Corruption du mot cbariot
Dans quelques mines d’Angleterre et d’Écosse, les couches de houille ont une très-faible épaisseur, comme en Provence. De petits garçons, dits putters, y remplissent une
Fig. 38. — Les mcndtfs ou porteurs de charbon, en Provence.
tâche analogue à celle des meudits. Ils traînent, dans des galeries très-basses et fort étroites, qui n’ont pas plus d’un mètre de haut, des wagons a quatre roues. Portant autour du corps une ceinture de cuir à laquelle est suspendue une
chaîne en fer, ils s’attellent au wagon, et le tirent en rampant sur les pieds et les mains; le sol est inégal, couvert de boue, de pierres, d’eau (fig. 39). Dans les endroits élevés, ils changent de position, et poussent le wagon par derrière, s’aidant de la tête et des bras. Comme les mendits, ils acquièrent une grande adresse à ce travail, et traînent avec aisance le poids moyen de cent cinquante kilogrammes de charbon à chaque voyage ; mais ce n’est pas là un spectacle plaisant à voir'. Autrefois des femmes même remplissaient ce rude métier, pendant que leurs
Fig. 39. — Les putters ou traîneurs de churbon, en Angleterre.
compagnes tournaient au dehors la manivelle qui faisait monter le charbon par le puits.
Dans d’autres mines d’Écosse, de pauvres petites filles exécutent sur des échelles le même travail que les men-
1. Dans nne de ces houillères d'Écosse, il fut joué un tour plaisanté Bruce. La mine appartenait au célèbre voyageur. De retour de son excursion en Afrique, il crut avoir è se plaindre de l'ingénieur, et voulut vider le différend sur les lieux mêmes. On descend dans la mine par les échelles, puis on parcourt une à une les galeries basses, sinueuses, où Bruce déjà âgé, obèse, a peine à marcher en rampant. Il se heurte à chaque instant la tête, et n’en peut mais. On arrive enfin à un passage si étroit que Bruce, engagé à demi, ne parvient pas à en sortir. Que faire? On mande les mineurs qui déblayent le terrain. Mais il faut du temps, et il y a plusieurs heures qu’on est daos la mine. Le dîner a sonné. Enfin Bruce est tiré de ce mauvais pas. Jamais, dans aucun de scs voyages, en Abyssinie, aux sources du Nil, il ne s’était trouvé, disait-il, h pareille aventure.
dits de Provence dans les galeries montantes. Elles portent sur le dos une hotte, que retient une courroie fixée autour de leur front. A cette courroie elles attachent aussi leur lampe, et, ainsi équipées, charrient péniblement la houille. Les mineurs ajoutent à la charge de la hotte de gros morceaux qu’ils entassent autour du cou des petites malheureuses, et elles s’avancent par bandes, courbées sous le faix, gravissant par les longues échelles toute la hauteur des puits, qui dépasse quelquefois cent mètres! (fig. 40).
Si une courroie usée se casse, si unbloede houille tombe, les porteuses qui forment la queue sont grièvement blessées, ou même tuées sur le coup.
Le moyen de sortie employé est donc aussi primitifqu'inhumain. Ilanru probablement disparu des
houillères à la suite de Fig. *0. — Les monteuses de charbon, i* a . » • * en Écosse.
I enquete provoquée , il
y a quelques années, dans la Grande-Bretagne, sur le tra-
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vail des femmes et des enfants dans les mines. Les exploitants avaient comblé la mesure au point que l’opinion publique s’était émue, et que le gouvernement, qui cependant n’aime guère chez nos voisins s’immiscer dans les affaires privées, avait jugé indispensable d’intervenir'.
Dans les couches de grande puissance, une méthode non moins barbare que celles qui viennent d’étre décrites, a été longtemps de mode ; mais cette fois pour l'abatage, et non plus pour le transport souterrain de la houille. C’est dans les mines de Cominentry, du Creuzot, d’Épinac, de Blanzv, etc., qu’on l’a surtout pratiquée en France, jusqu’à ces dernières années. On l'appelait méthode par éboulement, terme qui indique nettement en quoi elle consiste. Les mineurs, armés de pics emmanchés à de longues perches, provoquaient la chute du charbon en grandes masses au-dessus de leur tête, au risque d’être écrasés. Comme il fallait soutenir les vides gigantesques qui se produisaient, des massifs entiers étaient abandonnés dans la mine comme étais ou piliers, et les deux tiers de la houille restaient complètement improductifs. C’était, on le voit, un vrai gaspillage. Il fallait fuir, au reste, devant l’éboulemeut qui souvent s’annonçait formidable, et une portion du charbon abattu était encore laissée dans la mine; mais le grand désavantage de ce foisonnement était surtout de provoquer des incendies dans
I . D’autres enfants, qu’on appelle Irappers, parce qu’ils ouvrent les portes d’air (en anglais traps ) dans les galeries de roulage, au passage des convois de charbon, peuvent aussi être comptés parmi les victimes des houillères britanniques. Ils n’ont qu’une petite chandelle pour toute leur journée, et restent è leur poste douze heures. Ils sont doue le plus souvent sans lumière. La nuit, ils dorment dans la mine. Ils ne remontent que le dimanche. Quelquës-uns de ces pauvres trappeurs avaient naguère moins de sept ans. L’édit de la reine Victoria sur les mines aura réformé cet abus comme tant d’autres.
les chantiers, par suite de la décomposition chimique des charbons menus, chargés de gaz, et de réchauffement qui en résultait. Enfin d’immenses crevasses, des affaissements énormes, se propageaient jusqu’à la surface du sol. On pouvait suivre, par les mouvements du terrain au dehors, la marche des excavations au dedans. Les édifices se fendillaient, s’écroulaient; les eaux pénétraient dans l’intérieur de la mine, tout cela par suite des vides qu’on ne prenait nul soin de remblayer.
