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CHAPITRE II

Créatures de Dieu, nous devons nous tenir unis à notre Créateur, prennier principe et dernière fin de la vie. Cette union avec le souverain bien, c'est la foi, Tespérance et la charité qui la commencent sur la terre; c'est la vision, la compréhension et la charité parfaite qui la consommeront dans le ciel.

Par la foi ou la vision, nous vivons en la réelle compagnie de notre Dieu ; par l'espérance ou la compréhension nous nous attachons à lui comme à notre souverain bonheur, semblables au fils qui recherche son père pour la satisfaction filiale de son cœur; par la charité nous nous unissons à Dieu, plénitude infinie de tous les biens et nous nous complaisons en sa personne davantage qu'en la nôtre, comme l'enfant qui embrasse sa mère pour lui témoigner qu'il l'aime plus que lui-même.

Outre ces relations fondamentales et principales établies entre Dieu et nous par les vertus de foi, d'espérance et de charité, d'autres obligations s'imposent.

Ce sont celles de la justice. Elles peuvent se résumer en deux mots : honneur et sujétion. Honneur, c'est-à-dire nécessité de reconnaître par des actes l'excellence de Dieu; sujétion, c'est-à-dire nécessité de reconnaître effectivement notre état de subordination, de dépendance à son égard.

L'honneur sans la sujétion ne serait qu'un culte imparfait, plein de mensonge et d'orgueil, pareil à celui d'un sujet qui dirait à son roi : Je reconnais en vous la dignité royale, mais je ne me reconnais pas obligé de vous rendre ce témoignage : je ne me reconnais pas dépendant de vous.

La sujétion sans l'honneur ne serait qu'un hommage vil et insignifiant, semblable à celui du sujet insolent qui dirait : Je me reconnais obligé à quelque devoir envers

mon roi, mais je ne vois en lui aucune excellence qui mérite l'honneur.

L'honneur et la sujétion réunis constituent à eux seuls le vrai culte. On pourrait les exprimer par ce langage : Mon Dieu, je reconnais que vous êtes Dieu et je vous honore; je reconnais aussi que je suis votre créature et je vous offre en hommage mon entière dépendance! Tous les actes de religion reviennent à ces deux sentiments; tous nos devoirs envers Dieu, abstraction faite de la foi, de l'espérance et de la charité, se résument en ceux-là.

Or, il existe une vertu particulière dont le propre est de rendre à Dieu ces devoirs : c'est la vertu de religion. Par elle, nous nous sentons inclinés à offrir à Dieu tant intérieurement qu'extérieurement le culte d'honneur et de soumission qui lui est dû. Cette vertu, ôtez-la d'une âme! Plus de respect, plus de sujétion; c'est l'impiété, l'irréligion qui refusent l'hommage réclamé par Dieu et qui ne veulent même plus s'y reconnaître obligées.

La vertu de religion est une forme de la justice; son acte pur et simple, s'il n'est pas dicté par l'amour ou quelque autre sentiment, consiste uniquement à dire : « Je rends à Dieu tel ou tel devoir du culte, parce que c'est juste, c'est dans l'ordre. » On comprend de suite toute la sécheresse de cette vertu quand elle est ainsi réduite à elle-même.

Pour être vraie et chrétienne, elle doit être animée et commandée par la charité. Alors seulement elle devient méritoire et admirable.

Comment la charité ivflue-t-elle sur la vertu de religion? En nous faisant rendre à Dieu le culte qui lui est dû, non plus uniquement parce que c'est juste, mais en outre, parce que cela plaît à Dieu.

L'acte de religion plaît à Dieu. Évidemment Dieu n'en retire aucun avantage, et cet acte, si excellent qu'il soit ne lui confère aucun bien. Que nous donnions ou que nous refusions notre culte, qu'en revient-il à Dieu? Rien,

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absolument rien. Quoi que nous fassions, il demeure immuablement plongé dans l'éternelle plénitude de son bien infini.

Cependant, il est très vrai de dire que tout acte de religion lui devient un sujet d'infinie complaisance et de gloire intime. La justice lui est agréable. Oui, Dieu infiniment juste l'aime infiniment et, partout où il la voit, il éprouve un sentiment de plaisir non pas par l'effet d'une indigence naturelle à laquelle on subvient, mais par l'effet d'une plénitude de perfection satisfaite. Or, tout acte de religion est un acte de justice, car il donne au Seigneur ce qui lui est dû. Notre culte plaît donc à Dieu.

Il y a plus : tout acte de religion plait encore à Dieu parce qu'il est utile au bonheur de la créature.

Chaque être puise son bonheur dans la subordination à son supérieur. Le corps humain trouve son bien à sunir à rame et à la servir; l'astre le trouve dans la dépendance du soleil qui l'éclairé; le disciple dans celle du maître qui l'instruit et sous l'autorité duquel il voudrait toujours demeurer pour en recevoir la bienfaisante influence. Pareillement, c'est un vrai bien pour l'homme, c'est même son plus grand bien que, dépondant de Dieu, il s'applique à l'honorer, à se mettre sous sa divine influence par la prière et les actes de religion, afin d'en recevoir tous les biens de la nature et de la grâce. Gomme la fleur qui s'épanouit aux rayons du soleil reçoit d'eux lumière, chaleur et vie; ainsi rame qui s'ouvre et se livre à l'action divine trouve force, vie et bonheur.

