‹ La vie vraiment chretienneChapitre 152 sur 309 · Ego inerces tua magna niinis (Gen. xv · texte numérisé non relu

Ego inerces tua magna niinis (Gen. xv

cours, je t'aiderai, aie confiance. Ayant reçu ce secret par la foi, la volonté se trouve en présence de cette certitude : Mon bien, c'est Dieu lui-même.

Cependant, malgré cette certitude, malgré la promesse du secours de la toute-puissance et de la bonté divines, la volonté demeure par elle-même incapable de se soulever vers un terme placé si haut. Dieu vient à son secours, car en même temps qu'il nous dit : Je suis ton bien! il iniprime à la volonté un mouvement, il lui communique une force mystérieuse et surnaturelle qui Télève. Cette force s'appelle la vertu d'espérance.

La volonté, étant ainsi munie, que se passe-t-il? L'âme se soulève, et elle monte; elle monte, par ses prétentions appuyées sur le secours de Dieu, jusqu'au bonheur infini lui-même; pendant toute une longue vie, elle se maintient à une hauteur, à une fermeté d'aspiration, qui surpasse tout ce qu'il est possible d'espérer naturellement sur la terre.

Regardez un homme qui a l'espérance, mais une espérance vraie et vive, et vous verrez que par ses désirs, il marche, non pas à la conquête du monde, mais à la conquête du paradis tout entier : Dieu, se dit-il avec assurance, je le posséderai un jour; Jésus-Christ, la sainte Vierge, les anges, les saints, le ciel tout sera à moi!

Ainsi le rôle de l'espérance est de nous faire avancer vers le bonheur infini en rendant notre volonté capable d'y tendre.

Cette verlu, pour conserver ses élans sublimes, doit éviter les adversaires qui la combattent dans les âmes, les uns par défaut, les autres par excès.

Au premier rang il faut placer la pusillanimité : toujours préoccupée de sa misère et de ses démérites, elle vit dans un découragement perpétuel. Vient ensuite la défiance : inquiète sur le passé et sur l'avenir, elle ne voit en Dieji que justice sans miséricorde et sans bonté. Et puis, c'est la tiédeur qui paralyse tout effort et arrête tout progrès. En

outre, c'est le scrupule avec ses hésitations, le remords avec ses troubles, Tadversité avec ses accablements : autant d'ennemis qui élèvent une barrière entre Dieu et l'àme. Enfln, pour mettre le comble au mal, ce sont parfois des tentations d'un désespoir d'autant plus écrasant qu'il paraît plus raisonnable et mieux fondé.

A l'extrémité opposée il faut placer la présomption qui revêt, selon les caractères, mille formes diverses . Les uns, pleins de confiance en eux-mêmes, prétendent se sauver par leurs propres forces. Les autres, malgré de nombreux péchés, ont émoussé l'aiguillon de la crainte et espèrent aller au ciel sans en prendre la route. Ceux-ci, oublieux de leur naturelle impuissance, ne le sont pas moins du secours surnaturel de Dieu. Ceux-là préfèrent s'en rapporter à leur petite providence personnelle plutôt qu'à la grande providence divine : ils attendent tout d'eux-mêmes au lieu d'attendre tout de Dieu dans l'ordre spirituel comme dans l'ordre temporel.

A la sauvegarde de l'espérance il faut ajouter sa culture. Imprégnons toutes nos oraisons et tous nos exercices spirituels, de désirs, de demandes et d'eiïorts. Dans le découragement et la défaillance, que la vue de nos misères et de nos faiblesses nous rapproche plus près de Jésus et de Marie et nous attache à eux plus fortement et plus irrévocablement. Jetons-nous enfln à corps perdu dans la prière, exercice suprême de l'espérance. Une âme qui prie craint et espère; elle craint sa faiblesse, ses péchés, la justice divine, et parce qu'elle craint elle appelle au secours; elle espère en la puissance, en la bonté, en la miséricorde de Dieu, et c'est le secours de ce Dieu puissant, bon et miséricordieux qu'elle réclame dans tous ses besoins.

§ IV. — La charité envers Dieu.

