LE CHRETIEN ET L ANTICHRETIEX
le corps du bienheureux martyr, et se repaît du sang qui coule, non plus des flancs entr'ouverts, mais du corps entier du saint diacre; car les entrailles avaient été déchirées, la multitude des tourments avait séparé les nerfs qui rattachent les membres.
Dacien ne pouvait plus se plaindre de ses ministres. Étonné de se voir vaincu, il criait au martyr : « Vincent, aie pitié de toi ! Ne perds pas aujourd'hui la fleur d'une vie encore à son printemps; ne prodigue pas tes premières années, comme si déjà tu avais trop vécu; épargne-toi de nouveaux supplices! Quoi qu'il soit tard sans doute, tu peux encore échapper à ceux que te réserve ma vengeance!
Le bienheureux, rempli de l'Esprit-Saint, répondit : « Langue diabolique , que ne sauras-tu pas inventer contre moi, quand déjà tu as voulu tenter notre Dieu et Seigneur! Mais je ne crains aucun des supplices que ta colère voudra m'infliger. Ce qui m'effraie bien plus, c'est la compassion dont tu feins de vouloir m'entourer. Fais apparaître tous les châtiments, épuise enfin toutes les tortures : les prestiges, les ressources de ton art perfide, en un mot tout l'effort de ta malignité, déploie-le en ce jour; il faut que tu sois à même de découvrir dans l'âme d'un chrétien, en retour de ton amère cruauté, les douceurs promises à la foi et au courage. Le courage, il nous est donné par Celui qui a dit à ses disciples, dans son Évangile : Ne craignez point ceux qui tuent le corps ^ mais qui ne peuvent faire aucun mal à Vâme\ Ne diminue donc en rien les tourments, afin que tu puisses être réduit à t'avouer vaincu sur tous les points. »
Alors Dacien reprit : « Qu'on l'applique à la question, telle que la loi l'a voulue, afin qu'il ait parcouru un à un les supplices les plus cruels. Si son âme peut résister jusqu'au bout, que du moins ses membres s'épuisent dans les tour-
1. Noiite timcre eos qui occidunt corpus, animam autem non possunt occidere (Malth. x, 2«'
ments! Non, jamais cet homme, tant qu'il vivra, ne pourra se vanter de m'avoir vaincu I »
Vincent répondit : « Oh! que je suis heureux! » Que pensez-vous, pieux lecteur? N'est-elle pas évidente, éclatante, l'action du Seigneur Jésus dans l'intrépide Vincent, et celle du démon dans l'âme du féroce et insensé Dacien? C'est le chrétien et l'antichrétien. Vincent et Dacien ont chacun une âme humaine. Mais, entre ces deux âmes, quelle différence! Quel abîme! D'où vient ce mystère? De ce que, comme je l'ai répété bien des fois déjà, notre âme peut et doit avoir une seconde âme qui la range parmi les êtres diaboliques ou les êtres divinisés.
Le vrai chrétien, retenez-le, est celui dont l'âme, en même temps qu'elle anime le corps, est elle-même animée par l'esprit de Dieu auquel elle obéit; tandis que le faux chrétien, le chrétien menteur à son nom, est l'homme baptisé qui suit un esprit contraire à celui de Jésus-Christ, son chef et son Dieu.