer. etc. Les romanciers Freytag. Spielhagen, Ebers. Benter. Auerbach ont de nombreux lecteurs.

La littérature dramatique a fait de fréquents emprunts à létranger ; néanmoins, Sudermann. Haupmann et quelques écrivains récents ont fait preuve de talent et dindividualité.

La littérature espagnole, à l'avènement de la dynastie des Bourbons, était vouée au classicisme.

Les auteurs français y avaient de nombreux imitateurs. Luzan. composait après Boileau un Art poétique et mettait en scène une comédie, la Virtud coronata ; Mayans, un érudit. recherchait les origines de la langue espagnole et se faisait le biographe de Miguel Cervantes ; Léandre-Moratin s'occupait de théâtre et y introduisait les procédés de Molière ; La Huerta, réagissant contre les réminiscences fran-

270 LA VIE SOCIALE ET SES ÉVOLLTIOiXS

çaises, livrait <à la publicité la Egloga de los Pescadores, ainsi qu'un drame, la Judia de Toledo, chaleureusement acclamé.

Les idées libéz'ales, en lutte contre les anciennes traditions, longtemps indiscutées, se répandent en Espagne au commencement du xix"" siècle. Elles y obtiennent un ascendant marqué, de 1830 à 1850. Presque tous les hommes de lettres, appartenant à cett<' époque, sont des gens politiques, des journalistes, des auteurs dramatiques. La plupart d'entre eux ont passé une partie de leur vie à l'étranger et en exil, ne rentrant en Espagne qu'après l'établissement de la monarchie constitutionnelle.

Il convient de citer dans ce groupe, Martinez de la Hosa, qui écrivit des comédies, des œuvres lyriques, et plusieurs drames, dont l'un, Aben Numeya, relate un épisode de la révolte des Maures sous Philippe II ; Rivas, auteur d'un drame très connu, Don Alvaro ou la Force du Destin; Esproncedo, qui laissa inachevé un poème épique, FI Pelayo, et passe en revue les passions humaines dans le Diable monde; Zorilla, poète lyrique, créateur d'un drame. Don Jnan 7'enorio, fréquemment représenté ; Gil y Zarate, Breton de los Herreros, Rubi, Ventura de la Vega, adoptant les mêmes genres, s'y font apprécier.

Plus récemment, influencées par le romantisme, les conceptions théâtrales deviennent plus sombres avec Ei:hegaray, dans Locura y Santidad, en FlSeno de la Mnerte. etc. Campoamor, moins croyant, édite des poésies et une pièce de théâtre, le Drame universel ; Nunez de Arce combat les idées républicaines alors courantes ; Aquilera se dédie aux chansons po[)ulaires et leur donne du charme.

Les auteurs dramatiques continuent à faire preuve de fécondité. Tamayo, Ayala, Serra, y [)rennent ran^successivement. L'un d'eux, Félin y Codina, s'y associe par des œuvres spéciales, écrites en idiome cata-

PEVELOPPEMEXT DE LA LITTERATURE ~ti

lan, le Flacon d'or, la Fille de Marxant. et en castillan, la Dûlores. Miel de la Alrarria, Maria del Carmen, toutes pièces très réalistes.

Plusieurs des œuvres théâtrales d'Alarcon ont été traduites en français, entre autres la Finale de lYorma et le Tricorne. Un drame de Ferez Galdos, Electra. fut non seulement traduit, mais joué avec succès à l'étrangler. La réputation de Castelar, comme orateur, très -rande en Espagne, est reconnue en Europe. Son activité littéraire est démontrée par des romans, des considérations sur les idées démocratiques et républicaines, des études sur le Moyen âge, etc.

Le xvu" siècle n'avait pas inauguré, en Italie, une période de progrès littéraires. Un écrivain napolitain, Marini, auteur d'un poème sur Adonis, en vingt chants, était considéré comme chef d'école, bien qu'assez affecté et d'un goût peu sûr. Ces défauts sont plus marqués encore chez son imitateur, Claudio Achellini. (Juelques-uns de leurs contemporains, tels que Gabrielle Chiabrera, fidèle aux traditions grecques et latines, résistaient à cet entraînement, moins sensible aussi dans la Secchia rapita, de Tassoni, poème tragicomique, de même que dans le Malmanlile reacquislato, de Lippi, rempli de proverbes florentins, et rappelant le genre burlesque de Scarron.

La science, à cette époque, avait par compensation d'illustres promoteurs, qui ont acquis par leurs travaux une renommée universelle, Galilée, Torricelli, l'astronome Cassini. Un ancien nonce pontifical aux Pays-Bas, Guido Bentivoglio, faisait paraître son livre ~nr les Guerres de Flandre. Davila achevait l'histoire — après y avoir pris part — des Guerres livihs de France ; (apecelatro, un Napolitain qui avait combattu sous Ihilippe IV. rédigeait les annales de son pays à partir du règne de Roger le Normand jusqu'à la mort de Charles d'Anjou.

