CHAPITRE VI
l'humilité, PRÉPARATION A LA GRACE ET A LA PRIÈRE.
La grâce est ordinairement donnée à l'homme en raison directe de la préparation de son cœur. Aussi le Psalmiste dit-il au Seigneur, en parlant des pauvres d'esprit : Votre oreille a entendu la préparation de leur cœur ^ ; comme pour nous faire entendre que le cœur préparé a des accents qui forcent Dieu à combler le désir des humbles.
L'Évangile, sans doute, nous assure que notre Père céleste, dans son universelle Providence, répand sur tous les hommes indistinctement l'abondance de ses bénédictions; par où il semblerait que cette préparation de l'âme dont j'ai parlé n'a pas le caractère de nécessité que je lui ai attribué. Notre-Seigneur en effet compare la grâce divine au soleil; de même que cet astre brille indifféremment sur toute créature humaine, de même le soleil de la bonté divine éclaire tout homme venant en ce monde: la pluie salutaire des miséricordes du ciel tombe sur les justes et sur les injustes. Gela est vrai, et il faut confesser, à la louange de notre grand Dieu, qu«aucun homme ici-bas n a le droit de penser et de se plaindre que le soleil de la grâce n'est pas créé pour lui.
Mais il est vrai aussi qu'il y a grâce et grâce. Sans entrer ici dans les distinctions que les savants établissent entre la grâce suffisante et la grâce efficace, disons seulement que, si tous reçoivent la quantité suffisante de secours divins proportionnés aux œuvres faciles, tous n'obtiennent pas pour les œuvres difficiles (et c'est toujours par leur faute) ce secours complet et aboutissant à l'acte, sans lequel tout demeure stérile.
Or, c'est cette grâce féconde, cette grâce fructifiante,
1. Prœparationem cordis e'orum audivit auris tua (Ps. x, 17).
l'humilité, préparation a la GRACE ET A LA PRIÈRE. 243
cette grâce agissante, cette grâce efficace en un mot, qui, d'après le principe énoncé plus haut, ne nous est ordinairement donnée que suivant la préparation de notre, cœur. Le semeur jette sa semence sur la pierre, le long du chemin, dans les épines, et sur la bonne terre; mais, pour cette dernière seule, la semence est véritablement semence produisant des fleurs et des fruits.
11 est donc certain que Jésus-Christ, le Soleil de justice, donne à chacun de nous la chaleur qui doit féconder nos âmes ; mais il est certain aussi que cette action de Notre-Seigneur, pour être efficace, demande ordinairement une terre bien préparée. Car si toute terre, comme nous apprend saint Paul, boit la j^luiG du ciel, toute teiTe n'est pas également fidèle à produire son fruit *.
Mais cette préparation du cœur qui attire la grâce, quelle est-elle donc? Cest Vhumiliié.
La loi en vertu de laquelle Dieu l'a ainsi voulu, est une loi sacrée. Vous connaissez l'oracle : Dieu résiste aux superbes et il donne sa grâce aux humbles'^. C'est le prince des apôtres qui l'a prononcé au nom de Jésus-Christ. Ses paroles, comme les paroles de son Maître, sont de celles qui ne passeront jamais. Jésus-Christ lui-même, du reste, a suflisamment et assez énergiquement posé la même loi, quand il a affirmé : Quiconque s'humilie sera élevé, et quiconque s"" élève sera humilié'^.
Mais ne nous contentons pas d'admettre cet oracle avec foi; étudions-le pour le mieux comprendre.
Dieu, qui ne donne qu'aux humbles, est d'une nature essentiellement bonne et communicative de son bien. Il éprouve le désir et comme le besoin de communiquer ù
1. Terra enim sœpe venientom super se bibens imbrem, et jjjenerans herbam opportunam illis a quihus colitur, accipil benedictioncin a Deo. Proferens auiern spinas ac tiibulos, re|)roba est, et malediclo pioxima; cujus consuintnatio in cotnbustionem (Ilebr. vi, 8).
'>. Deus superbis resislit, hiunilibus autcin dat graliain (Jac. iv, 5).
3. Ornnis qui se exaltât humiliabitur, et qui se hunulial exaltabitur (Luc. XIV, 11).
•2i4 LA VIE VRAIMENT CHRÉTIENNE.
chaque créature les richesses qui lui sont propres. C'est | ainsi que, pour prendre le langage de Notre-Seigneur, il donne à tous les oiseaux leur nourriture, et à toutes les fleurs des champs leur parure naturelle.
