ORIGINE DE LA FLORE DES MONTAGNES
178. La théorie la plus communément admise pour expliquer les intéressants caractères et l’origine de la flore alpine a été proposée par Hoocker et acceptée par Asa Gray, Bentham, Darwin et Lyell. Yoici en quoi elle consiste: lorsque, vers la fin de l’époque glaciale, les neiges se retirèrent de l’Equateur, les végétaux, accoutumés à une température peu élevée, ne purent vivre que sur les hauteurs. Aussi, presque toutes les espèces du Groenland se rencontrent sur les montagnes de l’Europe. M. B. Yerlot nous assure qu’on doit appeler plantes alpines non seulement celles qui s’élèvent au-dessus du niveau de la mer mais aussi celles qui s’éloignent do l’Equateur. Le botaniste qui gravit une montagne ou qui s’approche des régions arctiques peut faire partout ces mêmes observations.1 Ces analogies, il est vrai, sont loin d’êtres absolues, cependant, elles nous paraissent bien suffisantes pour démontrer la théorie proposée. Une seconde théorie, beaucoup moins probable, a été proposée par M. Bail et réfutée par M. Bonnier. Elle prétend qu’aux temps paléozoïques, la végétation
1 Les plantes alpines. Paris, 2.0 édition. — Darwin. Yie et Correspondance, I, 646.
commença sur les montagnes et non dans les plaines, car dans celles-ci il y avait im excès d’acide carbonique et une très petite proportion d’oxygène.1 Ainsi donc, selon M. Bail, les plantes alpines auraient donné origine à la flore des régions basses. Yoici quelques exemples qui confirment la théorie de Hoocker, la seule qui paraisse avoir quelque fondement.
179. Bentham suppose qu’anciennement les Pyiénées, les Alpes etrl’Himalaya étaient unis aux régions arctiques, à cause de la ressemblance de la végétation. Un grand nombre de faits pareils se trouvent dans les ouvrages de Géographie Botanique et confirment des analogies semblables observées en divers pays. Au Mexique même, sur les volcans les plus élevés, croissent quelques genres dont les espèces se trouvent dans les régions arctiques. (Thalictrum, Dr aba, Festuca , Arctostaphylos , Poa); mais ces genres n’ont pas seulement des représentants dans les endroits les plus froids, et J. Bail assure que de 348 espèces qui sont rigoureusement arctiques, les 4/5 seulement atteignent les hauteurs des Alpes'. Ce savant parait-il, n’a pu réunir que 172 espèces propres des Alpes et formées dans ces montagnes mêmes. Selon Christy, sur lAltaï, les formes arctiques se trouvent dans la très petite proportion de 17 °/0. Il n’est donc pas permis, ni même a priori, de supposer une égalité parfaite entre la flore arctique et la flore alpine; et cela pour la raison bien simple qu’il n’existe pas non plus une égalité absolue entre l’humidité, l’intensité de la lumière et la température de ces régions.2
180. L’étude de la théorie de Hoocker nous intéresse sous un point de vue tout particulier. Pendant les grands hivers circompolaires une grande partie de la flore arctique a pu émigrer vers l’Equateur, mais, lorsque les neiges ont disparu, les espèces qui s’étaient adaptées à une température très basse ont dû émigrer sur lès hauteurs où certainement elles trouvaient des conditions thermologiques plus favorables mais une plus petite proportion d’oxygène que dans la plaine. Quel était le degré de cette différence? Il serait bien difficile de le déterminer, mais on peut établir des hypothèses très vraisemblables.
181. Lorsque le Baron J. W. de Müller faisait ses recherches sur le pigment des nègres il fit les calculs suivants:3 A Ustjansk, en Sibérie, à 70° 55 de latitude, le décimètre cube d’air pèse 1 gr. 3829. A Cobbé, dans le Darfour, à 14° de latitude il pèse 1 gr. 1846.
1 J. Bail. Sur l’origine de la flore alpine en Europe. Ann. sc. nat. Botanique, 1880, vol. IX, page 111. — G. Bonnier. La Flore Arctique et la Flore Alpine. Revue Scientifique, Jan. vier à Juillet, 1880, page 1,214. Voir aussi “Les Vosges, le sol et les habitants,” par G. Bleicher. Paris, 1890, page 155. — Plantes arctiques et alpines. Planchón: Journal de Pharmacie et de Chimie, 1893, page 145.
