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CHAPITRE YI

POURQUOI CONSIDÉRER DANS LA FIN DE L'hOMME DEUX PARTIES DISTINCTES?

Les saints, spécialement saint Alphonse, répètent toujours à l'homme deux choses à la fois : Sauve ton âme,

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aime ton Dieu! C'est qu'on rencontre beaucoup d'âmes qui songent à se sauver sans songer à aimer Dieu. On en trouve d'autres qui, fort attentives à l'amour divin, croient pouvoir ne plus se préoccuper de leur salut. Les unes et les autres risquent de ne pas arriver à leur terme.

Analysons ce fait, car il est très instructif. Et d'abord, constatons qu'une foule d'hommes ont, jusqu'à un certain point, conserve le souci du salut, mais oublié l'amour de Dieu.

De ce nombre, et au plus bas degré, sont ceux qui renfiettent leur conversion à plus tard. S'ils n'avaient plus aucune préoccupation de leur salut, ils ne penseraient plus même à cette lointaine conversion, reculée souvent jusqu'à la mort; en même temps, s'ils avaient une ombre de désir d'aimer Dieu, ils ne se permettraient pas de fouler aux pieds sa loi durant la vie, en se promettant le pardon au dernier jour.

D'autres font un calcul à la fois égoïste et présomptueux. Ils ne veulent pas aimer Dieu, mais ils ont peur de se damner; aussi, lorsque la tentation se présente, comme ils savent que le péché est opposé à la fois à l'âme et à Dieu, les voilà qui partagent et qui disent : Péchons en dépit du Soigneur; nous irons ensuite nous confesser par amour pour notre âme!

D'autres, et ce sont les tièdes, se livrent à une combinaison non moins odieuse. Sachant que le péché véniel en soi n'est pas puni par l'enfer, ils se le permettent sans scrupule. Ce péché, à la vérité, est le mal de Dieu, et ils le savent; mais de Dieu et de son amour, ils n'ont aucun souci. D'autres enfin ne sont pas coupables comme les précédents; cependant quelque chose manque à leur cœur. Ils servent Dieu; ils le servent avec conscience; la crainte est leur loi; le péché est un mal qu'ils évitent avec soin et qu'ils expient sans tarder. Toutefois, malgré leur lidélilé, le sentiment positif de l'amour divin n'est pas vivace chez eux. Ce sont des serviteurs, ce ne sont pas des amis.

Cet oubli plus ou moins complet des droits de la charité est toujours un danger.

Los indignes calculateurs, qui spéculent sur l'avenir pour offenser Dieu dans le présent, ou qui distinguent la gravité des péchés pour se permettre ceux par lesquels on n'aboutit pas directement à Tenfer, s'établissent par le fait même dans un état provoquant le dégoût et la colère du Seigneur.

Nous ne pourrions pas supporter, nous, un enfant ou un serviteur qui, faisant deux parts dans son cœur, soio-nerait celle qui le concerne et négligerait celle qui nous regarde. Dieu n'est ni moins sensible, ni moins délicat. Quand il voit qu'un homme s'obstine à mutiler sa fin pour ne s'occuper que des intérêts de l'espérance et jamais de ceux de la charité, il se fatigue, il s'irrite et souvent il finit par déclarer à ce malheureux : Puisque tu prétends entrer sans charité dans le royaume de la charité, je te le fermerai, et tu n'y pénétreras pas.

Quant aux chrétiens plus fidèles qui ont cependant le tort de trop oublier que Dieu n'est pas simplement un maître qu'il faut servir, mais un père qu'il faut aimer, il y a pour eux moins de danger; néanmoins leur vie ne reste point sans péril. La loi, quand elle n'est pas adoucie par l'amour, devient souvent fort pénible, vu que la justice est moins généreuse que l'affection. Aussi, quiconque s'en tient aux obligations du devoir en ignorant les inspirations de la générosité, est toujours exposé à laisser le service de celui qu'il n'aime pas assez.

Tout autre est le sort du chrétien qui, embrassant sa fin complète, consulte à la fois l'intérêt de son âme et le plaisir de son Dieu. Chez lui, la vertu devient solide, parce que les deux supports se soutiennent mutuellement. La crainte de se damner, en lui faisant éviter avec soin le péché mortel, entretient Tétat de grâce, qui est déjà l'amour; et l'amour, venant à son tour faire éviter le péché véniel, donne par le fait même à cette âme une certaine assurance qu'elle persévérera jusqu'à la mort.

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De là, cette maxime de notre Saint, applicable surtout aux âmes appelées à la perfection : Si quelqu'un veut se sauver, mais non en saint, c'est-à-dire se sauver sans aimer positivement Dieu, il rend son salut toujours incertain. De là aussi par conséquent, la nécessité, ou au moins l'opportunité d'unir, dans la notion de la fin de l'homme, l'idée de l'amour de Dieu à celle du salut.

Il est un autre phénomène bien curieux dans l'histoire des âmes. Il consiste en ce que parfois ceux qui aiment le Seigneur, perdent de vue, plus qu'il ne faut, les intérêts de leur salut. Parce qu'ils sentent qu'ils aiment, et que la loi à laquelle ils obéissent est la loi des parfaits, ils cessent plus ou moins de craindre et ne demandent plus autant qu'il le faudrait la persévérance, sans laquelle rien ne sert d'avoir été vertueux.

Le Seigneur ne l'entend pas ainsi. Jaloux de sa gloire et de l'humilité de sa créature, il prétend que même les plus grands saints doivent craindre toujours de cesser d'être ce qu'ils sont; que, ravis jusqu'au ciel par la sublimité de leurs sentiments, ils n'omettent pas de penser à l'enfer; qu'en un mot l'amour ne leur fasse point oublier le salut. Car rien ne sert d'avoir bien commencé, d'avoir longtemps plané sur les hauteurs de la perfection, si ensuite on retombe victime de la faiblesse humaine.

Voilà pourquoi il est souverainement prudent de ne pas se contenter, en définissant la fin de l'homme, de men» tionner la charité; il faut toujours y ajouter la préoccupation plus modeste, mais non moins utile, de l'espérance et de la crainte.

Sage, par conséquent, très sage est la définition de notre saint Docteur. En rappelant à ceux qui veulent se sauver, (ju'ils doivent aimer, il protège les intérêts de leur âme autant que ceux de leur Dieu. En rappelant à ccu.k qui pratiquent l'amour divin qu'ils doivent encore songer à leur salut, il les préserve d'une dangereuse sécurité. Et c'est ainsi que les saints, éclairés de l'esprit de Dieu,

196 i^\ VIE VRAIMENT CHRÉTIENNE.

conduisent la créature humaine dans la voie droite où Ton ne tombe pas, parce que Ton marche, soutenu par la sainte crainte, entre l'attentive espérance et la généreuse charité.

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