Nous devons aimer, c'est-à-dire : il faut que notre volonté, dont le propre est aussi de s'attacher au bien, sap-

plique dès ici-bas à vouloir le bien, à mettre sa joie et sa complaisance dans le bien. Et dans le bien de qui? Dans le bien non seulement de notre personne, de notre père, de notre mère et de tous ceux auxquels nous sommes unis, mais encore dans le bien de Dieu lui-même. Et de quelle manière le fera-t-elle ? Vous allez le comprendre.

Quand j'aime fortement quelqu'un, je m'oublie moimême pour ne plus penser qu'à son intérêt. Si on vient me dire que cet objet de mon affection est heureux, je suis plus content que si moi-même je possédais la félicité dont il jouit; si on m'annonce que je dois sacrifier mon avantage, mon repos, ma santé, ma vie elle-même pour le bonheur de cet ami, j'y suis tout prêt et je le fais même avec joie, parce que le propre de l'amour est d'être disposé envers l'objet aimé comme s'il était nous-mêmes, que disje! comme s'il était plus que nous-mêmes.

Eh bien, c'est de cette manière, ou plutôt d'une manière immensément plus parfaite qu'il faut aimer Dieu. Notre volonté doit être tellement bien disposée à son égard, tellement attachée à lui que nous soyons contents de le voir heureux mille et mille fois plus que si son bonheur était le nôtre. Nous devons nous oublier, pour l'amour de Dieu, au point de ne plus chercher partout et toujours que la satisfaction de son Cœur; nous ne devons tenir à être heureux que parce que notre existence et notre bonheur sont pour lui un sujet de gloire et de plaisir; en un mot, il faut aimer Dieu jusqu'à ne plus rechercher autre chose que son bien, de telle sorte que tout le reste ne soit rien pour nous.

Voilà l'amour parfait du ciel, celui que nous devons commencer sur la terre. C'est ici surtout qu'il faut comprendre qu'un tel héroïsme de générosité est absolument impossible à notre volonté, surtout depuis qu'elle est blessée par le péché. Mais c'est ici pareillement qu'il faut admirer l'ingénieuse bonté de Dieu qui nous a rendu possible ce qui est inr^possible. Et qu'a-t-il donc fait? Comme

pour l'espérance, il a commencé par proposer à notre foi, les secrets qui portent à Tamour. Il a dit : Je suis la bonté même, je suis l'amour même. Par bonté, je vous ai créés; par bonté et par amom^ je vous ai rachetés. Je ne veux de vous que l'amour!

Ces révélations et mille autres semblables ne suffisent pas; nous avons beau savoir que Dieu mérite d'être aimé par-dessus tout, notre volonté reste toujours dans une absolue incapacité de produire même un seul acte d'un tel amour. Impossible au cœur de s'élever même un seul instant, à cette parole : Seigneur, je suis content que vous soyez heureux et je suis content du bien que je possède parce qu'il procure votre gloire! Aussi, là encore, Dieu est intervenu : il a ajouté à notre âme, une qualité, une vertu, une force incomparable. Cette vertu s'empare de la volonté, s'y attache, la pénètre, la soulève, l'élargit, l'agrandit, comme le feu pénètre le fer, le rend brillant, vif, animé, au point de le transformer en lui-même. Cette vertu sans égale s'appelle la charité. Quand une fois la volonté possède ce don inestimable, quand une fois elle est embrasée de cette divine flamme, elle sort d'elle-même, change, pour ainsi dire, de nature et produit des actes sublimes. Sans retour d'amour-propre, elle proteste avec sincérité que son seul bien est le bien de Dieu; elle s'attache à ne vouloir que ce bien en Dieu, en elle-même et en tout le reste.

La volonté d'un homme qui a cette charité et qui l'exerce devient une volonté supérieure à tout : elle a la môme direction, le même objet, la même vie que celle de Dieu. 0 conformité de la volonté créée avec la volonté de Dieu! 0 conformité qui êtes l'essence de la charité même! Le cœur charitable devient un cœur pareil au cœur de Dieu, grand, généreux, tendre, fort... comme le cœur de Dieu! Oh! qui nous donnera d'aimer Dieu sans mesure !

Ainsi, par cette charité divine, l'homme commence sur la terre la vie d'amour qu'il continuera au ciel.

Cette vertu, plus encore que la foi et l'espérance, ren-

i>7G LA VIE VRAIMENT CHRÉTIENNE.

contre de redoutables ennemis qu'il faut surveiller, combattre et vaincre avec courage et constance.