Au xviu*^ siècle, l'érudition italienne se fait remar-

quer. Vico expose les principes d'une science 'nouvelle, c'est-à-dire de la philosophie de rhistoire. que Michelet fait connaître en France; Gravina, Muratori et Tiraboschi s'occupent avec succès de l'étude des œuvres littéraires italiennes. Les jurisconsultes, non moins diligents, se distinguent par de sérieux ouvrages, parmi lesquels ceux de Gaetano Filangieri, sur la Scienza délia legislazione, et de Gesare Beccaria, relatifs aux délits et aux peines ayant pour objet la diminution des rigueurs de la loi et l'abolition de la torture.

Les traducteurs de productions étrangères étaient à la fois utiles et nuisibles. Melchiorre Gesarotti transcrit en italien les poèmes d'Ossian et de V Iliade d'Homère, mais en leur enlevant ce qui lui semblait contraire au goût moderne ; Passeroni reprend un genre plus ou moins délaissé et se fait fabuliste ; Goldoni voyage avec une troupe de comédiens et cherche à réformer le théâtre. Il séjourne à Paris en 1761 et l'une de ses comédies, le Burhero benefico, reçoit les suffrages de Voltaire. On cite, entre ses meilleures pièces, Gli innamorati, la Bottega del Café. Il Venlarjlio. Ses types sont parfois exagérés, et il fut vivement critiqué par Gozzi, qui mit en scène des contes pour enfants.

Pierre Trapassi, plus connu sous le nom de Métastase, qui lui fut donné par le jurisconsulte Gravina, créa le scénario d'opéra. On a de lui de nombreuses tragédies lyriques, dont la versification, souvent mélodieuse et suave, manque de vigueur et de relief.

En Italie, de même qu'en Espagne, les préoccupations politiques ont réagi, au xix'' siècle, sur le mouvement littéraire. C'est à cette période que se révèlent Vincenzo Monti, doué d'une féconde imagination, éloquent auteur de visions plus ou moins bibliques ; Ugo Foscolo, né à Zante, dont le sombre poème, les Tombeaux, exprime les désillusions, plus sensibles encore dans ses Lettres de Jacob Ortis mêlées d'amour et de

sentiments patriotiques, qui exercèrent une influence profonde sur la jeunesse italienne. D'autres écrivains, plus énergiques, tels que Parini, rendaient leurs impressions par des œuvres satiriques pleines de vigueur. Ce dernier, peu correct comme prosateur, a produit comme poète quelques odes remarquables et très lyriques.

L'Italie, qui avait la première à rénover l'art théâtral par l'étude des modèles grecs et latins, ne réussit qu'après l'Angleterre, l'Espagne et la France à lui donner des formes élevées et originales. On s'y plaisait à l'audition de comédies assez vulgaires ou de drames musicaux. Les auteurs de comédies en formaient le plan, puis en indiquaient les divisions principales, acte par acte, ne s'occupant pas des dialogues et des menus incidents remplissant ceux-ci, qu'ils abandonnaient à l'inspiration des acteurs. Apostolo Zeno réforma cet usage, et Vittorio Alfîeri le fit tomber en désuétude. Ses meilleures tragédies, Mirra et Saut, sont bien conçues, et d'un style vigoureux, condensé, vibrant. Ses poésies lyriques sont belles, bien que leur versillcation soit souvent assez dure, défaut racheté par de nobles sentiments.

Nicollini a écrit plusieurs tragédies, dont la plus populaire est l'Antrmio Foscarwi. Il se rapproche d'Eschyle et des écrivains anglais et allemands. Les comédies françaises de Scribe, de Labiche et de Meilhac n'ont pas été sans elTets sur les procédés scéniques d'Alberto Nota, de Scarpetta, de Ferrari et du comte (îiraud. Celui-ci a créé cependant une œuvre assez spirituelle, le Précepteur dans r Embarras , critique amusante d'une éducation trop sévère. Les drames de Cavalotti, les Gueux et l'Alcibiade^ ont été applaudis, ainsi que ceux de P. Cossa, Néron, Cola di liienzo, Julien l'Apostat, remarquables par d'excellentes qualités.

Mansoni, qui vécut longtemps à Paris, avait subi

l'ascendant de Parini et de Foscolo. Il rêvait de faire de Florence la capitale littéraire de l'Italie. Son grand roman, les Fiancés, a excité un vif intérêt. Berchet, un critique, publia à Paris deux romances d'actualité, le Remords et VErmite du Monl-Cenis, qui furent accueillies par ses compatriotes avec enthousiasme. Massimo d'Azeglio, homme d'Etat et vaillant soldat, ami de Mansoni, obtint le même succès par ses romans : Etlore Fieramosca et Nicolo de Lapi. Les événements politiques, favorables à quelques-uns, faisaient aussi des victimes. L'excès des persécutions valut une grande popularité à Silvio Pellico, dont le livre, le Mie Prigioni, démontre la bonté de cœur.

Parmi les écrivains récents, plusieurs se consacrèrent au roman historique, entre autres Rosini, Grossi et Guerrazi. Celui-ci, disciple de Byron, s'est complu à décrire des scènes extrêmement dramatiques comme dans Assedio di Firenze, où il dépeint l'agonie et la ruine de la glorieuse République florentine, et dans son ouvrage, publié en 1854, sur Béatrice Censi.