Cette méthode d'abatage portait, dans la plupart des houillères, le nom expressif de foudroyage, qui en explique très-bien les effets.
Aujourd’hui, la nécessité de produire la houille au plus bas prix possible, pour résister à toutes les concurrences; le besoin de ne rien laisser dans les tailles, par suite d’un épuisement que l’on pressent déjà ; enfin l’utilité qu’on a partout reconnue de travaux sagement aménagés, bien entretenus, sans lesquels il n’y a pas de sécurité ni de fructueuse exploitation, toutes ces raisons ont conduit peu à peu les houilleurs à la méthode dite par remblais. Cette méthode, appliquée à peu près partout, consiste à remblayer soigneusement les vides qu’occupait la houille, et à prendre tout le combustible, en remplaçant par de la pierre l’utile minéral. L’un des plus grands soucis des exploitants est désormais de ne plus abandonner dans la mine un seul atome de charbon.
L’exploitation perfectionnée des houillères offre quelque chose qui rappelle la culture des champs ou des forêts. Le travail des mines n’est-il pas d’ailleurs comme une culture particulière du sol? Aussi les Italiens ne disent pas, comme uous, l’exploitation, mais bien la cultivation des mines. La première chose à faire pour un champ, pour un bois, dont on veut tirer le plus de profit possible.
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c’est d'aménager les cultures, les coupes, d’entretenir les chemins de service, d’effectuer les travaux, les transports, avec les animaux ou les machines. 11 en est de même pour une houillère. Plus de méthode par foudroyage, par éboulement; plus de travail à col tordu, plus de chemins étroits, sinueux, mal entretenus; plus de transports à dos d’homme ; mais une division méthodique des tailles, un système régulier d’abatage, un transport rapide, effectué sur des voies perfectionnées, sur des railways intérieurs, et emprunté, soit à des chevaux, soit même à des machines. Avec toutes ces améliorations, le prix de revient de la houille abattue et extraite a été diminué de moitié, et la vie des hommes a été aussi mieux protégée.
Étudions cet aménagement des houillères, il vaut bien la peine qu’on s’y arrête. 11 est plus intéressant encore que celui des forêts et des taillis mis en coupe, car la houille ne se reproduit pas. Examinons avant tout les divers cas qui peuvent se présenter dans les méthodes d’arrachement, suivant que la couche est plus ou moins inclinée, plus ou moins épaisse.
Si la couche est peu inclinée, on y trace des galeries qui se coupent d’équerre, et laissent entre elles des piliers divisant la mine en damier (carte XV). On attaque ces piliers par un des nngles, en soutenant le toit par des étais, et remblayant nu fur et à mesure. Si la couche est très-épaisse, on l’exploite par tranches successives en s’élevant sur les remblais.
Quelquefois, nu lieu de diviser méthodiquement lu couche, on se borne, surtout si elle est de peu d’épaisseur et faiblement inclinée, à l’attaquer par de grandes taillps qu’on remblaye derrière soi. Au milieu des remblais, on ménage une galerie longitudinale pour le roulage, et des galeries perpendiculaires ou traverses, pour la
circulation de l’air, des ouvriers, le parcours du charbon, etc. Souvent aussi on ne remblaye pas toute l’étendue exploitée, et l'on résiste par des étais de bois, disposés de distance en distance, à la pression des roches supérieures.
Quand la couche est fortement inclinée et peu épaisse, on applique d’autres méthodes. Monté sur des échafaudages ou sur les remblais, le mineur exploite le gîte en le découpant en gradins qui, toujours dégagés sur deux faces, et se présentant renversés à l’ouvrier, facilitent singulièrement l’attaque. Les massifs disposés pour être ainsi abattus, sont séparés les uns des autres par des galeries horizontales nommées étages ou niveaux , et par des galeries tracées dans la pente du gîte, qui portent ici le nom de cheminées ou remontées. De ces galeries inclinées la houille descend d’ordinaire dans les niveaux, d’où elle gagne le puits d'extraction.
Enfin quand la couche est fortement inclinée et de grande épaisseur, on trace une galerie longitudinale sur l’une de ses parois, au toit par exemple, et l’on marche ensuite du toit au mur, en enlevant le charbon par grandes tranches remblayées au fur et à mesure. Quand une tranche est épuisée on s’élève sur les remblais. On ménage une cheminée pour descendre la houille dans la galerie principale, et l’on procède ainsi par coupes successives.
11 serait hors de propos de s’appesantir plus longuement sur ces divers systèmes d’exploitation. Il suffit que l’on en ait bien compris l’économie. Au reste, chaque mine offre, on peut dire, un cas particulier ; et c’est surtout dans le chantier d’abatage et d’après les allures de la couche, qu’un ingénieur de houillère, comme un capitaine en campagne, juge des mesures à prendre, et des modifications à apporter aux méthodes théoriques.
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Fig. 47. — Pic des houillères de Saini-Chamond.
L’outil employé surtout par le houilleur est le pic, qui est de diverses formes, suivant qu’on attaque le roc dur ou le charbon plus tendre; il peut être aussi à une ou deux pointes (fig. 41 à 46’). Dans les mines du nord de la France et en Belgique, on emploie des pics d’un modèle spécial, entre autres une sorte de pic à deux pointes ou rivelaine (fig. 47). Cet outil sert à ménager dans le bas de la couche une entaille horizontale qui la fait porter à vide. L’entaille obtenue, on
abat la houille avec des coins frappés à la masse (fig. 48
Fig. 4}, 43, 44 , 45. — Pics de divers modèles.
