‹ La vie tragique de Vincent van GoghChapitre 11 sur 59 · LA GRANDE CRISE MYSTIQUE · texte numérisé non relu

LA GRANDE CRISE MYSTIQUE

Il veut se débarrasser des livres de Michelet et Renan et engage son frère à en faire autant. C’est tout juste s’il lit encore des auteurs comme Longfellow et George

Elliot (Scenes of clerical life). Il transcrit

pieusement de douceâtres cantiques anglais et notamment le « Nearer my God

to thee !», célèbre dans le monde entier

depuis le naufrage du Titanic, « Cherche la

lumière et la liberté », conseille-t-il à son

frère «et ne t’enfonce pas trop dans la boue du monde », Cependant, le réalisme hollandais reprenant le dessus, il ajoute :

« Je crois qu'un corps solide ne peut faire aucun tort à la religion; nourris-toi donc

bien.»

A la Noël de 1875, le pasteur et sa femme voient avec inquiétude ce mysticisme exalté de leur fils Vincent qui, pour passer

quelques jours auprès d'eux, à Etten, a planté là, sans permission, MM. Boussod

et Valadon (successeurs de Goupil) au

moment où l'acheteur « donne» le plus.

On lui signifie son congé quelques semaines

150 plus tard. L'oncle Vincent, profondément

déçu pour ne pas dire dépité, déclare qu'il s’en lave les mains et ne veut plus s'occuper de son homonyme de neveu. Celui-ci a pris la chose avec désinvolture, mais il sent les

menaces s’amonceler sur sa tête. Il a une

seule idée fixe : Se sacrifier, vivre pour les autres, être utile à ses semblables, Comment? Il n’en sait rien; mais en tout cas, pas en restant dans le commerce des œuvres d'art, ce que conseille le père. Le pasteur parle aussi d’un emploi dans un musée. Théo qui déjà devient le soutien, le conseil de son aîné et va l'aider de sa bourse, lui suggère de faire de la peinture.

Mais Vincent n'en veut pas entendre parler !

PROFESSEUR DE FRANÇAIS EN ANGLETERRE

Grâce à une annonce de journal, Van

. Gogh qui est alors âgé de 23 ans, obtient

une place de professeur dans une institu-

tion privée que dirige à Ramsgate un + certain M. Stokes, humble desservant de l’église anglicane. « Un homme long, maigre

et pas méchant et qui, pour ainsi dire, pend dans ses habits. Il est toujours vêtu de noir.

Et le soir, il devient fantomatique. Sa figure a de profondes rides et la couleur de

son teint est comme celle d’une vieille

. statue de bois. Cet épouvantail a trouvé une . femme douce, tranquille, accablée comme . lui par les soucis d’une nombreuse famille, » Voilà le portrait que Vincent fait à ses

parents du révérend Stokes, dont la pension fait penser à celle du Mr. Micawber

de Dickens. Le jeune Hollandais enseigne

le français et l'allemand à une vingtaine

de galopins qui sont les fils de boutiquiers de Londres habitant pour la plupart les | quartiers pauvres de l'East End. Et Vincent est chargé d'aller toucher chez eux le

minerval, ce qui lui permet de voir ces.

rues grouillantes, voisines de Commercial

Road, où la misère revêt un aspect tout à la

fois sordide, bouffon et tragique. « Eh bien !

maintenant croyez-vous à l'enfer? » aurait | dit un jour Carlyle à Emerson après lui avoir montré ces slums de Whitechapel.