Les historiens italiens, à l'époque moderne, sont nombreux, surtout parmi les hommes politiques. Carlo Botta s'est occupé des guerres qui ont précédé l'indépendance américaine. On lui doit aussi une Histoire d'Italie, de 1789 à 1814; Cesare Balbo a résumé les fastes italiens, et publié une Étude biographique sur le Dante ; Capponi, Carlo Troja, et plus récemment César Gantu, Vincenso Gioberti, l'abbé Tosti, remontant aux traditions guelfes, ont cherché le salut de l'Italie, alors qu'elle n'était pas encore unifiée, dans un rapprochement avec la Papauté, devenue plus libérale; à une époque plus récente encore, di Carulti, Ricciardi Marioni, ont traité de diverses périodes de l'histoire d'Italie, à des points de vue spéciaux.

Toutes les doctrines philosophiques ont eu, dans le pays, d'éminents interprètes. Kant y a été étudié par

Mamiami délia Rovere; Hegel, par Auguste Vera. Les recherches de Cesare Lumbroso sur la psychologie du criminel, bien que parfois assez hasardées, sont des plus intéressantes, ainsi que les observations pathologiques de Mantegazza sur les effets de la douleur, de la haine, de Tamour.

Deux poètes italiens. Carducci et Gabriele dAnnunzio. de la génération actuelle,, ont acquis, dans le monde lettré, une haute réputation.

Carducci a débuté par le journalisme. Son œuvre poétique, très originale, comprend des recueils de vers publiés à différentes dates : Levia Gravia^ en 1875; ïambes et épodes, en 1882: Odes barbares, en 1883. etc. L Hymne à Satan, qu'il fit paraître en 1865, est l'une de ses belles inspirations.

Gabriele d'Annunzio. encore en pleine activité littéraire, se fit connaître, comme poète, dès l'âge de quinze ans, et publia à dix-huit ans sa. Tierra Vergine, suivie bientôt de : // Libro délie Vergine, du Trionfo délia Mortp. des ]^ergine délie Roca. Ses principaux romans ont été traduits en français. Son style, brillant et pur, est remarquablement lyrique, très coloré et d'une rare fermeté. Plusieurs de ses œuvres reproduites au théâtre et interprétées par une artiste géniale, la Duse, ont été vivement acclamées.

L'histoire littéraire du Portugal, si intéressante au XVI* siècle, n'offre plus le même attrait durant les deux derniers siècles suivants. On constate dans les ouvrages datant de cette période, moins d'originalité, plus de recherche, moins de goût. Quelques noms d'écrivains, alors populaires, méritent cependant d'être mentionnés. Francisco de Mello a fait un récit, assez coloré, du Soulèvement de Barcelone; Macedo, un cordelier, a écrit en latin et en portugais, l'Apot/iéose de saint François Xavier, martyrisé au Japon, el Jacintho de Andrade a composé un panégyrique de Jean de Castro, vice-roi des Indes portugaises. Un histo-

ïieD, Bernado de Brito, commence en 1597 un livre sur les fastes de la monarchie lusitanienne, continué après lui, jusqu'en 1729. Le classicisme prédominait en Portugal, ainsi que l'influence française, ravivée par les Académies et les Etablissements d'instruction publique.

La situation ne s'améliora pas au commencement du xix" siècle, dont les premières années furent troublées par une guerre civile. Ce ne fut qu'en 1834, au rétablissement de la paix, que les gens de lettres, stimulés par la propagation du romantisme, reprirent quelque activité. Almeida Garrel ouvre une ère nouvelle par ses poèmes, ses drames, ses romans; Antonio Castilho, un autre poète, frappé de cécité dès l'enfance, publie les Lettres d'Echo à Narcisse, puis deux évocations poétiques, le Printemps et Amour et Mélancolie ; un romancier, Herculano de Carvalho, journaliste, poète et historien, expose son pessimisme dans la Voix du Prophète et son érudition dans une Histoire de Portugal^ fort estimée; enfin Camillo Castillo Branco, très fécond, édite de nombreux romans et fait jouer quelques pièces de théâtre, favorablement accueillies.

Tandis que les nations européennes, à partir du XVI* siècle, subissaient de constantes transformations, îe peuple russe commençait à se rattacher à elles et à modifier, lui aussi, ses anciennes traditions. L'élément étranger, ou occidental, s'y implantait insensiblement.

Deux productions littéraires, comparées entre elles, ia Russie sous le règne d'Alexis Mikhailovith et C Empire russe au milieu du XV HP siècle^ de Krijanitch, en fournissent la démonstration.

En 1672, l'Allemand Gotfried Grégorin ayant amené à Moscou une troupe d'acteurs, un théâtre fut fondé et bientôt après une école d'art dramatique.

Quelques romans font leur apparition, et entre

autres les Aventtires de Fvol Skobieév, déjà presque réalistes. Siméon Polotski. auquel on confia en partie l'éducation de Sophie, sœur de Pierre le Grand, compose deux drames, Nabuchodonozor et le Fils prodigue.

