Ascensiones in corde suo disposait (Ps. i.x.xxiii, r
4. Qiiœ est ista quse asccndil.... siciit virgula fuini? (Cant. m, G}.
Paurquoi cela? Parce que nous ne ressemblons pas à l'oiseau qui vole^ mais à la pierre qui naturellement retombe. Les principes qui nous retiennent soulevés audessus des choses terrestres, et qui peu à peu nous font monter, ne sont pas en nous, ou à nous, comme la force motrice de nos pieds et de nos mains. Ils nous viennent du dehors et ne nous sont que prêtés, comme le bras secourable est prêté au paralytique pour le mouvoir.
Ce prêt ainsi octroyé n'est pas à terme illimité; il ne va que du jour au lendemain. C'est la manne du désert, et le Père céleste ne la donne chaque jour que pour le jour même. Une seule chose peut nous assurer la persévérance de cette aumône, c'est la persévérance de notre mendicité; Dieu l'a ainsi réglé. A coup sûr, plus que nousmêmes, il nous veut un heureux voyage de la terre jusqu'au plus haut des cieux. Il veut que, sans relâche, le venl propice de sa divine grâce nous soutienne et nous fasse avancer, comme le fluide qui fait monter le ballon jusqu'aux nues. Ce constant renouveWement de la grâce s'arrête aussitôt que s'arrête la prière, justement appelée la respiration de rame. Enfin, pour tout dire en un mot, si le chrétien ne monte que par l'amour, il ne se soutient que par la persévérance.
C'est pour ce motif que saint Alphonse, dans sa profonde simplicité, réduit la course de l'homme à deux mouvements toujours simultanés : celui de l'amour demandé et pratiqué, celui de la persévérance constamment implorée. Ce sont les deux rames du nautonier se hâtant vers le rivage; ce sont les deux ailes de la colombe s'envolant vers la patrie.
Nous avons parlé du premier de ces deux mouvements : la demande de l'amour. Occupons-nous du second : la prière pour la persévérance.
Prise dans son sens tout à fait strict, cette prière est celle d'une âme en état de grâce qui demande de ne plus retomber dans le péché mortel, ni à la vie ni à la mort.
DEUXIliME ASPIRATION DE l'aME POURSUIVANT SA FIN. 203
Vouloir restreindre à ce sens la demande de la persévérance, demande si strictement définie, ce serait exiger trop et trop peu : trop, parce que le chrétien désireux du salut, mais encore sujet au péché, serait dès lors condamné à ne plus mentionner dans sa prière cette persévérance finale qui est le don des dons; trop peu, parce que le juste, exempt du péché mortel, mais plongé dans le péché véniel, pourrait, en demandant de persévérer dans Tétat de grâce, se tranquilliser dans l'état de tiédeur.
Il faut donc conclure que, considérée au point de vue pratique et dans son sens le plus large, la persévérance est la constante supplication dune âme qui, soucieuse d'avancer, demande de ne pas reculer et d'arriver au terme. Soucieuse d'avancer, elle implore constamment l'amour de Dieu, nous l'avons vu. De plus, se craignant elle-même et redoutant la vie, elle demande et redemande d'être soutenue jusqu'à la fin dans sa marche progressive.
Appliquons cette notion aux différents états de conscience.
Voici un pauvre pécheur, vivant dans le mal, néanmoins assez bon pour sentir son malheur et désirer en sortir à tout jamais. Que sera chez lui la demande de la persévérance? Mon Dieu, dira-t-il, vous avez déposé en moi un commencement de bonne volonté. Protégez ce germe précieux; développez-le; délivrez-moi du péché; faites que j'aie le bonheur d'arriver à un état d'innocence qui ne se démente plus et me conduise à une bonne mort. En attendant, ayez pitié de moi et conservez-moi les faveurs de votre miséricorde!
A côté de ce pécheur, voici un juste encore bien imparfait : plus de péchés mortels; mais un déluge de péchés véniels. Quel ton et quel sens aura sa prière pour la persévérance? S'il est sincère et loyal, il ne se contentera certes pas de demander la préservation de tout péché grave. Comprenant qu'il ne peut assurer son salut (ju'en cessant de jeter à la face de son Dieu les offenses suns nombre
-20i LA VIE VRAIMENT CHRÉTIENNE.
qu'il se permet encore, il sollicitera la grâce de poursuivre son péché sans trêve ni merci jusqu'à ce que, parvenu à la vraie justice, il n'ait plus qu a s'occuper de la constance dans le bien, constance qu'il demande d'avance avec humilité.
Et le juste qui désire persévérer dans le bien, mais qui a le malheur de retomber de temps en temps dans le péché véniel, comment priera-t-il? Deux supplications toujours inséparables se renouvelleront sans cesse dans le fond de son cœur : il demandera de voir se terminer enlin la trop longue chaîne de ses chutes et rechutes vénielles, pour qu'ensuite, grâce à la miséricorde de Dieu, il puisse marcher sans encombre et arriver au terme.
Le chrétien plus généreux, celui qui évite le péché véniel et pratique les vertus, doit aussi avoir sa prière pour la persévérance. Quelle sera-t-elle? Il se rappellera que plus sa vie est pure, plus elle est facilement corruptible; et craignant d'autant plus son avenir que son présent est plus heureux, il suppliera, il conjurera le Seigneur de veiller sur sa faiblesse tous les jours jusqu'au dernier, afin que la mort le trouve prêt.
Quant au juste parfait qui, délivré de tout péché volonlaire, marche à grands pas, par la voie de l'amour, vers réternelle félicité, plus vive, plus instante et plus pure sera sa prière quotidienne pour persévérer. Tandis que le chrétien fragile demande de ne pas tomber dans le gouffre, il demande, lui, de ne plus faire le moindre faux pas. Tandis que le tiède conserve un reste de nonchalance à implorer la grâce de bien mourir, il la demande, lui, cette même grâce, avec des larmes et des gémissements inénarrables, car plus on avance dans le bien, plus on craint le mal : ce sont les saints qui sollicitent avec le plus d'instance la grâce de n'être pas damnés.
Ainsi, à tous les degrés de la vie chrétienne, la prière pour la persévérance, entendue dans son sens le plus large, conserve certains caractères qui lui sont essentiels. Ces ca-
LA PRIÈRE DU CURÉTIEN PÉNÉTRl'] DE SA FIN. 205
ractères en font Taccent propre de la crainte de Dieu, de cette crainte tout à la fois humble et confiante qui, mécontente des imperfections du présent et inquiète de l'avenir, demande sans cesse Téloignement du mal et la constance du bien.