Un jour, Van Gogh se rend à pied de Rams-

gate à Londres par Canterbury qui, natu-

rellement, l'émerveille. Il passe une nuit à la belle étoile, au bord d’un étang. Au mois de juin, le bon M. Stokes qui ne donne

à son professeur de français que le sîte et le couvert — sans aucun salaire — transporte son institution à Isleworth, qui est au bord de la Tamise, à deux heures de

Londres. Un mois plus tard, Vincent entre …

au service de M. Jones, un pasteur méthodiste dont il sera l'assistant aussi bien à

l’église qu’à l’école dont cet homme est le …

directeur. C’est à peu près déjà la position

dont il rêve : « tusschen predikant en zende-

ling », dit-il à son frère, quelque chose entre prédicateur et missionnaire, et autant que possible dans les faubourgs de Londres,

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PROFESSEUR DE FRANÇAIS EN ANGLETERRE

parmi les ouvriers. Cette idée s'implante en lui que le monde des ouvriers de fabrique offre un terrain propice à l’apostolat dont

1l rêve. C'est ce qui l’amènera comme

missionnaire un jour parmi les « gueules noires» du Borinage, « Maints ouvriers

d'usine, dit-il, ont une belle jeunesse pieuse,

Mais la vie de la ville enlève bien vite la

première rosée du\ matin (en anglais dans le

texte). Cependant l'aspiration vers The old, old Story subsiste. Elliot décrit dans l’un de ses livres la vie d'ouvriers de fa-

brique qui ont constitué une petite com-

munauté et tiennent des services religieux

dans une chapelle à Lantern Vard. C'est, : dit-elle, le royaume de Dieu sur la terre,

Rien de plus et rien de moins. »

En dehors de la Bible, Vincent ne lit à

cette époque que les oraisons funèbres - de Bossuet ou bien, pour les raconter

sr

ensuite à ses élèves, les romans populaires

d'Erckmann et Chatrian, ou d'Henri Conscience, ou bien les contes d’Andersen, Il

prie beaucoup. Il tombe malade et nous trouvons, sous sa plume, comme sous celle

eh

d’un Pascal ou, plus près de nous, de Lucien Jean transporté à l'hôpital, un éloge de la maladie. « Être malade, soutenu parle bras de Dieu et, pendant ces jours de .

maladie, concevoir d’autres pensées et de :

nouvelles aspirations que nous ne pouvons, 4 connaître à l’état normal et, en ces jours, . sentir en soi une foi plus chaude et une confiance plus ferme, ce n’est pas mauvais. » . Et il ajoute en anglais : « Sorrow is better . than laughter (la tristesse est MERE que .

le rire). » :

Longtemps encore, c'est ce « noir soleil de la mélancolie » qui, seul, va luire sur sa vie, Sorrow: ce sera le thème d’un de ses premiers dessins, Allécorie de l'affliction: « une femme assise, aux seins flétris, les cheveux dénoués, les mains croisées sur les genoux et cachant sa tête dans ses bras, Ce sera l’idée qui inspirera aussi un de ses …

premiers tableaux: un vieux en veste «

bleue assis devant l’âtre, la tête entre les mains, ; :

Sorrow is better than joy: la tristesse vaut mieux que la joie, La phrase se trouve

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dans le texte de sermon anglais que Vincent

écrivit et qui figure dans le premier tome

de sa correspondance, Il prêche à Petersham, à Turnham Green, ailleurs encore

et prévient ses auditeurs qu'ils vont enten-

dre du mauvais anglais, Il confesse que ses

prêches ne sont pas très brillants. Vincent n'avait pas à lutter seulement contre les

difficultés d’une, langue qui n'était pas la

sienne mais contre une élocution malaisée,

les Flamands diraient : une incurable pré- disposition au « broubbelage ».

Et qu'importait à Van Gogh tout cela?

Il cherchait la vérité et non la satisfaction d’une vanité personnelle, Pendant les heures de répit que lui laissait son service, il se

rendait à Londres et courait les réunions

. religieuses, passant de l’église catholique à la Synagogue, de l’armée du Salut à ces brèves séances de prières et de recueillement que certaines sectes protestantes or- ganisent à l'heure du lunch, dans la Cité, à l'intention des employés et des demoiselles de magasin, On aura une preuve de la sur- excitation, de la sorte d’hyperesthésie reli-

gieuse où se trouvait Van Gogh quand on saura qu’un jour il jeta dans l’aumônière qu'on lui tendait au temple, au moment de la quête, sa montre en or et ses gants...

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