Une nouvelle période s'inaugure dans l'histoire de la littérature russe à l'avènement- de Pierre I". Le Czar voulait laïciser le pays et le soustraire aux influences byzantines. Une Académie fut créée à Pétersbourg, selon l'usage européen. Un protégé de l'empereur, Féofane Proctopovitch, écrit la Pravda voli monarchei (Vérité de la volonté du Souverain), œuvre importante au point de vue politique russe; puis rédige, en 1721, le Règlement ecclésiastique, facilitant ainsi la suppression du Patriarcat et la constitution du Saint-Synode. Suivant la même voie, Possachkov, un paysan, né vers 1673 dans un village voisin de Moscou, préconise les avantages de l'éducation et de la niulti[)licité des écoles ; Tatichtchev prépare un lexique géographique et historique, tandis que dans la Housskaia Gravda et le Soubjebnik^ il s'occupe des textes de l'ancienne législation nationale.

Le théâtre continuait à exciter l'attention. La troupe allemande de Jean Kunscht donnait des représentations, en russe, sur la place Rouge de Moscou. Son répertoire, cependant, ne comprenait que des traductions de pièces étrangères.

Les gens de lettres s'inspiraient des œuvres reçues du dehors. Le prince moldave Antioche Kantémir, ainsi que Trediakovski, imitaient Boileau, et ce ne fut qu'en 1755 que la première grammaire nationale, celle de Lomonosov, fut livrée à la publicité. La même année, une université s'ouvre à Moscou, alors que reprennent, dirigées par Soumarokov et d'après les modèles français, les représentations théâtrales.

Catherine II avait quelques prétentions littéraires, et écrivit, non sans agrément, des pamphlets et des

comédies. Autour d'elle, étrangers et slavophiles avaient leurs partisans. L'Impératrice favorisait le genre pseudo-classique. Le plus habile des écrivains d'alors, Von Visine, fît représenter en 1766 une comédie de mœurs, le Brigadier, œuvre essentiellement satirique, suivie plus tard d'une autre comédie, l<' Mineur, qui obtint un grand succès, médiocremenl justifié. Gabriel Derjavine. descendant d'une ancienui' famille tatare, s'inspire d'un conte de Catherine II pour composer un poème, Fe/itsa, dans lequel il glorifie la Souveraine, et fait la critique des mœurs russes. Un autre poète, d'origine allemande. Khemnitser, écrit des fables et touche parfois à l'originalité. Radischev, disciple de Voltaire et de Rousseau, auteur de pamphlets assez acerbes, ne satisfit pas la censure et passa dix ans en Sibérie ; Novikov, journaliste, éditeur du Bourdon, de la Bourse et de la Gazette de Moscou, finit aussi par être emprisonne dans la forteresse de Schlûsselbourg.

Une ère de transition était proche. D'une part, se maintenait l'école classique, ayant pour chef Ozero, et de l'autre un groupe nouveau, l'école romantique, affichant des tendances anglaises et allemandes. Karamzine, publiciste, romancier et historien, cherchait à les concilier. On remarque, dans ses Lettres d'un Voyageur, un sentiment délicat de la nature et de belles descriptions. Il a enrichi la langue en y réintégrant des expressions populaires et nationales. On lui doit une Histoire générale de la Russie, encore consultée. Batiouchkow, dont le talent rappelle celui d'André Chénier, incline vers l'imitation française, évitée par Joukowski, traducteur de poètes anglais et allemands.

Certaines individualités richement douées, tout eu subissant diverses infiuences. savent s'en approprier les suggestions et rester elles-mêmes. Pouchkiuc en est un exemple. Il manifeste ses qualités dès sou

|iremiei' poème, Roxisilane et Lioudmila, légende racontée avec humour; puis par d'autres œuvres, d'un caractère plutôt licencieux, qui lui valurent un exil dans le Sud. II y écrivit le Prisonnier du Caucase: la Fontaine de liaktchissarai, les Tsiganes, et les premiers chants de son grand poème, Eugène Onéiguine.

Pouchkine a un mérite, celui de la sincérité. Il est de son temps et de sa race, très inégal, passant de l'impétuosité à l'indifférence, de l'amour au dégoût de la vie. Dans quelques morceaux, comme le Prophète. paraphrase brillante de quelques versets d'Isaïe, il atteint une forme d'art très supérieure. Parmi les écrivains de son école doivent être mentionnés le baron Delwig et Eugène Baratinski. particulièrement celui-ci, que Pouchkine appelait « notre premier poète élégiaque ». Il était inférieur cependant à Griboiedov, qui dota la Russie d'une comédie vraiment nationale. Goré ot Ouma (le Malheur d'avoir trop d'esprit .

L'avènement de Nicolas I*"" ne fut pas avantageux au développement littéraire, très comprimé sous son règne. Bielinski s'y fit une réputation comme critique et comme publiciste, passant de l'analyse des travaux d'art à celle de la société. Quelques historiens s'y distinguèrent et. entre autres, Soloviov et N.-J. Kostomarow.

Un poète essentiellement russe, bien que s'attribuant des affinités byroniennes, est Michel Lermontov qui, comme Pouchkine, alla au Caucase et, comme lui, succomba dans un duel.