1. Tous les outils de mineur représentés fig. 41 à 43 sont réduits au dixième de leurs dimensions
à Si) ou avec des pinces (fig. 52.) Quand le charbon est
Fig. 46. — Pic & deux pointes Fig. 47. — Pic belge Fig.*48. — Masse.
y de Dlanzv. ou rivelaine. /ET ■
trop résistant, on emploie la poudre, en opérant comme il sera dit plus loin.
Fig. 49, 50, 51. — Coins.
La descente du charbon s’effectue souterrainement le long des cheminées. Celles-ci sont quelquefois de simples
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couloirs muuis dans le bas d’une trappe, devant laquelle on vient charger les wagons directement ou à la pelle (fig. 53).
Quand les dimensions des cheminées sont assez considérables, que la pente ne dépasse pas quarante-cinq degrés, les cheminées se transforment en galeries inclinées, et l’on emploie alors des plans automoteurs. Dans ce système, les wagons combles de bouille des-
Fig. &2. — Pince.
Fig. 53. — Pelles.
cendent d’eux-mèmes sur des rails dont le seuil de la galerie est muni. Le mouvement s’opère par la force de la gravité, et le convoi descendant fuit remonter les wagons vides, au moyen d’un câble commun qui passe sur une énorme
Fig. 54. — Descente d’un cheval par un puits <le mine, au Creuzot , d’après une photographie.
poulie. C’est l’ancien système des montagnes russes. Un frein qui presse sur la poulie sert à modérer la vitesse.
Par ces divers moyens, la houille est transportée des tailles duns les galeries de roulage. Celles-ci, tracées dans la direction de la couche, sont pourvues d’un chemin «le
Fig. 55. — L'écurie dans la mine.
fer. Des chevuux ou des hommes (les rouleurs) tirent jusqu’à la place d 'accrochage les wagons rassemblés en convois. Là ou vide la houille dans les bennes suspendues au câble et elle monte le long du puits. Un procédé plus économique et qui conserve mieux le combustible, consiste à accrocher directement au câble, ou à pousser dans
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une cage portée pur celui-ci, les wagons qui arrivent pleins des chantiers, tandis que les wagons vides, retirés de la cage ou du câble, vont charger à leur tour le charbon.
Les chevaux qui traînent les wagons sur les chemins de fer souterrains sont descendus dans la mine attachés au câble, soit dans des filets, soit par des courroies (fig. 54). Quand cette manœuvre s’opère, ils ne font pus le moindre mouvement, transis d’effroi et comme morts. Arrivés dans la galerie, ils reprennent peu à peu leurs sens. Ces intelligentes bétes s’habituent vite à leur nouveau métier, et savent bientôt reconnaître tous les passages, les courbes, les points dangereux. 11 faut voir avec quel soin elles évitent, dans les garages, les rencontres de trains, et comme elles savent s’arrêter à distance aux portes d’aérage, afin de laisser au conducteur ou au gamin qui veille l’espace nécessaire pour l’ouverture de la porte. On les soigne comme d’utiles serviteurs. L'écurie est vaste, bien aérée (fig. 55), la litière renouvelée souvent. Le foin, l’avoine, d’excellente qualité, garnissent les râteliers à l’heure des repas. Les chevaux deviennent gras et dodus, leur poil s’allonge et reluit, et ils semblent préférer le séjour dans cet air chaud, de température égale, à celui des grandes routes ou des champs, pur le soleil, le vent, la pluie ou la gelée. Une fois entrés dans la mine, ils n’en sortent plus. Ils y travaillent des années, et achèvent leur vie dans ce service utile. Ils font partie, on peut le dire, du personnel de la houillère, et sont portés sur un tableau spécial, avec des noms à rendre jaloux les chevaux de course.
Dans certaines houillères, ce ne sont pas seulement des chevaux, ce sont des locomotives qui traînent les convois de houille, ou des locomobilcs qui les remorquent; mais cescas sont encore très-rares, etle roulage intéricurse
Kig. 56. — Eiploitation de la houille dans les couches puissantes de Staffonlsb.
fait généralement par le moyen (les hommes ou des animaux.
Les chariots qui servent à transporter souterraiuemeul la houille sont en bois ou en tôle, à quatre roues. Ils ont, sauf les dimensions, la forme des wagons de terrassement employés sur les chemins de fer extérieurs. Quelquefois, au lieu de wagouets, ce sont des tonnes ou bennes portées sur un châssis à roues. Dans quelques galeries, au sol glissant, on emploie des bennes à patins rappelant les traîneaux. En somme, les vases d’extraction diffèrent assez peu. Qu’on les appelle wagons, wagonets, berlines, tonnes ou bennes, la forme est celle d’un petit wagon ou d'une cuve ronde ou ovale, ouverte par le haut. La capacité varie de trois à cinq hectolitres, c’est-à-dire de deux cent quarante à quatre cents kilogrammes de charbon. Eu Belgique les euffats , énormes cuves de trois mètres de haut, vont jusqu’à quinze et vingt hectolitres. En Angleterre, des mines privilégiées sortent le charbon en empilant sur un plateau la houille eu gros blocs retenus par des cercles de fer. Le plateau est fixé par les angles à la chaîne du puits, et le diamètre des cercles va en diminuant de bas en haut (fig. 56). Ce système est primitif et original à la fois, mais n’est applicable qu'à des qualités exceptionnelles qui ne s’abattent qu'en gros morceaux sans donner de menus.
Une sorte de discipline est adoptée dans l’exploitation souterraine de la houille. Les ouvriers, descendus presque partout par les machines, prennent le poste le matin et le quittent le soir, pour faire place à d’autres qui composent le poste de nuit. les travaux ne chôment que le dimanche. La semaine suivante les postes sont intervertis, la brigade de nuit remplace celle de jour; à moins que chaque brigade n’ait une destination spéciale, l’une l’exploitation, l'autre l’entretien des travaux.