Au dehors, c'est le démon, adversaire irréconciliable de Dieu et par conséquent destructeur acharné de l'amour divin; c'est le monde qui, par ses distractions et ses attaches, nous empêche de penser à Dieu, d'aller à lui et conséquemment de l'aimer.

Au dedans, c'est l'amour-propre qui a perverti le fond même de notre être, étouffé l'instinct naturel de l'âme pour son Père céleste et s'est divinisé lui-même au détriment du vrai Dieu; c'est l'amour des créatures, amour déréglé, amour dangereux, amour avilissant, amour instinctif, amour tenace, amour presque indéracinable.

A la lutte contre ces ennemis de la charité ajoutons une pratique sérieuse et intense de cette vertu. Par amour pour Dieu, immolons ce qui n'est pas Dieu; par amour pour Dieu, acceptons toujours la volonté divine; par amour pour Dieu, glissons de nombreux actes de charité dans nos oraisons, nos communions et nos prières; par amour pour Dieu, travaillons, parlons, souffrons. Que Dieu soit toujours et partout le roi dé notre intelligence, de notre cœur et de notre vie !

§ V. — La charité envers le prochain.

Dieu n'est pas le seul que nous devons aimer. Il a de nombreux enfants adoptifs; ce sont les hommes, avec lesquels nous partageons la même origine, la même nature, la même destinée. Dans une famille, les enfants ne doivent pas se contenter d'aimer leur père; ils sont tenus de s'aimer entre eux. L'amour de chacun demande à se répandre sur tous et l'amour de tous à se concentrer sur chacun. La plus grande peine pour un père serait de voir ses fils se haïr, au lieu de s'aimer. Ils auraient beau protester individuellement de leur amour pour lui. Ce n'est pas vrai, leur répondrait-il ; vous ne m'aimez pas réellement, puisque

VOUS me refusez ce qui ferait mon plus grand bonheur : la paix et l'union.

L'amour de Dieu et l'amour du prochain sont donc inséparables. Celui qui n'aime pas son frère quil voit, demande saint Jean, comment pourrait -il aimer Dieu qu'il ne voit pas '? D'autre part, comment aimer Dieu sans aimer le prochain? C'est le même acte, enseigne saint Thomas, qui nous fait aimer Dieu et le prochain. La raison d'aimer le jorocliain c'est Dieu; car ce que nous devons aimer dans le prochain c'est qu'il soit en Dieu'^. L'amour de Dieu et l'amour du prochain ne forment donc en réalité qu'une seule et même vertu. L'objet est différent, mais le mobile est le même : dans l'un et l'autre amour nous devons avoir pour motif t)ieu et Dieu seul.

Comme ces deux charités n'en font qu'une, Jésus-Christ les met sur le même pied et les recommande avec la même insistance. En maints endroits de l'Évangile, et sous une infinie variété de formes, il répète : Mon précepte est que vous vous aimiez les uns les autres ^. Il aurait dû dire, semble-t-il : Mon précepte est que vous m'aimiez; à sa place nous aurions parlé de la sorte, en nous mettant nous-mêmes avant le prochain. Le bon Maître, lui, sait qu'aimer le prochain, c'est l'aimer lui-même, et voilà pourquoi il s'écrie : Mon précepte est que vous vous aimiez les uns les autres et, ajoute-t-il, comme je vous ai aimés''. Or, de quel amour immense ne nous a-t-il pas aimés! Son cœur Ta porté jusqu'à la triple folie de la crèche, de la croix et de l'autel. Ce que vous ferez au moindre des miens, dit-il encore, c'est à

1. Qui enim non diligit fratrem suum qiiem videt, Deum qiieni non videt, (juomodo potest diligere? (I Joan. vi, 20).

2. Ratio aulem diligendi proximum, Deus est; hoc enim dohenuis in j)i'Oximo diligere ut in Deo sit. Unde inanifeslum est quod idem specie aclus est quo diligilur Deus et quo diligitur pioximus (II' II*, q. xxv, a. I, c).

3. Hoc est prœceptum meum ut diligatis invicem (Joan. xv, 12). i. Ut diiigafis invicem sicul dilexi vos (Joan. xv, 12).

moi que vous le ferez * . Un verre d'eau donné aux pauvres en mon nom aura joour récompense le ciel'^.