C'était un protestataire, aux passions ardentes, aggravées par des accès de profonde tristesse. Il se fit connaître d'abord par la publication d'un poème oriental, Khndji Beg, puis par une œuvre pessimiste le Démon. dont il place le cadre en pleine nature caucasienne. Son Chant d'Ivan Vassiliévitch est tout à fait remarquable. Parmi ses meilleures poésies, on peut encore

citer la Jeune Tcherkesse ; Ismael Bey ; le Boiar Orcha. Dans le Héros de notre Temps, il s'est peint lui-même, sous les traits du principal personnage du récit, Pietschorine.

KoltsoY, poète paysan, s'est fait lui aussi le chantre de la vie russe. Ses compositions ont du charme, et sont d'une forme exquise, particulièrement celles qui sont intitulées : la Maison, les Vents soufflent, la Forêt, etc.

La censure était toujours active et déprimante. Ce fut sous ce régime qu'un nouvel écrivain, Nicolas Gogol, fît ses débuts par les Soin'es à la ferme de Dikanka, suivies de Mirgorod. Il y dépeignait l'Ukraine de main de maître. C'est là aussi qu'il découvrit les types énergiques représentés dans Tarass Boulba. De 1834 à 1835, il donne un tour spécial au roman russe et y introduit le réalisme qu'on retrouve dans les Propriétaires de l'ancien temps, le Manteau, les Ames mortes. Il a doté le théâtre d'un chef-d'œuvre, le Reviseur.

Plus moderne et unissant l'inspiration à l'art, Ivan Tourgueniev s'acquiert la notoriété, en 1847, par un récit en prose : Khor et Kalinitch (Souvenirs d'un chasseur). La vie des gentilshommes et des paysans, à la campagne, est décrite par lui avec un vif intérêt. Herzen et Michel Bakounine, vers la même époque, cherchaient à organiser, en Russie, l'élément révolutionnaire et progressiste, peu secondés à cet égard par les grands écrivains russes, sauf par Dostoievski, universellement connu. Son premier ouvrage, les Pauvres gens, fut publié en 1846. Ses convictions politiques lui attirent une condamnation aux travaux forcés. Libéré, il expose dans la Maison des Morts les scènes désolantes qui se sont passées sous ses yeux. Après un long séjour à l'étranger, il fait paraître Crime et Châtiment qui rappelle V hJugène Aram de Bulwer Lytton, et démontre comment une pensée, unique et persistante, peut avoir des conséquences tragiques. Il

admet cependant la théorie du relèvement et du rachat par la souffrance.

Léon Tolstoï, dismaia Poliana, est actuellement le patriarche des écrivains russes, et le plus lu d'entre eux. Son œuvre très considérable, mériterait une analyse que ne comporte pas la présente esquisse de l'histoire littéraire russe. Dans ses derniers écrits domine l'idée morale, ainsi qu'une sorte de néo-christianisme. Parmi les auteurs récents et faisant honneur à la fécondité de lesprit russe, il faut encore citer le poète Nékrassoif. les Pisemsky. Otrovsky. Gtchédrim, Tchékhov, Gorki, qui tous ont obtenu des succès mérités.

Une certaine activité littéraire s'était produite en Suède, au xvii* siècle. La situation politique du pays, très importante alors, y excitait les sentiments patriotiques. Un dalécarlien. Georges Stiernhielm. réforma la poésie suédoise et contribua à la populariser. Olof Rudbeck, qui se distingua comme savant et artiste, est connu pour avoir conçu et publié un singulier ouvrage. VAtlantica. tendant à établir que l'Atlantide de Platon, cet antique berceau d'une civilisation prétendument disparue dans un effroyable cataclysme, n'est autre que la Suède.

Au commencement du xvni^ siècle, les écrivains suédois se partagent en deux groupes, dont l'un, avec Hedvig. Charlotta Norderflych et Gustaf-Philip Greutz. se porte vers l'école française, tandis que l'autre, suivant Olaf Dalin, adopte le genre anglais, imite Addisou et aborde le théâtre.

La Suède a produit durant cette période deux hommes remarquables : Karl Linné et Emmanuel Swedenborg.

Linné, observateur attentif et patient de la nature, doit sa célébrité à sa carrière scientifique; Swedenborg, à son mysticisme exalté, qui aboutit à la fondation d'une secte religieuse, l'Eglise de la Nouvelle Jérusalem.

Gustave III, admirateur de la France, orateur et poète, a laissé des pièces de théâtre ainsi que des écrits politiques; un chansonnier, Karl Bellman, contribue en 1773 à la fondation de l'Académie suédoise, organisée à l'instar de l'Académie française. Thomas Thorild. qui séjourna en Angleterre et en Allemagne, exerça une certaine influence sur son pays à la fin du XVII 1*^ siècle, comme publiciste et poète. La Suède eut son historien en E]rik Gustaf Geyer, mort en 1847. Laers llierta édita un journal libéral suédois, rAftonbladet, très répandu. Une femme de talent, Frederica Bremer, dont les œuvres ont été réunies sous le titre de Scènes de la Vie quotidienne, se fit une réputation comme romancière ; Viktor Rydberg, journaliste, romancier et poète, est l'auteur d'une excellente traduction d'une f)remière partie du Faust, de Gœthe; Cari Snoïlski, dont lès poésies lyriques furent bien accueillies, et Auguste Strandberg, romancier, propagateur du naturalisme en Suède, sont des écrivains estimés.