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Dans ce cas il y a des houilleurs dont le rôle est invariable : travailler la nuit, dormir le jour. Paraphrasant la chanson du mineur belge, ils peuvent dire :
Ma lampe est mon soleil, tous mes jours sont des nuits.
Les ouvriers se groupent par compagnies et sont le plus souvent a l’entreprise, c’est-à-dire payés à tant les mille kilogrammes’ de houille extraite. 11 y a les piqueurs qui abattent le charbon, les routeurs ou traîneurs qui le transportent, les conducteurs ou touc/ieurs qui mènent les chevaux, les accrocheurs qui attachent les wagons au câble, ou les installent dans la cagemontnntc.il ynaussi les remblayeurs qui disposent les remblais, les cantonniers «jui réparent les voies, les boiseurs qui étayent les galeries, les mineurs au rocher qui poursuivent dans le roc stérile les travaux de recherche : c’est toute une petite armée.
A lu surface, sont les receveurs qui détachent les wagons, les basculeurs, les trieurs, les laveurs, les machinistes, les chauffeurs , puis les pompiers, les forgerons , les charpentiers, les lampistes, etc., dont les titres expliquent suffisamment les fonctions.
Tous ces hommes, qu'ils travaillent au dedans ou au dehors, sont compris sous la dénomination générale de houilleurs, en anglais coal-men. Ils sont surveillés par des chefs-mineurs appelés gouverneurs dans les mines de Saint- Étienne, maftres-porions dans celles de Belgique, overmen en Angleterre, caporaux dans les mines italiennes et allemandes. L’ingénieur commande, dirige tout ce monde; il porte le nom de viewer (surveillant) dans les mines anglaises.
La visite d’une houillère est toujours fort intéressante, émouvante même pour les novices. On gagne les chantiers souterrains par le puits. A cheval ou debout sur une
Fig. 57. — La descente par le puits.
tonne suspendue au câble (fig. 57), on éprouve an départ comme un sentiment pénible, celte sensation du vide que produit la descente dans un puits. La tonne frotte contre les parois ; l’espace est limité et le parait encore davantage , par suite de l’obscurité. A peine est-on éclairé par les lampes. L’eau filtre de la roche goutte à goutte , en pluie fine , et parfois l’on se prend à réfléchir qu’une pierre pourrait tomber des parois et vous écraser la tête ; que le câble, tendu par le poids et dont on sent les oscillations, pourrait aussi se rompre ou le fond de la tonne s’ouvrir. Au milieu du puits on songe à une rencontre, à un accrochage possible. L’obstacle franchi, on respire plus aisément, et bientôt on arrive au terme du voyage, heureux d’en être quitte à si peu de frais. J’ai vu des visiteurs refuser de prendre ce chemin pour descendre dans une mine ; j’en ai vu d’autres se blottir au fond de la benne, et là rester immobiles de peur. A l’arrivée il fallait littéralement basculer la cuve pour les en faire sortir, et ils ne reprenaient leurs sens qu’avec peine. Les mineurs font au contraire cette route deux fois par jour, sans souci du péril ; ils causent et rient dans le trajet : tels les vieux grognards de l’empire allaient au feu sans sourciller, et gaiement affrontaient la mitraille.
Deux ou trois fois par vingt-quatre heures, mois d’habitude deux fois, le matin et le soir, les postes entrent dans la mine. Le spectacle est curieux; les ouvriers se pressent en foule, puis, au son de la cloche, disparaissent en groupes serrés par les bennes, les cages ou les échelles. On les entend causer au départ ; mais bientôt la voix se perd dans le puits, ce n’est plus qu’un sourd murmure ; ou ne distingue que la pâle lueur des lumières.
Dans quelques mines, on fait la prière avant lu des-
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eente. Dans la plupart, on néglige ce soin ; mais plus d’un travailleur se signe dévotement en partant, et récite à voix Lasse une invocation à la Vierge ou à sainte Barbe, la grande patronne des mineurs. Arrivées au fond, les bandes se séparent et vont chacune sur leur lieu de travail.
Visitons ces différents quartiers de la mine, entrons dans le dédale souterrain. Dans les chantiers d’abatage, où l’on entend le bruit, où l’on sent l'odeur de la poudre, se tiennent les piqueurs. Dans les galeries, les routeurs, les chevaux se pressent, les trains vont et viennent. A la place d’accrochage, c’est le mouvement des tonnes qu’on suspend ou détache, et le cri des accrocheurs du fond qui correspondent avec les receveurs du jour. Les lampes n’éclairent que quelques points, illuminant le visage des hommes, le contour des wagons, la houille qui brille çà et là; le reste est plongé dans l’ombre, et néanmoins cct ensemble est animé, saisissant.
Les galeries en tous sens se croisent comme les rues d'une ville aux mille détours (carte XV). 11 y a des carrefours, des places. Chaque voie a son nom et sa destination; mais comme il n’y a pas de poteaux indicateurs, on s’y perd les premiers jours , on s'y retrouve ensuite par l'habitude. Quelques-unes des galeries, longues, larges, bien ventilées, forment les artères principales, les grandes rues : c’est le beau quartier de la mine. Les autres sont parfois basses, étroites, tortueuses, à peine aérées, entretenues, et sujettes d’ailleurs à moins de durée : ce sont comme de vieux quartiers qui doivent bientôt disparaître. Cette ville souterraine est habitée nuit et jour ; elle est éclairée, mais par des lampes fumeuses. Elle a des chemins de fer que parcourent des chevaux, des locomotives. Elle a des ruisseaux, des canaux et des fontaines, sources d’eaux vives dont, il est vrai, on se passerait bien. Elle a
même certaines plantes, certains êtres qui lui sont propres, et la vie, on l’a dit, semble y revêtir des formes spéciales. C’est la cité noire et profonde, la cité du charbon , centre animé du travail. Les habitants n’y demeurent qu’une partie du jour ou de la nuit, seulement pour remplir leur tâche, et les postes, comme on les a si bien nommés, se relayent deux ou trois fois en vingt-quatre heures. Il n’y a donc là ni promenades, ni magasins, ni maisons, comme ou pourrait se l’imaginer, et encore moins des mineurs à demeure qui ne revoient plus le jour dès qu’ils sont descendus dans les travaux. Nous savons que les chevaux seuls, une fois entrés dans la mine, n’en sortent plus.
