‹ La vie urbaine de Douai au moyen ageChapitre 928 sur 993 · Vny. |)liis Imut i · texte numérisé non relu

Vny. |)liis Imut i

certains maîtres étaient les débiteurs de leur employeur et que quelques-uns des fabricants de Boinebroke étaient ses locataires.

L'état de gêne continue auquel l'organisation économique en général ne pouvait manquer de réduire les petits patrons, devait les entraîner à contracter des dettes fréquentes, surtout vis-à-\ns de leurs fournisseurs de travail, que ce fût sous la forme d'emprunts purs et simples ou spécialement d'avances sur les salaires : de toutes façons, les drapiers devenaient ainsi les créanciers de leurs employés. Cette nouvelle relation qui s'établissait entre eux, assurait au marchand le pouvoir permanent d'exiger la restitution des prêts, le droit de saisie si elle ne s'effectuait pas, bien mieux, une raison légale de ne pas fournir d'ouvrage aux débiteurs ou, le cas échéant, de ne pas leur en régler le paiement. Les solutions extrêmes de saisie, de manque de travail ou de défaut de rémunération ne sont que trop claires par elles-mêmes pour qu'il soit nécessaire d'insister : ce ne peut être que la misère absolue pour la victime ; mais si on admet que, pour une raison quelconque, le drapier tienne à continuer à faire travailler et à payer son débiteur, il convient de se demander si ce dernier pourra réellement améliorer sa condition.

Du point de vue juridique, en effet, les petites quantités d'argent que procure leur ouvrage aux employés débiteurs méritent d'être estimées à leur juste valeur. Elles servent simplement à diminuer les emprunts contractés, elles ne constituent qu'une restriction de la dette : au.ssi longtemps que celle-ci ne sera pas remboursée, les versements faits aux salariés, bien loin d'être pour eux un bénéfice, si faible soit-il, ne constituent même plus un salaire, mais une simple avance remboursable, une sorte de prêt exigible, dont les artisans ne sont ((ue les dépositaires momentanés, les jjosse.sseurs temporaires. Bref, la « desierte », avant de former une rémunération économifiue du travail et de procurer un moyen social de vivre, devra servir à amortir les dettes contractées. Dans ces conditions, le fournisseur d'ouvrage devient le proprié-

1098 LA ^^E frbaixe de douai

taire, non plus seulement de la matière mais de la rémunération, bref, du travail tout entier à quelque titre qu'on puisse le considérer. Les conséquences pratiques de ces relations juridiques parai.ssent être assez nettes. Cette nécessité de rembourser des emprunts pour les maîtres dont la liberté ]iécuniaire se trouve déjà excessivement restreinte, les jîrive plus que jamais de toute indépendance sociale, puisqu'ils sont obligés de tout ramener à cette question fondamentale de l'extinction de leurs dettes. Or. leur état d'ouvrier et de salarié est par lui-même tellement mesuré et limité à tous égards que si une situation d'emprunteur vient s'y ajouter, non seulement les intéressés se voient dans leur existence courante réduits au strict minimum, mais on se demande de quelle façon ils pourront réaliser un gain supplémentaire leur permettant à la fois de continuer à vivre et de faire disparaître ces créances. Il semble que lorsqu'une nouvelle j)erte pécuniaire se produira, il leur sera presque impossible de chercher à la combler : ils ne ])()urront. au contraire, que s'endetter de plus en plus ou travailler, sinon pour rien, au moins dans les conditions les jilus pitoyables, — ou enfin disparaître de la ville comme « fuitius ^ ».

Aussi, semble-t-il (pie le drapier a presque intérêt à pousser insidieusement ses fabricants aux emprunts ; puis, après leur concluî^ion. si ce n'est peut-être ]ias son avantage de n'en voir aucun être remboursé, ce ne ])araît pas l'être non plus de le.s voir s'éteindre d'une façon intégrale et dans un temps très restreint. De même, lorsque ses débiteurs n'exécutent pas leurs remboursements, il a quelque jirofit k les menacer simj)lement de repré.sailles plutôt qu'à exercer celles-ci réellement. L'abondance de ses ca])itaux lui permet de supporter sans danger la persistance d'une certaine « dette flottante », et, d'autre part, aussi longtemps que ses em])loyé8 demeureront se» débiteurs, ils seront forcément liés à lui et obligés de travailler à son uni(|ue profit. sf)us la forme (pii lui sera le

plus favorable. Bref, non plus seulement par leur existence économique, mais par leur vie ordinaire, leur dépendance à l'égard de leur fournisseur de travail se trouvera encore accrue.

Les rapports de propriétaire à locataire existant entre Boinebroke et quelques-uns de ses fabricants sont une forme des relations pécuniaires précédentes ^. Nous avons dit qu'il n'est pas nécessaire de supposer que ces « liens immobiliers », en quelque sorte, n'ont pas commencé pour le travailleur en toute indépendance de sa part, à l'inverse de ce que l'on constate pour l'ouvrage lui-même : il a l'obligation évidente de recevoir le travail du marchand, ne pouvant pas personnellement se le procurer en dehors de lui. mais il se loge sans nul doute dans les conditions qui lui conviennent. Cependant, la relation directe que le drapier ne peut manquer d'établir entre la quantité de matière qu'il envoie à son petit patron et par suite le profit que celui-ci doit retirer de ses manijjulations, et, de l'autre côté, la somme du bail que ce maître doit lui payer, montre combien l'ouvrage donné dépend exclusivement de cette location, c'est-à-dire combien le côté industriel seul existe dans les rapports entie le propriétaire et le locataire, à quel point le premier disparaît sous le fournisseur d'ouvrage, le second sous le travailleur, et enfin combien le domicile n'est plus qu'un atelier servant infiniment plus aux affaires de l'un qu'à la résidence de l'autre : il est d'abord un abri, mais il devient une dépendance de la « taule » ; un lien beaucoup ])lus économique que social se crée ainsi entre les parties. En effet, le résultat certain de cette entrée des maîtres dans la maison du drapier ])ropriétaire est qu'alors c'est l'ouvrage seul que distribue le second à ses employés locataires qui leur permet, non plus seulement de vivre, mais de s'arquitter de leur loyer et de nouveau à ce même individu qui est déjà leur fournisseur de travail. Dans ces conditions, si au début, les fabricants jieuvcnt avoir

Page 1