Les ouvrages littéraires en Danemark ne remontent guère au delà du xvi* siècle. Il s'y répétait cependant avant cette époque des légendes et des chants qu'il serait intéressant de recueillir.

Frédéric IV ayant fait construire, en 1722, un théâtre danois, Ludwig Holbert, un Norvégien, y fit jouer des comédies qui eurent du succès, non seulement à Copenhague, mais en Allemagne, en Hollande et en Angleterre. Il est considéré comme le meilleur poète comique des pays Scandinaves.

Les Danois paraissent avoir une prédilection pour la littérature dramatique, qui occupe beaucoup de leurs écrivains, |)armi lesquels, vers la lin du xviii" siècle. Wesel, qui fait représenter une tragédie lyrique burlesque, fAmou7' déchaussé; Ewald, auteur de Ilolf el Krage (Adam et Eve), la Mort de Balder; Baggersen, qui compose un opéra. Ogcr le Danois; CA^Ienschlfeger, mettant en scène la mythologie nordiciue; Boye,

connu par sa tragédie, le Svand Gi'ath, avec chants, dont l'un des plus beaux fut choisi, plus tard, comme hymne national; Anderson, le délicieux conteur, ([ui produisit un drame. V Ahasvérus: Holst . habile à rendre les scènes de comédie; Vander Recte. un poète de talent auquel on doit un drame lyrique, Bertrand de Boni-, M"""^ Gad, qui fit preuve d'un esprit observateur et finement satirique dans diverses comédies, les yoces d'argent, les Préludes, etc.

Presque tous ces écrivains ont voyagé en France, en Angleterre, en Allemagne, et l'un d'eux. Anderson, a même visité l'Orient.

Les romanciers danois sont également nombreux et parfois fort originaux, tels qne Drachman, peintre et littérateur, appartenant à l'école réaliste, et Meyer (ioldsmith qui nous initie, en petits écrits très colorés, aux mœurs et coutumes des Israélites danois.

En Norvège, d'anciennes sagas remontent au xvn" siècle. Quelques-unes furent écrites en latin, d'autres en langue vulgaire. Presque toutes se raj»- |)0rtent à des traditions historiques locales. L'une des plus intéressantes est la Saga des Bois, de Snorre Sturbesson. Elle fut continuée par Sturla Tordsson.

Au XYU*" siècle apparaissent la prophétesse religieuse Dorthe Engelsbrechtsdatter, et le pasteur poète Pater Dass, dont l'œuvre principale est un poème descriptif, le Trompette du Norland, imprimé en 1739.

La situation prospère du pays, sous les règnes de Christian VI, Frédéric V et Christian VIII, provoqua une renaissance des lettres. Le poète Bjerrei^aard édite un chant national, Sonner of Norgv^ Hansen. qui avait étudié les auteurs allemands, publie des drames, et surtout des nouvelles où il dépeint la vie de province en Norvège; Wergeland s'adonne à des sujets religieux, la Création de Vhomme et le Messie. puis fait imprimer quelques drames romantiques. Il est vivement attaqué par Welhoven — un défenseur

(lu classicisme — bientôt tellement impopulaire qu'un de ses ouvrages, très satirique, est brûlé solennellement en place publique.

Munch, né à Christiania en 1810, et mort à Rome en 1863. a écrit une histoire du peuple norvégien, et a mis au jour de nombreux textes médiévaux ; Absjoerson, après s'être occupé d'histoire naturelle, a présenté à ses compatriotes les contes allemands des irères Grimm, élégamment traduits. Il a produit, en plus, un livre peu banal, la Légende des Esprits de la montagne.

Il reste à citer trois noms norvégiens d'une véritable célébrité, ceux deBjoernstjerne Bjoernson. Henrik Ibsen et Jcuias Lie.

Bjernsljerne Bjoernson a abordé différents genres, la poésie lyrique, le roman, le drame. Plusieurs de ses romans ont été traduits en français. Six pièces de son théâtre sont à signaler : Halte Hulcke, Marie Stuart, les Nouveaux mariés, la Faillite, Au delà des forces humaines. Son drame de la Faillite est passionnant, et a été très admiré. On le considère comme son (îhef-d'œuvre.

Les drames d'Ibsen, tous très étudiés, sont consacrés au développement de questions philosophiques et sociales. Il a publié successivement les Prétendants à la Couronne, les Soutiens de la Société, la Maison de Poupée, les devenants, Un Ennemi du Peuple, Solness le Constructeur, Gabriel Borkman, le Canard sauvage, etc.

Essentiellement combatif, il exalte l'individualisme et met en relief, très durement, les défauts de Torgauisation sociale actuelle. Ses œuvres, toutes très fortes et pleines de pensées, ont excité de vives controverses.

Jouas Lie s'est assuré comme romancier, en Angleterre et en Aniéri(jue. beaucoup de lecteurs. Il décrit des scène norvégiennes, rendues aveec une rare lîdélilé.

DÉVELOPPEMENT DE LA LITTÉRATURE -î*!