11 nous faut ici arracher à leurs rêves les gens du monde, les artistes, et dévoiler une fois pour toutes ces fables, ce tissu d’erreurs que des touristes exaltés ou des écrivains ignorant les choses ont propagé sur le travail et la vie des mineurs. Le côté romanesque, dramatique, y perdra, mais si nous aimons notre métier, lu vérité nous est encore plus chère, comme au disciple de Platon.
Songeant aux condamnés aux mines de l'antiquité , et à ceux que l’autocratie du czar envoie encore en Sibérie, quelques auteurs ont parlé d'hommes qui passent toute leur vie sous terre, y naissent, y meurent, péniblement assujettis à un travail de Troglodytes. Il est surtout deux mines sur lesquelles l’imagination s’est plu à broder : ce sont celles de Wielliczka et de Bochnia, en Gallicie (Autriche), au pied des monts Carpathes. On n'y exploite pas de houille, mais de riches amas de sel gemme. Aux embranchements des galeries, les mineure ont taillé dans la roche massive des obélisques, des colonnes, des statues, et jusqu’à une chapelle. Il n’en a pas fallu davantage pour qu’on ait prétendu qu’il
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y avait dans cos salines dos maisons à plusieurs étages, des bazars, des théâtres, des cafés, des hôtels, des sources et des ruisseaux d’eau douce, et jusqu’à un moulin à vent ! ( )n a dit que les mineurs ne quittaient jamais ces ténébreux séjours; qu'ils y naissaient et y mouraient. Tout cela est purement légendaire, brodé par la brillante imagination d’écrivains plus poètes que mineurs. Il n'en est pas moins certain qu’une mine largement exploitée rappelle , par quelques cotés, par son aspect, par l'animation qui règne dans les chantiers, dans les galeries, une véritable ville, et nous avons usé uous-mêrne de cette comparaison.
Dans cette ville sous terre, obscur labyrinthe, il faut dire comment ou retrouve son chemin, comment on reconnaît nettement et la position des diverses tailles, et l’avancement de chaque jour. Le soleil est absent; le plan seul peut donner le véritable état des lieux. L’ingénieur de la mine dresse une carte détaillée des travaux. Mais si les levées topographiques sont souvent difficiles à la surface, qu’on se figure ce qu’elles doivent être sous le sol, oii les lumières éclairent à peine, où l’on ne peut voir les points à distance, où l'intersection des galeries forme comme un inextricable dédale. On a surmonté ces obstacles, et la boussole qui donne au marin le moyen de se diriger en pleine mer, permet également au mineur de s’orienter sous terre. C’est avec la boussole que le houilleur lève ses plans. La faculté mystérieuse dont jouit l’aiguille aimantée de regarder partout le pôle, sauf une variation angulaire qui est connue pour chaque localité, offre une ligne mathématique à laquelle on rapporte toutes les directions observées. La boussole est suspendue sur un cordeau dont les deux extrémités sont fixes ; un ingénieux mécanisme, analogue à celui en usage sur les navires, lui permet de rester horizontale.
Li*s Mmes de Charbon
L’uimant oscille comme s’il était animé ; bientôt les mouvements deviennent de plus en plus faibles; l'aiguille reste à peu près immobile. On lit alors l’angle de direction. Les angles d’inclinaison, qui donneront plus tard les différences de niveau, se prennent au moyeu d’un demi-cercle gradué, muni d'un fil de plomb, et suspendu à son tour au cordeau. Enfin les distances se mesurent avec îftie chaîne aux anneaux de cuivre.
Il faut avoir bien soin, en opérant avec la boussole, d’écarter lotis les objets en fer. On enlève môme les rails des galeries. Si l’on néglige ce détail, quelque autre précaution que l’on prenne, comme de tenir la boussole très-haut, ou à égale distance des rails, la lecture de l’angle donné par l'aiguille sera entachée d’erreur, et par suite le plan fautif, ce qui peut conduire, dans la poursuite de l’exploitation, aux [dus graves mécomptes.
J'ai connu un vieil ingénieur qui, en pareil cas, faisait couvrir les rails d’un paillasson ou d’un tas de houille menue , et croyait garantir ainsi la boussole contre les effets du fer. Le brave homme avait bien perdu de vue cette partie du cours de physique qu’il avait apprise à l’école, et qu’on appelle le magnétisme. Et cependant il n’oubliait jamais d’interroger au préalable tous ses aides, pour savoir s’ils étaient munis de lampes en cuivre, et n’auraient pas gardé sur eux un couteau, une clef.
C’est pour parer à tous les inconvénients résultant de la présence du fer avec l’emploi de la boussole, que beaucoup d’ingénieurs de houillères adoptent aujourd’hui, dans la levée des plans souterrains, les mômes instruments qu’à la surface : le graphomètre , le théodolite, le cercle répétiteur. Ces appareils sont munis de lunettes pour viser, et sont portés sur des trépieds très-bas. Des
Ikî LES MINES DE CHARDON.
lampes, maintenues autant que possible à la même hauteur que le limbe ou cercle divisé, servent de points de mire. L’appareil donne à la fois les angles de direction et d’inclinaison, et l’on mesure avec la chaîne d’ arpenteur, ou un rouleau divisé eu mètres, la distance entre les deux stations. Toute la levée des plans est là, sous terre comme à#la surface : prendre des angles et des longueurs pour construire des triangles, dont les côtés et les angles inconnus répondent aux longueurs et aux directions que l’on cherche ; de là le nom de triangulation donné parfois à la levée des plans.
