‹ La vie urbaine de Douai au moyen ageChapitre 930 sur 993 · Viiv. pliH liiin M · texte numérisé non relu

Viiv. pliH liiin M

objecte que n'ayant pas reçu le travail sur lequel il était légalement en droit de compter, il peut légalement aussi ne pas régler son bail, le drapier répondra sans doute qu'il n'est pas responsable en princij^e et, qu'en outre, perdant déjà sur l'absence du gain que les manipulations auraient pu lui procurer, il ne saurait encore éprouver une perte sur le paiement du loyer. Mais si réellement le règlement est impossible, il semble que devenu ainsi le débiteur j^ermanent du drapier, le locataire sera amené, à l'exemple de l'emprunteur insolvable en général, à travailler à peu près pour rien au profit du patricien et à s'endetter graduellement.

Ainsi, lorsque le maître entre dans une maison du drapier, il perd de nouveau une partie de ce qui lui reste d'indépendance : il est asservi, dirait-on, non plus à la glèbe, mais à la propriété bâtie. Il l'est toujours d'une manière jjermanente, il le devient souvent d'une façon croissante, lorsque, pour quelque motif que ce soit, U ne peut pas payer son loyer. Par conséquent, pour un locataire bien plus encore que j^our un simple salarié, tout dépend du travail donné comme tout se ramène à celui qui le fournit : mieux encore, si numériquement les locataires paraissent être moins nombreux que les débiteurs ordinaires, si les relations des premiers avec les drapiers ne sont pas plus comiîlexes que les rapports des seconds avec leurs créanciers, elles présentent un caractère plus fermé et plus précis ; elles ne sont pas irrégulières en somme, mais une fois commencées, elles deviennent obligatoires et courantes ; elles amènent plus nécessairement que jamais le maître à ne dépendre que d'un seul fournisseur de travail, elles l'enserrent Vjien davantage et beaucoup plus rigoureusement : d'un mot, littéralement, elles l'emprisonnent.

Ces différentes oppositions entre l'employeur et l'employé paraissent conduire à une observation générale (jui, au fond. ramène sini))lement au {)oint de déjjart. C'est l'entreijreneur qui fournit la matière et le paiement toujours, les prêts fréquemment et l'habitation quchpiefois ; le fabricant se contente de manipuler cette matière et de recevuir la rémuné-

ration régulièrement, d'être souvent un débiteur et jjarfois un locataire. Mais ces distinctions si importantes, et même les deux premières si générales soient-elles, n'ont en réalité qu'une valeur secondaire ; elles ne sont que les formes particulières d'une ojiposition d'ensemble ou, si l'on ])réfèrc, elles ne constituent que les modes spéciaux d'application d'un contraste fondamental qui se manifeste entre le drapier et le maître. Comme nous l'avons remarcpié, le i)remier peut remplir les diverses })arties de son rôle qui est éminemment actif, parce qu'il possède les ressources pécuniaires nécessaires ; inversement, le second est obligé de subir une situation foncièrement passive, parce C(ue l'argent lui fait défaut. En d'autres termes, l'un est un capitaliste ^, l'autre ne l'est pas.

L'ensemble de ces relations entre marchand et artisans paraît bien montrer que du moment que les seconds se trouvent engagés industriellement avec le premier, ils deviennent ])lus ou moins complètement « ses » travailleurs : il faut ])rendre cette expression d'une fa^on absolue. Le nombre des rapports et l'intensité de la dépendance sont en ))ro])ortion directe l'une de l'autre : chaque relation n'est ([u'un lien de plus. Ainsi, les avances et les cmiirunts (|ik' les maîtres reçoivent du dra])ier, les locations (juils v\\ (il)tii'MiK'nt, l)icu loin de les aider à sortir de diiticultés péjuniaircs peut-être involontaires, ou de les amener sim])lement à une déj)ense obligatoire et utile, ne servent ({u'à nu^ttrc leur vie jirivée aux mains de leur fournis.seur de travail cjui dispose déjà de leur existence industrielle. Bref, ce sont là exactenu'Ut un absolutisme et une servitude économiques, c'est une 0))po8ition <iui assure à l'un tous les droits et tous les bénéfices et ()ui inqiose à l'autre tons les devoirs et toutes les charges. Elle n»> ))araît réserver au ]iremier (pic des avantages : au second. vWv permet sim- )>lenu'nt de travailler au |)roHt de l'entrepreneur et si ce dernier le veut et comme il le veut. Les gains du drapier

I. Ki-liiliviMiieiil t'nil «ti MHiiiiM : vciy. l'in'niio, Hi»toir<\ II, H7-70.

peuvent être considérés comme la juste rémunération de son esprit d'entreprise et de ses risques, mais une proportion plus équitable devrait exister entre la peine matérielle et le règlement du travail du maître, alors qu'il ne semble pas douteux que Fomnipotence économique du premier se soit établie au détriment de la liberté du second.