Or, à cause de son infinie bonté. Dieu se plaît et se glorifie délicieusement en tout ce qui fait le vrai bonheur de sa créature, c'est pourquoi il exige de nous le culte qui doit contribuer à nous rendre heureux. Et ainsi, tout acte de religion, parce qu'il est juste en soi et avantageux pour nous, procure le plaisir et la gloire de Dieu.

Nous le comprenons donc, tout acte de religion peut être animé par la charité qui embrasse à la fois Dieu et la créa-

ture humaine. Si nous avons la vraie charité, nous aimerons Dieu pour lui-même, et tous les hommes pour Dieu; nous donnerons à nos semblables le véritable bien pour le plaisir et la gloire de notre Père commun qui est aux cieux. Nous accomplirons nos devoirs de religion avec ce motif si doux, si sublime et si pur : Je les accomplis pour Dieu auquel je veux plaire en lui rendant le tribut de justice que je lui. dois, et en lui procurant l'occasion de répandre sur moi ses multiples bienfaits; je les accomplis encore pour moi-même et pour mes frères auxquels je veux du bien pour plaire à Dieu. Voilà la religion animée par la charité.

Innombrables sont les actes de religion, hes uns, comme la génuflexion, sont purement et simplement actes du culte et n'ont d'autre but que d'honorer la Divinité. Les autres sont actes de religion tout en émanant d'une autre vertu comme serait l'aumône distribuée aux pauvres pour honorer Jésus-Christ en eux.

En pratique, comment peut-on discerner, parmi les différentes opérations des vertus, celles qui appartiennent à la religion? Pour s'y reconnaître, il suffit de se rappeler cette règle : Tout acte qui renferme quelque hommage rendu à Dieu et quelque sentiment de sujétion de la part de la créature relève de la religion. Sa nature nous est ainsi clairement indiquée.

Cette vertu a ses actes intérieurs et ses actes extérieurs. Les premiers se produisent dans l'intime de l'âme, lorsqu'elle s'occupe à honorer Dieu et à se soumettre à lui avec l'intention plus ou moins explicite de remplir à son égard un devoir de justice. Tels sont, par exemple, la prière, l'adoration, l'action de grâces, la louange. Les actes extérieurs s'expriment par le corps et par les objets matériels. Même alors, pour être religieux, il faut qu'ils soient accompagnés des sentiments intimes de dépendance et de respect dont ils sont les signes. Ainsi en est-il des génuflexions, des rubriques, de l'ornementation des temples lorsqu'elles manifestent les dispositions cultuelles du cœur.

Répétons-le : tous les actes de religion plaisent à Dieu et deviennent salutaires pour celui qui les accomplit. Mais il en est un dont l'importance est plus grande : cest la prière. Elle est l'acte le plus nécessaire et le plus excellent, car dans le seul fait de demander à Dieu se trouvent renfermés, d'une manière très réelle, d'abord un hommage d'honneur envers ce Dieu que l'on juge assez bon, assez riche, assez sage, en un mot assez parfait, pour nous exaucer; ensuite un témoignage de sujétion parce que, par la prière, nous protestons que nous avons besoin de Dieu, que sans son secours nous ne pouvons rien.

C'est ce titre d'acte de religion très excellent et très nécessaire, plus nécessaire que tous les autres, qui mérite à la prière la place d'honneur dont la favorise saint Alphonse. Le saint Docteur en effet nous prescrit, avec sa sagesse surnaturelle, d'en faire la partie principale de tous nos exercices de piété, afin qu'elle remplisse dans notre vie spirituelle le rôle que joue le sang dans notre vie corporelle. De môme que le sang circule en notre corps pour le vivifier de même la prière doit être abondamment mêlée à la vie chrétienne pour l'animer, la renouveler et la soutenir.

De tout ce que nous venons de dire , il résulte qu'en pratique la vertu de religion consiste à rendre fidèlement à Dieu, par esjorit de charité, les hommages d'un culte qui se traduit surtout par une prière continuelle .

Sa nature étant comprise, il nous reste à faire une remarque importante sur son excellence.

On distingue deux sortes de vertus : les unes, universelles, doivent accompagner, vivifier, et sanctifier les actes de toutes les vertus : telles sont la charité et Thumilité. En effet, quelque œuvre que vous accomplissiez, une aumône, une mortification, une prière, toujours il laut que. plus ou moins explicitement, vous le fassiez par charité, c'est-à-dire par affection pour Dieu et par obéissance à sa volonté; que vous le fassiez avec humilité, c'est-à-dire pour rendre à Dieu la gloire qui lui est duc. Sans ces deux clé

ments comme essentiels à tout acte vertueux, il n'y a que vanité ou illusion.

Outre ces vertus qui doivent toujours résider au fond de l'âme, il en est d'autres qu'il faut leur subordonner. De ce nombre est la vertu de religion. Toutefois celle-ci est si excellente que sa pratique doit tenir le premier rang dans l'exercice de ces vertus secondaires et que ses actes doivent passer avant tous les autres, à moins que la charité ou l'obéissance ne s'y opposent.

Cette préférence donnée aux devoirs de religion repose sur ce double fondement : l'excercice de la vertu de religion est le premier de nos devoirs; les actes de la vertu de religion, la prière surtout, sont les premiers et grands moyens pour arriver à tout bien véritable.

L'âme une fois convaincue de ces deux vérités saura, dans la pratique, donner avec intelligence à cette vertu la place qui lui convient.

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