En opérant de proche en proche, comme il vient d’être dit, soit avec la boussole, soit avec les instruments perfectionnés, on lève le tracé complet d’une galerie, puis d’une autre, et ainsi de suite. Cela s’appelle procéder par cheminement. On obtient de la sorte le plan de la mine, ou la projection horizontale de tous les travaux, et la coupe ou projection verticale, et avec elle les dill'érences de niveau de tous les points.
C'est toujours une opération intéressante que la levée d’un plan souterrain. Quand on opère avec la boussole, on travaille ordinairement de nuit, car il faut enlever les rails des galeries sur lesquels circulent les trains pendant le jour. L’ingénieur est avec ses aides autour de l’instrument. Il note sur un carnet spécial les angles de direction et d’inclinaison, les longueurs, les diverses observations que lui fournit l’aspect des lieux. Lui seul est attentif. Les aides, qui tiennent et tendent la chaîne, le gamin qui porte les appareils, font leur besogne insouciants. S’il y a une erreur dans les chiffres, ce n’est pas eux que cela regarde, ce n’est pas eux qui seront fautifs. Les maîtres-mineurs seuls prêtent à leur chef un appui soutenu et quelquefois tiennent conseil avec lui (fig. 58). Ce travail du plan ramène
Fig. 58. — Le conseil de la mine.
en effet la discussion sur tous les problèmes que présente la conduite des travaux. On interprète les accidents géologiques qui ont pu se produire dans le terrain, ou détermine avec précision la direction qui sera donnée à telle ou telle galerie.
Le grapliomètrc ou les instruments analogues doivent toujours être employés, de préférence à la boussole, dans le tracé de certains travaux fort délicats. Parmi ceux-ci, il faut citer surtout le percement d’une galerie exécuté de plusieurs points à la fois, comme les tunnels de chemin de fer; le fonçage d’une galerie qui doit rencontrer un puits ou une autre galerie ; enCn le prolongement d’un puits dont on ne peut arrêter le service. L’opération se poursuit, en ce cas, par un puits intérieur creusé au-dessous du premier, de façon que les deux ouvrages se raccordent plus tard parfaitement.
Il est peu de travaux de mines dont la poursuite exige une attention plus soutenue que ceux que l’on vient de rappeler. Une légère déviation dans la direction ou dans la pente suivie, peut faire manquer le travail; les galeries, les puits, peuvent ne pas se rencontrer, ou se joindre à faux, et un raccordement malvenu, obtenu après coup, rappeler comme un témoin muet, mais éternellement réprobateur, un manque de soin, de vigilance, et souvent, il faut bien le dire, un défaut de capacité. Les mineurs se regardent comme aussi intéressés que l’ingénieur à ce qu’une telle mésaventure n’ait pas lieu. Non-seulement ils s’attachent fidèlement aux repères qu’on leur trace; mais, bien avant de se joindre , ils s’interrogent du pic et du marteau, et devinent par la manière dont se transmet le son à travers le massif qui les sépare encore, si les deux chuutiers marchent bien à la rencontre l’un de l’autre.
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Ou comprend maintenant toute l’importance de la levée des plans souterrains. Sans eux, il n’est pas de travaux réguliers, raisonnés, pas de bonne exploitation, aucun aménagement possible. Dans les procès entre deux mines limitrophes, c’est souvent le plan qui décide, et cela irrévocablement, avec l’infaillibilité de la géométrie. Aussi, sur quelques houillères, un ingénieur spécial est-il attaché à ces levées. C’est le géomètre, l’arpenteur de la mine. Il a ses aides, ses porte-mire, ses porte-chaîne, toute une brigade d’opérateurs pour le seconder. Au bureau des plans, il rapporte sur le vélin les opérations de l’intérieur. C’est la même boussole qui sert. Les clous de la table, des portes, des fenêtres, des boiseries, sont en cuivre, pour ne pas influencer l’aimant, et l’aiguille est si sensible, que ce n’est pas pousser la précaution trop loin.
L’ingénieur marque sur le plan l’avancement de tous les travaux. Des couleurs diverses, de convention, indiquent les différents niveaux ou étages, les tailles, les remblais; des traits particuliers, la direction, l’inclinaison de la couche, et tous les accidents : plis, rejets, etc. Il y a des plans d’ensemble et des plans de détail, et les uns et les autres sont souvent accompagnés de coupes géologiques. On rapporte sur ces plans les principaux points de la surface, de sorte qu’on sait toujours si les édifices sont menacés; si l’on doit craindre les infiltrations des cours d’eau; s’il faut commencer à réserver le massif de houille qu’on doit laisser intact entre la mine et la surface, ou entre deux concessions voisines. On trace aussi sur ces plans les affleurements des couches exploitées, et les contours des divers terrains, enfin les courbes de niveau, au moyen desquelles on peut connaître instantanément l’altitude ou hauteur en mètres, au-dessus d’un niveau initial, d’un point quelconque de la surface ou de l’intérieur.
C’est sur le pluu que l’ingénieur trace sa base d’opération, et qu’il inédite, comme un capitaine sur sa carte, lorsqu’il faut prendre une décision importante. On n’arrête aucun travail de longue haleine sans consulter le plan, lui seul dessine véritablement les lieux ; il dit le cube de charbon déjà extrait et celui qui reste à extraire ; c’est lui, en un mot, qui est le grand révélateur du passé et de l’avenir. Un œil exercé y découvre la situation d’une mine, et c’est pour cela que, sur bien des houillères, le plau n'est pas volontiers communiqué aux visiteurs.