En résumé, la littérature scandirtave se distingue spécialement par le nombre de ses poètes et de ses auteurs dramatiques. Il semblerait que la vie concentrée, toute d'intérieur, qui prédomine dans le Nord, contribue à y donner plus de profondeur aux impressions et d'intensité aux sentiments. De là des conflits plus âpres, plus durables dont le drame est devenu l'expression. I! naît naturellement des rapports journaliers, autour du foyer, d'intelligence dissemblables, forcément rapprochép<. pt découvrant leurs intransigeances.

Aux Pays-Bas. les provinces belges et hollandaises, évoluant séparément, n'avaient plus dès le xvii'" siècle d'histoire littéraire commune. En Belgique, la plupart des écrits se l'apportaient alors aux croyances religieuses, aux franchises communales et à des questions de commerce et de navigation. L'activité des lettrés y était peu féconde, malgré la création, par Marie-Thérèse, en 1702. d'une Académie à Bruxelles. Il en était tout autrement en Hollande, alors riche et prospère. P.-C. Van Hooft. historien et poète, y acquérait une haute réputation, par son Histoire des Pays-Bas depuis l'abdication de Charles-Quint jusqu'à la mort du prince d'Orange, et ses tragédies. Achille et Polyxène, Thérèse et Ariane, tandis que Jacob Catz se rendait populaire par sa Bible des paysans et sa Bible de la jeunesse. Le génie dramatique hollandais s'affirmait en Joost von den Vondel. auteur de trente-deux tragédies dont les plus remarquables. Palamède, G il d'Amstel, Lucifer, lathté. abondent en beautés scéniques et en sentiments nobles et élevés.

Les savants et les penseurs néerlandais ne manquaient pas d'autorité. L'un des illustres d'entre eux. Grotius, publia en 1643 le Mare Liberum, défendant contre les Anglais la liberté des mers, ouvrage précédé par un autre, plus important, son De jure pacis et belli, véritable traité de droit inlornation;)). très souvent commenté.

Le mouvement intellectuel ainsi produit .s'affaiblit au xviii'' siècle. Les traductions, les imitations y succèdent aux travaux originaux. Ceux-ci d'ailleurs n'étaient nullement encouragés durant la révolution hatave et l'occupation du pays par des troupes étrangères. Ils reprennent heureusement après la paix. Un vrai poète, Bilderdyk. qui s'était déjà fait apprécier <lurant l'occupation française, obtient alors de nombreux sutîrages. accordés aussi à Isaac Da Costa, juif portugais, converti au calvinisme, connu pour ses controverses religieuses et ses productions lyriques, parmi lesquelles ses Chants de fête, ses Noêls et ses Poésies politiques sont spécialement à mentionner. On doit à Van Lennep, philologue, romancier et poète, un roman, la rose de JJekama, qui fut traduit en français en 1837, et une pièce de théâtre, la Dame de Vernenburg, d'un grand intérêt. Une Hollandaise, M™*^ Toussaint-Bosboom, comme auteur de romans historiques; Potgieter, Bieskin-Huet et C. Wosmaer, comme critiques et écrivains, ont ravivé la littérature batave, enrichie aussi des œuvres de Douwe Dekkers qui, sous le pseudonyme de Multatuli a écrit un livre très original, Max Hovelaar, satirisant les procédés administratifs en usage dans les colonies néerlandaises. L'école symboliste française a eu ses représentants aux Pays-Bas. Parmi les gens de lettres les plus récents, Jacques Perk, Vermey. Klaes, J. Van Leden ont acquis un certain renom, de même que les romanciers. Louis Couperus et M"*" de Savornin-Lohman.

Une renaissance littéraire se reproduisit après 1830, en Belgique, constituée dès lors en r^tat indépendant. Des hommes distingués y travaillaient assidûment à ramener l'esprit public, détourné de la culture des lettres par de constantes commotions politiques, à de plus sereines préoccupations.

Ils y apportaient un grand désintéressement, car ils étaient peu encouragés.

Lesbroussart. de Reiffenbersr. Van Hasselt. Ad. Mathieu, s'efforcèrent de démontrer l'existence, dans II' [»ays. d'éléments nationaux de réelle valeur, et de Stassart, Kersten, A. Borgnet. P. De Decker. Eugène Van Bemniel. Goblet d'Alviella. suivirent la même voie^ en explorant des genres ditTérents. La philosophie eut pour organe, en Belgique. Tiberghien et Delbeuf; l'économie politique. Le Hardy de Beaulieu et Kmile de Laveleye; l'histoire, Gachard, Alp. Wauters, Kervyn de Lettenhove, etc.

La Belgique compte aujourd'hui des écrivains remarquables et d'un talent incontesté. Il suffira de citer parmi les plus connus, Charles de Coster. auteur de légendes et de tableaux de la vie nationale au xvr siècle, auxquels il a donné un grand attrait en les re|»roduisant dans l'idiome français de l'époque; Maurice Mseterlink. dont les poésies et les pièces de théâtre, étrangement mystiques et impressionnantes, rendent habilement les inquiétudes humaines en présence des vagues suggestions d'un insondable intini. Verhaeren. poète et auteur dramatique, exaltant la terre natale, exubérant, coloré, plein de fougue et de verve: Camille Lemonnier, dont les nombreux ouvragt^> révèlent des types variés, et qui a su dépeindre avec tant de charme le Cœur frais de la forêt.