Les artisans isolés possèdent encore, on le sait, tout le capital d'outillage. Ceux de la teinturerie de Boinebroke et des établissements similaires ne l'ont même plus. Telle est la différence essentielle qui sépare l'industrie à domicile de la fabrique : cette dernière forme de propriété a été prise également par le drapier. Sans doute le contrat de durée qu'il passe avec son travailleur est, à première vue, un profit pour celui-ci, puisque, théoriquement, il lui assure de l'ouvrage au cours d'un temps déterminé ; mais, dans l'application, que restera-t-il de ces avantages apparents si le drapier devient entièrement certain d'avoir à sa disposition l'employé pendant un temps stipulé ? Sans doute n'aura-t-il pas plus de respect pour ses promesses que, comme propriétaire, il n'en montre pour ses engagements. En effet, l'artisan n'a plus absolument rien à lui et comme, a priori, il ne peut être en rapports qu'avec un unicjue fournisseur de travail, j^lus encore que le petit patron isolé, il est enfermé entre les quatre murs de son atelier, séparé du jjublic vendeur et acheteur et « à la volenté » de son fournisseur d'ouvrage : tout ce qu'il est licite de dire de la dépendance du « maître » s'a])])li(iue à plus forte raison à lui. Il est vraiment ce qu'on peut appeler un ouvrier de fabrique.

Au contraire, les petits fabricants indépendants ont une situation qui semble, à certains égards, réaliser une sorte d'idéal. Réduits à leur rôle jjeu dangereux de manipulateurs, s'ils ne gagnent pas les profits f(ue procure le grand commerce, ils n'en éprouvent pas non plus les risques ; ils sont assurée

dune clientèle constante et ils sont libres. Mais bien que ces avantages ne soient peut-être jias qu'une pure apparence, leur valeur réelle mérite d'être précisée. Deux cas, en effet, semblent être possibles. Si la matière première vient aux fabricants sans l'intermédiaire des marchands drapiers, (qu'ils en soient personnellement ou non les producteurs, c'est qu'elle a une origine locale : dans ce cas, tout le capital et le produit à transformer appartiennent aux intéressés, mais en raison de l'insuffisance de la marchandise comme quantité et comme qualité, il est impossil)le (jue ces entrci)i'ises ne restent pas des moins importantes. Si au contraire les artisans utilisent la matière première étrangère, ils ne })euvent se la procurer qu'auprès des individus (jui la détiennent, c'est-àdire encore auprès des négociants en gros : alors, presque tous les résultats de cet assujettissement (jue nous avons déjà signalé se reproduisent. Les fabricants-marchands ont bien ici encore, à la différence des maîtres dépendants, le capital et le ])n)duit. mais comme ils manquent de capitaux, car autrement ils ne resteraient pas de simples maîtres, mais deviendraient des drapiers, et que, d'un autre côté, ils ne licuvent en acquérir, ils ne jouissent que d'une liberté très restreinte et ont une importance proportionnée. Dans ces conditions, tous ces artisans, qu'ils appartiennent à l'une ou à l'autre de ces classes, ne sauraient être que de très ])etites gens de métier qui économiipienient végètent ; lesconséciuences de leur indépendance sont pour ainsi dire nulles. Au fond, à côté des grandes entreprises, l'industrie libre est presque un non-sens. Elle n'est i)as destinée à dis]iaiiutre absolument : peut-être sert-elle à alimenter (jueUpies besoins locaux, mais elle n'est qu'un souvenir moribond d'un jjassé disparu.

Ainsi, les « artisans » n'ont j»lus de vie. les " ouvriers » n'en ont ])as encore assez, les n maîtres » seuls méritent d'être considérés dans leurs rapports avec les drapiers. (V-s relations, nous l'avons dit, dénotent une ilisproj)ortion exagérée entre les deux parties. On peut cependant se demander si un é(|ui-

libre deviendra possible : le petit patron arrivera-t-il à s'affranchir du grand ? Il ne pourra améliorer sa situation qu'en se procurant la matière première directement ; mais, nous l'avons dit. il ne lui est possible de l'acquérir qu'en étant capi taliste. Or, il ne l'est pas et il ne peut pas le devenir, puisque sa production et sa rémunération sont strictement limitées et que. même quand ils sont fixes, ses salaires sont toujours un maximum. Une seule chose est illimitée, c'est l'endettement auquel, sans doute, il sera réduit de plus en plus. Toutes les précautions étant prises pour l'empêcher d'entrer en concurrence avec son fournisseur de travail, il n'a aucune espérance, aucune possibilité de sortir de sa situation déprimée. Ouvriers, salariés et débiteurs ils sont socialement : de par la loi, ouvriers, salariés et débiteurs ils resteront.

Ce n'est pas que la multiplicité des règlements ne contienne que des dispositions partiales en faveur des drapiers. Toutes ces ordonnances ne sont pas rendues, en principe, dans l'intérêt d'une classe de préférence à une autre : en un certain sens, elles paraissent avoir un intérêt plutôt « objectif » que « subjectif ». Telle situation économique étant donnée, elles peuvent établir les dispositions considérées comme étant les meilleures en vue du développement de la draperie. Aussi, grands entrepreneurs tout autant ^[ue petits patrons doivent se soumettre aux règlements quels qu'ils soient. Dans l'ensemble, à l'intérieur de la ville comme à l'extérieur ^, les esgardeurs « commandent » aux premiers et peuvent les punir ^. En particulier, si, pour le travail, les malfaçons dans l'exécution sont mises à la charge des fabricants, et rien n'est plus légitime ', dans la préparation même de l'ouvrage, on spécifie aux draj)iers d'envoyer des quantités suffisantes et des (pialités convenables de matières ouvrables * : bref, la règle de la besogne « bonne et loyale » s'applique par-

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