Nous avons dépeint l’aspect animé, mais sévère, qu’offrent les chantiers souterrains. A la surface, autour du puits d’extraction, le mouvemeut redouble. Il y a là plus d’entrain et de vie, car on travaille à l’air et au jour. Les wugonets, remplis de houille, disposés les uns audessus des autres, ont monté avec rapidité tirés par la machine à vapeur. On les vide par des moyens ingénieux. Les uns ont un fond mobile, les autres sont basculés mécaniquement. Cependant, au fond du puits, on fait la manœuvre inverse, c’est-à-dire qu’on charge et qu’on étage les vases d’extractiou , et tout cela sans perdre une minute. A uu signal donné, le machiniste, attentif, met de nouveau la vapeur eu jeu. Les câbles glissent sur les poulies; l’un monte chargé des tonnes pleines, l’autre descend portant les tonnes vides. Au milieu du parcours, si le puits n’est pas divisé, le machiniste veille à ce qu'une rencontre n’ait pas lieu. Averti par uu iudex qui se meut sous ses yeux, le long d’un tableau lixé au mur, il ralentit la vitesse. Le point difficile franchi, le mouvement s’accélère de nouveau, et à peine a-t-on le temps d’y songer, que déjà un second convoi est arrivé au jour. C’est par la promptitude et la bonne organisation du service, joints à la vitesse et à la force des ma-
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chines, que quelques puits sont arrivés à uu chiffre d’extractiou énorme, six et huit cents tonnes par jour eu France et en Belgique, et mille tonnes en Angleterre et aux États-Unis'.
Sur la margelle du puits, le receveur marque le nombre des bennes extraites, pendant que les basculeurs les vident, et que le bataillon des trieurs et des laveurs sépare de la houille, à la main, ou sur des tamis mécaniques oscillant dans l’eau, toutes les impuretés. Le charbon non lavé est classé au moyen de râteaux, de cribles ou de blutoirs, en morceaux d’égale grosseur. Enfin viennent les chargeurs, qui jettent le combustible dans les charrettes et les wagons.
Les abords du puits d’extraction si vivants, surtout pendant le jour, sont ce qn’on nomme, dans le jargon d’une houillère, les plâtres , le carreau ou les haldes de la mine. A la bouche du puits brûle, dans une corbeille de forme originale, aux barreaux de fer, le charbon sans cesse allumé. C’est comme le feu des Vestales, qui jamais ne devait s'éteindre. Ou expose à ce foyer ses habits humides quand on sort de la mine ; c'est là que le fumeur allume sa pipe, et que se chauffent et bavardent les travailleur de la surface, les hommes du jour ou du dehors. C’est également autour de cette corbeille que se réunissent, pour la descente, les hommes du fond ou du dedans.
Les installations qui surmontent et environnent un puits de houillère, offrent un tableau saisissant, devant lequel le visiteur émerveillé s’arrête. Jamais gouffre n’eut de plus pittoresques abords. Une charpente élevée, aux formes massives ou sveltes, parfois étranges, et dont les mille détails s’enchevêtrent, supporte les lourdes pou-
1 . La tonne est prise ici pour le poids de mille kilogrammes.
lies de fonte sur lesquelles passent les câbles. Des édifices, souvent bâtis avec luxe, recouvrent les machines d’extraction et d’épuisement. Au dehors, est le massif en briques des chaudières; le liquide emprisonné bouillonne dans l’appareil, tandis que la vapeur s’échappe en sifflant par les soupapes. Une cheminée de grande hauteur, couronnée par un panache d'épaisse fumée, dessert tous les foyers. Puis viennent les ateliers de triage et d’épuration de la houille, où des mécanismes automatiques font quelquefois tout le travail. A côté, sont les vastes halles de dépôt, de mesurage, de chargement, l’usine où l’on comprime et agglomère les charbons menus en forme de briquettes, enfin lu longue ligue des fours à coke où l’on carbonise la houille. Cette opération a pour but de séparer toutes les matières volatiles. La houille, transformée en coke, est moins sulfureuse, et douée d’un pouvoir calorifique plus élevé. Elle s’applique ainsi à de nouveaux usages, par exemple à la fusion des minerais, des métaux, au chauffage des locomotives, etc. C’est pour des raisons à peu près semblables qu’on carbonise le bois dans les forêts : le coke n’est que du charbon de houille.
Autour du puits principal de la houillère se groupent la forge où l’on trempe les outils, les ateliers de réparation, les logements d’ouvriers, les bureaux, la maison d’administration elle-même, entourée de l’inévitable jardin. Le chemin de fer étend partout ses bandes parallèles sur lesquelles roulent les wagons, traînés quelquefois par la locomotive rapide, qui porte aux destinations les plus lointaines le noir et utile minéral.
Sur quelques mines, certains puits offrent de splendides installations. En France, en Belgique, dans la Prusse rhénane, on trouve des modèles à citer ; mais les puits d’extraction ne sont pas tous installés d’une façon aussi
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grandiose. Entre les années 1819 et 1852, j’ai même encore vu à Saint-Étienne, à Rive-dc— Gicr, nombre de puits marchant à l’antique, c’est-à-dire avec les bnritels ou ivargucs, sortes de treuils ou tambours en bois, droits ou couchés, sur lesquels s’enroulait un câble rond, en chanvre, semblable à ceux des navires'. Un paisible cheval, d’un pus tranquille et lent, les yeux couverts par un tampon de cuir, menait le baritel à la façon d’un manège de maraîcher, et les bennes, une seule à la fois, étaient péniblement extraites et basculées à l’orifice (lig. 59). Ce système datait des exploitations du moyen âge. Quelquesuns de ces puits sont peut-être encore en activité dans le bassin stéphanois ; mais la plupart d’entre eux , passés à l’état de souvenir, ne servent plus qu’à égayer les récits du soir, quand les vieux mineurs, penchés sur l’âtre, racontent à leurs fils les histoires du passé. Ici au moins les narrateurs ne peuvent pas dire : de notre temps, c’était mieux qu aujourd’hui.