Les littérateurs flamands ont fait preuve d'un même zèle. Willems, philologue, historien et poète, les excitait à la plus vive émulation. Ledeganck se délassait de ses travaux de jurisconsulte en composant deux poèmes, de Zinneloose (la Folle et de Dry Susler steden (les Trois Villes sœurs); Van Duyse achevait une histoire de la poésie néerlandaise depuis le xv' siècle; Van Ryswyck obtenait la popularité par ses chansons, ses satires et des ballades. Deux hommes, ••ntre tous, acquéraient une haute réputation : Emmanuel Hiel et Henri Conscience.

Les poésies de Hiel. très lyriques, sont dune grande

pureté (le formes. Son lAicifer et son Prométhée expriment des sentiments élevés, éloquemment exposés. Quant aux romans (rHenri Conscience, ils ont été traduits en plusieurs langues, et ont été très appréciés. Conscience peut être considéré comme le Walter Scott de la vieille Flandre.

L'histoire littéraire des États-Unis d'Amérique est récente. Les premiers pionniers américains, ayant à défricher leur immense domaine, obligés plus tard de le disputer à l'Angleterre et de reconstituer, après de longues luttes, un nouveau régime social, devaient nécessairement y employer toute leur énergie.

Les études artistiques et littéraires n'étaient guère possibles durant une })ériode aussi agitée, et n'ont pris quelque activité qu'au xix' siècle. On ne publia aux Etats-Unis, avant cette époque qu'un livre religieux, le Bay psalm book. qui parut à Cambridge en 1()40. et les écrits de Benjamin Franklin, dont la i)hilosophie pratique ne manque pas de sagacité. Les jiremiers hommes de lettres dans l'Amérique du Nord furent des historiens. George Bancroft nous fait comuiitre les diverses phases de l'organisation politique du pays; Horace Greely relate les épisodes si émouvants de la guerre de Sécession; William Prescott cherche à reconstituer les annales du Mexique; George Ticknoi' produit un excellent ouvrage sus hi littérature espagnole; John Lethrop Mottley se dédie aux Pays-Bas. dont il .décrit la révolte contre l'Espagne; P. .T. Curtis, fait {)araitre une Histoire constilulionnelle des Etats de VUnio)i.

On [leut encore ajouter à ces noms celui de Washington Irving. le consciencieux biographe de Christophe Colomb.

L'asi)ecl de la nature, si varié dans l'Amérique du Nord ; le conflit des races qui s'y sont trouvées en présence, y ont favorisé l'éveil des facultés poétiques. Elles se manifestent d'abord dans le roman, que Feni-

DEVELOPPEMENT DE LA LITTEnATLRE

more Cooper consacre à dépeindre la vie des trappeurs et des Peaux-Rouges dans les vastes solitudes du Nouveau-Monde, et que Nathaniel Hawthorne. mû par d'autres impressions, mêle d'analyses psychologiques subtiles, d'un amer pessimisme. R. H. Dana écrit en marin le récit d'un voyage en Californie, et Madame Beecher Stowe un roman antiesclavagiste,, la Case de Voncle Tom, qui eut un succès d'actualité.

La laveur du public fut également acquise à Miss Cummins, \)0\\y î^on Allumeur de réverbères^ traduit en français ; à Marion Crawford. né en Italie en 1854, mais de famille américaine, dont quelques beaux romans M. Isaacs. Soraciuesca, Sont llario. Don Orsino, ont établi la réputation.

Les humoristes ne pouvaient faire défaut dans un pays où les individualités se développent avec indépendance et spontanéité. 11 convient de citer parmi eux Artemus Ward, Brete llarte et Mark Irvin. Les traditions des Bohémiens ont été recueillies parCh. G. Leland. en véritable folkloriste.

Quelques types d'écrivains se dérobent à toute classification. Tel est Edgar Poë, l'auteur du Corbeau et des Histoires extraordinaires, esprit étrange, ingénieux à terroriser par de fantastiques visions; réussissant à entourer les actions les plus simples de dramatiques sous-entendus. Baudelaire a été l'un de ses traducteurs.

R.H. Stoddard s'est fait l'historien de la poésie américaine, dont Longfellow peut être considéré comme l'un des plus nobles représentants. Quelques-unes de ses odes sont réellement belles, et son poème de HiawatJia, cette gracieuse légende indienne, est imagé et plein de sentiment. D'un tout autre caractère est un autre poète contemporain, Walter Whitman, dont les inspirations sont humanitaires et démocratiques.

Quelques philosophes et moralistes, suivant les traditions de Franklin. »»nt attiré l'attention piihliqup.

non seulement aux États-Unis, mais en Europe. Entre ceux-ci, se sont fait surtout remarquer R.W. Emerson, moraliste et poète, dont l'un des ouvrages. Su7^ la Nature, fut traduit en français; Nathaniel Holmes, auteur du Realklic IdeaUsm. et James Freemanclark. qui consacra ses études à V Evolution de Dieu à travers V humanité.

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