2 yan Tieghem. Traité de Botanique, page 1,588.
3 J. W. de Müller. Des causes de la coloration de la peau et des différences dans les formes du crâne au point de vue de l’unité du genre humain. Stuttgart. 1853, in 4?, page 27 et les suivantes. (Cité par Gordon. I)e l’espèce et des races, II, page 271).
Cette différence dépend de la diverse température de ces localités; elle nous amène à admettre qne les plantes arctiques vivent dans une atmosphère très riche en oxygène, et probablement elles se développaient dans des conditions identiques (lorsque les neiges dépassèrent leur limite actuelle) dans les pays de l’Europe, de l’Amérique dn Nord, etc. Lorsqu’elles s’élevèrent dans les montagnes elles durent donc trouver une atmosphère très pauvre en oxygène. Si dans les régions basses, même à la température de 10° c., elles pouvaient disposer de 0 gr. 28832 d’oxygène par litre d’air (selon les tables de Lombard), dans les localités situées à 2,000 mètres dans les montagnes, même à la température de 0° c. elles disposaient de 0 gr. 23242. Pour les espèces qui au Thibet s’élevèrent jusqu’à 5,000 mètres cette quantité se trouvait réduite à 0 gr. 15731. Enfin, un végétal qui s’élèverait à 6,000 mètres, comme la Arenaria rupifraga , devrait s’adapter aux conditions défavorables d’une atmosphère qui contient environ Ogr. 13764 d’oxygène, c’est-à-dire Ogr. 15068 de moins qu’au niveau de la mer. Soit que cette adaptation ait été lente, soit qu’elle ait été rapide1 elle nous paraît très intéressante, car elle s’est operée chez un grand nombre d’espèces qui vivaient dans des régions basses et très froides, par conséquent dans une atmosphère qui à cette époque était plus riche en oxygène que de nos jours. Le changement de milieu fut beaucoup plus considérable que s’il s’était opéré plus tard.
182. L’étude de la flore paléozoïque dans ses relations avec l’altitude ainsi que l’investigation des changements expérimentés chez les plantes des montagnes par suite de l’invasion des neiges à différentes époques (?) et dans diverses contrées, nous serait très difficile, mais il nous semble quo les données dont on dispose actuellement ne sont pas suffisantes pour arriver à des conclusions certaines et utiles pour le but que nous nous proposons. Les remarques que nous avons faites suffiront pour le moment.
1 Lorsque les neiges se retirèrent, il n’y eut peut-être pas d’émigration des végétaux arctiques sur les hauteurs, mais tout simplement ceux qui étaient déjà acclimatés dans les montagnes furent les seuls qui pûrent subsister. Voir De Candolle. Géographie Botanique,
Vol. II, page 1,011.
Espèces des hauteurs cultivées dans les régions basses. Espèces des régions
basses cultivées sur les hauteurs.
Limites de la végétation de plusieurs plantes alimentaires.
183. Au Mexique ou peut cultiver les espèces des régions basses, froides ou tempérées et même quelques unes des tropiques qui ont coutume de se ressentir d’une basse température. Pour prouver cette assertion, il nous suffirait d’énumérer les espèces innombrables propres des régions basses qui croîsseut dans nos jardins.1 Nous nous bornerons à quelques plantes de vaste culture et qui nous jmraissént d’un très grand intérêt pour notre objet. Tout d’abord, trois plantes céréales, le maïs, le blé et l’orge, occuperont notre attention. Le maïs est cultivé dans tous les Etats de la République, mais les zones de végétation du blé coïncident presque avec les zones climatériques et c’est plutôt daus les régions froides et élevées que fructifie cette graminée.2 Nous pouvons en dire autant de l’orge. Cela ne dépend pas de la pression mais bien des conditions tbermologiques, car, comme les données suivantes nous le démontrent, 3 une plante alimentaire croît à des hauteurs très diverses selon la latitude et les autres conditions de la région qui influent sur la température.