Ue baritel est resté le compagnon obligé des mines à leur début, surtout des puits de recherche, quand on veut ménager ses ressources, ou que l'éloignement d’une houillère ne permet point l’introduction économique des machines à vapeur. Il est vrai que dans ce cas l’entreprise court grand risque de ne pas réussir. Toute houillère (jui n’a pas à sa portée des voies de transport rapides est une mine que l’on fera bien de respecter.
Les houillères anglaises, si elles ont les premières répudié le baritel, se sont distinguées toujours par un cachet de rude simplicité dont elles paraissent enfin vouloir sortir. Je me souviens que, dans le comté de Warwick,
I. Aujourd’hui ou tresse des câbles eu fils de fer, en fils d’aloès, et, au lieu de les faire ronds, généralement on les lait plats. Aux États-Unis, on emploie souvent comme câble des bandes de fer laminé.
Fig. 59. — L'antique bantel ou manège des houillères.
près de Bilston, non loin de Birmingham, sur un bassin houiller très-productif, très-animé, où se croisent en tous sens les routes, les railways, les canaux, où sont partout disséminées des usines de toute nature, j'ai vu, en 1860, des puits de mine ouverts duns la campagne, sans abri, sans nul édifice à l’entour. La machine d’extraction, placée entre les puits très-rapprochés, envoie à chacun un câble. Quant un puits a exploité la partie qui lui a été dévolue, ou en creuse un autre à côté, et la machine, cantonnée comme dans un centre invariable d’activité, continue à le desservir. En France, où la nature a si parcimonieusement distribué la bouille, des moyens aussi primitifs ne seraient guère de mise. Ils ne sont acceptables qu’en Angleterre où le charbon est partout. En certaines houillères de ce pays favorisé, on voit les wagons extraits de la mine venir se vider dans les bateaux eux-mèmes, sur un canal, dans un port de mer, ou passer sans transbordement du puits ou de la galerie souterraine sur les railways de la surface. On comprend tout l’avantage qui eu résulte; car la houille est une matière fort onéreuse à remuer; elle est lourde, encombrante, friable, soumise à de nombreuses causes de déchet.
C’est ici le cas de faire observer que l’Angleterre n’a pas, dans l’exploitation des mines de houille, la suprématie pratique qu’on lui attribue généralement. Elle a été seulement mieux partagée qu’aucun autre pays, par une accumulation de combustibles minéraux sans exemple. On y cite telle mine dont la production dépasse deux mille cinq cents tonnes par jour, ou par an sept à huit cent mille tonnes, ce qui est en France la production de bassins houillers tout entiers ; une quinzaine de houillères anglaises de cette importance remplaceraient donc tous nos
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gîtes, car nous atteignons à peine douze millions de tonnes par an. Le petit bassin jle Newcastle fournit à lui seul le double de ce dernier chiffre. L’Angleterre a de plus l'avantage d’avoir des gîtes qui bordent la iner. Quand les bassins sont intérieurs, ils se trouvent au milieu des centres industriels les plus puissants, que la houille a créés, il est vrai, mais où elle rencontre sur place un écoulement sans limites. Par les ports qui entourent ses mines, l’Angleterre expédie une partie de sa houille ; elle dispense aux contrées européennes la portion qui manque à chacune , elle alimente l’univers. Le charbon qu’elle consomme cllc-méme, et elle en consomme beaucoup plus que tout le globe entier, lui sert à fabriquer les machines, les tissus et tous ces produits d’espèces si diverses dont elle inonde tous les marchés. Là est le secret de sa puissance industrielle, commerciale, maritime; là elle puise une partie de sa force politique; mais dire que les Anglais exploitent leurs mines mieux que les autres peuples, c’est se tromper étrangement. Ils peuvent livrer leurs charbons à plus bas prix, c’est vrai, pour les raisons données tout à l’heure. Quant aux travaux d’art, aux méthodes d’exploitation, à l’aménagement souterrain, aux installations de la surface, tout chez eux est inférieur à ce qu’on voit en France et en Belgique. A l’époque du traité de commerce, en 1860, des enquêtes officielles ou privées ont démontré de la façon la plus convaincante cette infériorité de nos voisins. Eux-mêmes le savent, et introduisent en ce moment sur leurs mines de nombreux perfectionnements.
Les considérations qui précèdent ne diminuent en rien la valeur, l’énergie, l'aptitude au travail de la race anglosaxonne, à tous égards si bien douée; mais il n’en reste pas moins démontré que le principal motif pour lc-
quoi elle remporte sur toutes les autres dans la production du charbon, c’est que la nature l’a dotée à profusion de bassins plus étendus (j’entends au point de vue de la surface houillère), plus riches, mieux situés que partout ailleurs. Les couches de combustible y sont souvent plus épaisses, moins profondes, toujours plus compactes et le terrain plus résistant. Enfin l’Angleterre, entourée de côtes partout accessibles, est en outre munie d’un réseau de voies ferrées et navigables plus développé qu’en nul autre pays. Il faut bien le dire aussi, l’absence de tout règlement administratif favorise chez elle l’essor de l’industrie ; aucune mesure coercitive n'y gêne la liberté du travail. C’est par ce dernier côté surtout que nous devons désirer de ressembler aux Anglais; tandis que pour la bonne exploitation des houillères, ils pourront à leur tour puiser chez nous plus d’une heureuse inspiration.
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