S'il aime à répandre ainsi ses faveurs sur des êtres inanimés, quels ne doivent pas être ses divins instincts de générosité pour les hommes, pour les chrétiens surtout? Oh oui! soyons- en convaincus et que cette douce confiance nous soit un encouragement : le Seigneur nous prépare chaque jour toutes les grâces dont chacun de nous sent qu'il a le plus besoin. S'il nous faut une grâce de ferveur qui nous aide à sortir enûn d'une vie tiède et imparfaite, Dieu nous la tient en réserve. Si notre devoir du moment est d'offrir au ciel quelque pénible sacrifice, et si notre cœur réclame pour l'accomplir une grâce de force et de générosité, Dieu désire plus nous la donner que nous ne désirons la recevoir. Si c'est la lumière qui nous manque, si nous attendons une grâce de bon conseil qui mette fin à des perplexités pénibles et nuisibles, c'est aussi celte grâce que le cœur de notre Père désire surtout nous donner. Si, en nous interrogeant nous-mêmes, nous sentons que nous avons besoin d'une grâce de pénitence, d'une contrition sincère, d'un aveu généreux, le Dieu avide de cœurs contrits ne désire rien tant que nous accorder cette pénitence qui nous manque. En un mot, chacun de nous peut, sans craindre de se tromper, se dire cette parole : Ce qu'il me faut est précisément ce que Dieu m'offre; son secours me vient soit directement de lui-même, soit indirectement par le moyen des instruments extérieurs de sa Providence.
Mais il nous offre ses grâces à une condition ; oui, à une condition. Et celte condition, quelle est-elle? Faut-il, se demande saint Jérôme, que ceux qui habitent le Liban s'en aillent la chercher jusqu'aux colonnes d'Hercule, et que les habitants de l'Hespérie viennent la trouver dans l'extrême Orient? Non, nous répond ce saint docteur : la grâce, comme l'air que nous respirons, est loujours à notre portée.
l/lIUMILlTÉ, PRÉPARATION A LA GRACE ET A LA PRIÈRE. ^/iTJ
Pour nous la donner, Dieu veut conclure un pacte avec nous, et ce pacte le voici : Je donnerai, alTirme le Seigneur, je donnerai aux autres tout ce que je possède, toutes les richesses dont je suis la plénitude : le pardon, la vertu, la persévérance, les mille et mille grâces que comporte cette difficile persévérance, la victoire sur les passions, la guérison des maladies de Tàme, et finalement la bonne mort avec la gloire éternelle. Je le répète, je donnerai tout cela; mais il est une chose que je ne donnerai à personne, que je me réserverai toujours : ce bien incommunicable et incommuniqué, c'est ma gloire^.
Par conséquent, si nous voulons que Dieu nous donne, il faut donner à Dieu. Quoi? Sa gloire par notre humilité; sa gloire, en avouant que nous sommes de pauvres et chétives créatures; sa gloire, en confessant que, quoique chrétiens, nous sommes pécheurs ; sa gloire, en lui répétant que malgré nos travaux nous méritons seulement l'enfer et ce qui y conduit; sa gloire, en avouant que nous ne pouvons de nous-mêmes produire une bonne pensée; sa gloire, en confessant que la dignité de chrétien déposée en nos personnes s'y trouve, par le fait même, dans un vase d'argile et de boue; sa gloire, en foulant aux pieds, en écrasant, comme on écrase la tête d'un serpent, tous nos faux instincts d'orgueil, de susceptibilité, de sensibilité, d'inviolabilité; sa gloire enfin, en nous mettant comme des pauvres dans la poussière, où Dieu veut que nous nous couchions avant qu'il nous relève. Tel est le pacte : il reste immuable, inviolable.
Ce pacte est tellement solennel et tellement fondamental que le Seigneur, jaloux de sa gloire, a pris plaisir à l'inscrire à la tête de ses deux Testaments. A la tête de l'Ancien, quand il a dit à Adam et à Eve : Je vous donnerai tous ces biens, mais à une condition : reconnaissant que je suis votre Dieu, vous obéirez à ma volonté. A la tête du