LA CHAMBRE JAUNE (ARLES
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LA RÉVOLTE
je sais, c’est qu'il a dessiné alors, outre les croquis de charbonnages et de mineurs auxquels j'ai fait allusion plus haut, plusieurs portraits, dont celui de son hôtesse, Mne Denis, Quoi qu'il en soit, voici ce ,, {u'écrivait en octobre 1905, dans la revue . .cllandaise « Elsevier », l’un de ceux qui * at le mieux étudié la vie de Van Gogh et son évolution: M. J. Cohen-Gosschalck :
« Les temps qu’il passa au Borinage parmi les mineurs fut certainement l’un des plus critiques dans son développement. L'artiste ne qui surtout en lui vibrait se sentit puissam- DU ment remué par toute la souffrance qui 4 l'ehtourait et par cette nature d’une sombre té grandeur, Jusque fort tard dans la nuit, 1l h travaillait pour tâcher de noter ce qu'il ‘0 avait vu dans la journée, Il demande à ÿ son frère de lui envoyer les Travaux des Champs de Millet... »
L'aspect de ce village de Wasmes, tout raviné, avec ses maisonnettes à toit rouge, : badigeonnées de jaune, de bleu pâle ou de Ve blanc, avec ses vergers entourant des charbonnages et de formidables terrils noirs,
avec sa Maison du Grisou (1), était bien fait pour l’émouvoir profondément. Qu'il ait rapporté en Hollande ses premières | œuvres, ses premiers dessins du Borinage, M
cela est attesté tout au moins par les souve- M
nirs de sa sœur.
« Le génie, dit-elle, avait enfin trouvé sa voie. M
Le jeune homme avait commencé à peindre. Il montra à sa famille des dessins rehaussés d’aqua- relle qu’il avait faits d’après la vie des mineurs, Ce n’était pas encore beaucoup, il avait eu son temps suffisamment rempli là-bas par autre chose;
cependant, ces dessins étaient vivants: un
mineur devant sa chaumière ayant beaucoup d’analogie avec nos chaumières de Drenthe, coiffée d’un haut toit de chaume, couvert de mousses, aussi bigarré dans la lumière du soleil que des mosaïques de couleur,
« Un couple de travailleurs des mines, homme et femme, avec des bras et des jambes qui, à cause de leur maigreur, paraissaient beaucoup trop longs, chacun portant sur le dos un sac ignoble plein de gaillettes et faisant de grands pas sur un chemin couvert de scories..
(1) Une chaumière au flanc d’un crassier, où l’on fait la cuisine en se servant du terrible gaz « se », dilué, capté dans un puits de mine abandonné.
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« Comment, dit encore Mme E, Duquesne-Van Gogh, à ce futur peintre, les types de mineurs auront-ils paru, noirs et tordus, jamais frais et resplendissants comme d’autres hommes qui, eux aussi, gagnent leur pain à la sueur de leur front, mais sous le cher soleil de Dieu? Les femmes, peu attirantes, la chevelure protégée contre la poussière par une barrette noire, vieillies avant l'âge. » =
Van Gogh n'aurait-il pas vu à côté de tous ces déchus, de tous ces géants épuisés par un travail exténuant, les jeunes sclauneurs robustes, les « ramascailles », fillettes employées aux triages, ou les glaneuses de charbon qui grimpent jusqu'au faîte des terrils avec une souplesse de jeunes chèvres et dont les coiffures, des barrettes bleues enserrant les cheveux, font, malgré toute la poussière, penser à Tanagra?
Les premières œuvres peintes par Van Gogh se ressentent étonnamment de ce qu'il a vu au pays noir. Ce sont surtout des scènes de la vie paysanne dans le Brabant hollandais, des types observés à Nuenen, « étonnants visages de travailleurs aux
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nez énormes, aux bouches lippues, aux airs niais et féroces dont les Mangeurs de pommes de terre, une effroyable toile,
furent le dénouement» (Emile Bernard).
Je fais toutes mes réserves quant à 1a niaiserie et à la férocité des mineurs borains, mais ces figures noires et osseuses,
aux apophyses énormes, ces grosses lèvres
que nous montrent les paysans, les terrassiers, les tisserands peints par Van Gogh au début de sa carrière, ce sont là des traits qui rappellent avec une force singulière la vaillante race du pays noir.
Vincent conserva toute sa vie un intense souvenir des deux années passées au Bori-
nage, À dix ans de distance, il en reparle
fréquemment dans ses lettres à Emile Bernard ou dans celles qu’il écrivit d'Arles à son frère Théodore (de 1887 à 1891) et qu'a publiées le Messie de France (t. II,
Dans l’une d'elles, il parle d’un ami qui
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est venu lui rendre visite en Provence et qui, dit-il, «songe sérieusement à aller
peindre les charbonniers du Borinage ».
De quel peintre Van Gogh parle-t-il?
Une note d'Emile Bernard précise quelque peu : (L ’ami dont il est ici question a tenu sa promesse. Il est allé dans le Borinage et a
vécu parmi les mineurs; il a exposé aux
Indépendants, en 1893, quatre toiles, très remarquables et très grandes: une vue
générale du coron de Frameries, une vue
des usines et une vue du vieux Coron.
Nous ne saurions trop l’engager, comme Van Gogh, à continuer les intéressantes
études où il se particularise (1). » Dans une autre lettre, Van Gogh reparle de ce Belge
qui lui a fait une nouvelle visite, Il lui a
exposé le projet, le rêve qui ne cesse de le
hanter et qu'il a communiqué tant de fois à Bernard et Gauguin: la création de
colonies d'artistes, d'ateliers communistes dans le Nord et le Midi :
« Si moi je garde, dit Vincent, un logement (x) Il s’agit du frère de M"° Anna Boch, peintre elle-même.
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dans le Midi, lui devrait bien garder une espèce de station dans les charbonnages. »
« Je t’écris, dit une autre fois Vincent à son frère, en attendant B. le Belge, qui va partir ce matin de bonne heure ; il à déjà 23 ans, dont 10 ans de Paris et de voyage; quoique jusqu'ici il n'ait pas encore été grand’chose comme peintre, si, par son retour au pays, il peut secouer enfin sa fainéantise, produit de l’énervement parisien et de la fréquentation des fainéants, alors il se trouvera à l'entrée, tout de suite, d’une carrière de vrai peintre. »
. Et ceci, qui montre quelle affection sûre il garde dans son souvenir aux mineurs qu’il évangélisa :
« B. est bien de son pays, car dans son parler et dans ses manières, moi, je reconnais fort bien l'accent et la timidité de ces charbonniers auxquels je pense encore si souvent, »
Parmi les «gueules noires» de mon pays, Van Gogh montra qu'il était un grand cœur, un grand camarade, selon le vœu de Walt Whitman, en même temps qu’un artiste sensible à l’humaine beauté de notre temps. Cet homme «fou de couleur » fut également fou d’universelle fraternité.
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