Jésus-Christ regarde tellement le précepte de la charité fraternelle comme son précepte, il y attache tant d'importance qu'il se contente de mentionner celui-là seul comme matière de glorification ou de condamnation au tribunal suprême. En parlant du jugement, le Sauveur ne dit pas : Parce que vous avez manqué à tel ou tel commandement, vous serez condamnés; parce que vous avez bien pratiqué telle ou telle vertu, vous serez récompensés. Il ne spécifie même pas les grandes vertus ou les grands péchés qui sembleraient devoir passer en première ligne comme motifs de récompense ou de châtiment. Il se contente de dire aux bons : Voiez, les bénis de mon Père, prendre possession du trône qui vous est préparé de toute éternité parce que vous m'avez nourri lorsque j'avais faim, vous m'avez rafraîchi lorsque j'avais soif, vous m'avez abrité lorsque j'étais sans toit, vous m'avez vêtu lorsque j'étais nu, vous m'avez visité lorsque j'étais malade, vous m'avez secouru lorscjue j'étais prisonnier^. Aux méchants, pour les condamner, il lui suffît de dire : Loin de moi, maudits, au feu éternel préparé au diable et à ses complices parce que vous no m' avez pas donné à manger quand j'avais faim, vous ne m'avez pas donné à boire quand j'avais soif, vous ne m'avez pas recueilli quand j'étais sans asile, vous ne m'avez pas couvert quand j'étais nu, vous ne m'avez pas visité quand j'étais malade ou prisonnier^. Tant il est vrai que la charité fra-

1. Amen dico vobis, quanidiu fecistis uni ex his fratribus mais minimis, mihi fecistis (Malth. xxv, 40).

2. Et quicumque polurn dederit uni ex minimis istis calicem aquse frigidae lanlum, in nomine discipuli, amen dico vobis, non perdet mercedem suam (Mallli. x, 42).

3. Vt^nile, benedicti Pairis mei, possidete paratum vobis legnum a coristitutione munJi. Esurivi enim, et dedistis mihi manducare ; sitivi, et dedistis mihi bibere; hospes eram, et collegistis me; nudus, et cooperuistis me; indrmus, et visitastis me; in carcere eram, et venistis ad me (Malth. xxv, 34-37).

4. Discedile a me, maledicti, in ignem aeternum, qui paratus est dia-

lernelle est, avec la charité envers Dieu, le fond, la substance et le résumé de toute la loi divine.

Quelle est la mesure de la charité fraternelle? Notre-Seigneur nous l'indique avec précision : Vous aimerez votre prochain comme vous-mêmes \ Or, comment devons-nous nous aimer? Nous devons nous aimer non pour nous mais pour Dieu et, en nous, ce n'est pas tant notre bien que nous devons aimer que le bien de Dieu.

L'amour de soi pour soi, c'est de l'égoïsme et l'égoïsm^ est aussi défendu que nuisible. Il a fait le malheur de l'humanité à travers les siècles et du haut de son trône Dieu ne cesse de lui jeter l'anathème comme au voleur de sa gloire et au perturbateur de son empire.

Mais l'amour de soi pour Dieu est non moins salutaire que légitime et obligatoire. C'est l'amour bien ordonné, vrai, noble, tel que le Créateur l'a gravé primitivement dans le cœur humain, tel que, sans le péché qui est venu le pervertir, il s'y trouverait encore. Sachons le redresser, le purifier et le tourner vers le ciel.

Nous pouvons assurément désirer et chercher notre bien comme Dieu lui-même le désire et le procure. Un bon père veut le bien de ses enfants, leur bonheur, leur santé, leur honneur. Il y veille et ce serait pour son cœur une cruelle souffrance de voir ceux qu'il aime plus que lui-même négliger leurs intérêts. Son propre bonheur ne lui semblerait pas complet sans celui de ses enfants. Père tendre et dévoué. Dieu veut que nous pensions à nos intérêts, à ceux de notre corps comme à ceux de notre âme,

La recherche des avantages temporels et spirituels doit elle-même se faire en Dieu. Il nous faut aimer son bien autant et plus que le nôtre; car son bien est le nôtre. Ainsi

bolo et angelis ejus. Esurivi enim, et non dedistis milii manducare; sitivi, et non dedislis mihi potum; hospes eram, et non collegistis nie; nudus, et non cooperuistis me; infirmas, et in carcere, et non visitastis me (Maltli. xxv, 41-44).

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